‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 166 sur 327 · HELIODORE CHASSE DU TEMPLE · texte numérisé non relu

HELIODORE CHASSE DU TEMPLE

« C'était vraiment un spectacle digne de pitié que de voir cette multitude confuse, et le grand prêtre accablé d'affliction, dans l'attente où ils étaient de ce qui arriverait. — • Pendant que les prêtres invoquaient le Dieu tout-puissant, Héliodore, présent avec ses gardes à la porte du trésor, ne pensait qu'à exécuter son dessein. Mais l'esprit de Dieu tout-puissant se fit voir alors par des marques bien sensibles, en sorte que tous ceux qui avaient osé obéir à Héliodore, étant renversés par une vertu divine, furent tout d'un coup frappés d'une frayeur qui les mit tous hors d'eux-mêmes; car ils virent paraître un cheval sur lequel était monté un homme terrible, magnifiquement habillé, et qui, fondant avec

i impétuosité sur Héliodore, le frappa en lui donnant plusieurs coups des deux pieds de devant : et celui qui était monté dessus semblait avoir des armes d'or. — Deux autres jeunes hommes parurent en même temps, pleins de force et de beauté, brillants de gloire et richement vêtus, qui se tenaient aux deux côtés d'Héliodore, le fouettaient chacun de son côté, et le frappaient sans relâche. — Héliodore tomba donc tout d'un coup par terre, tout enveloppé de ténèbres, et, aj^ant été mis dans une chaise, on l'emporta de \a et on le chassa du temple. » {Macchabées, liv. II, chap. m, vers. 21 et suiv.)

Dans le Livre des Macchabées , les différentes scènes se suivent. Raphaël, ne voulant pas perdre un seul des traits contenus dans le récit sacré, a fondu tous ces épisodes en un drame unique. Le grand prêtre est encore absorbé par la prière ; une partie des assistants, et notamment •les deux Israélites debout près de l'autel, témoignent encore de leur indignation, que déjà Héliodore est frappé, que déjà le reste de l'assemblée laisse éclater sa surprise ou sa joie. Cette juxtaposition de scènes si intimement liées est certes une des idées les plus hardies de Raphaël : l'artiste s'aperçut de son succès; aussi ne manqua-t-il pas dans la suite de tirer parti de ce système de gradation, dont il serait difficile de lui

j contester l'invention.

On ne saurait accorder les mêrnes éloges à un épisode qui est étranger au sujet, ou plutôt qui jette sur lui un faux jour d'actualité. Nous voulons parler de l'introduction, dans cette grande page d'histoire, de personnages modernes, du patron de Raphaël, Jules II, de son disciple Marc-Antoine, figuré sous les traits d'un des porteurs du

j pape, etc. Mais Jules II avait exigé que la politique intervînt jusque dans les récits de l'histoire sainte. UHéliodore chassé du temple symbolisait à ses yeux YExpnlsinn des Français. La lutte entre Louis XII et le pape était arrivée à un degré d'exaspération inouï. Non contents de

répandre des flots de sang, les deux souverains appelaient l'art au secours de leurs rancunes. En i5i2, Louis XII fit exécuter une médaille avec l'inscription, si injurieuse pour la cour pontificale, de Perdam Babjlonis nomen. Jules II riposta par une autre médaille sur le revers de laquelle on le voyait à cheval, un fouet à la main, chassant les barbares d'Italie et foulant aux pieds l'écu de France'. UHéliodore fut la traduction, en style monumental, de ces haines épiques.

La seconde des fresques de la salle d'Héliodore, la Messe de Bolsène, est pure de ces préoccupations qui ne pouvaient que diminuer l'artiste et abaisser l'art. Les sentiments religieux seuls y dominent, dans ce qu'ils ont de plus noble et de plus touchant.

Dans un dessin de l'université d'Oxford (Robinson, n" «S-; Braun, n" 37), dessin qui, sans être de la main de Raphaël, reproduit certainement une de ses esquisses, le prêtre est seul sur l'estrade avec ses diacres et ses enfants de chœur. Plus bas, à gauche (dans la fresque les figures sont disposées dans l'ordre inverse), on voit le pape agenouillé, en compagnie de six prélats ou courtisans. Du côté opposé, une foule dont l'attitude témoigne le respect et l'admiration.

Dans l'intervalle qui sépare l'esquisse de la fresque, Raphaël a réalisé un progrès immense. La plate-forme sur laquelle s'élève l'autel n'est plus occupée par le prêtre et les assistants seuls : le pape a pris place en face de l'officiant; agenouillé devant son prie-Dieu, les mains jointes, la tête haute, le regard assuré, le souverain pontife — c'est Jules II en personne, mais un Jules II grandi, ennobli, en quelque sorte divinisé — contemple le miracle qui s'accomplit sous ses yeux, l'hostie qui se colore en rouge et laisse échapper des gouttes de sang. Quatre prélats agenouillés derrière lui, sur les marches qui conduisent à l'autel, témoignent par leur attitude de la part qu'ils prennent à ce spectacle. Quant aux Suisses agenouillés plus bas, ils ont à peine eu le temps d'apercevoir le miracle; l'un d'eux regarde encore du côté du spectateur, tandis que les autres, en entendant les exclamations de la foule, lèvent les yeux vers l'autel, prêts à s'associer à la joie universelle. Ce trait peint bien Raphaël. D'autres artistes, aux aspirations moins délicates, moins pures, auraient représenté le miracle dans tout son éclat, avec les témoignages d'enthousiasme plus ou moins bruyants qu'il comportait. Raphaël, au contraire, par une sorte de réserve, de pudeur, qui lui est

I. Hennin, les Monuments de l'Histoire de France, t. p. :<b'i.

• LA MESSE DE BOLSÈNE. BjS

propre, craint de forcer l'expression et recule devant les coups de théâtre; il laisse deviner plus encore qu'il ne dit, et invite en quelque sorte le spectateur à compléter sa pensée. Un de ses admirateurs les plus passionnés, Raphaël Mengs, a fait remarquer, avec beaucoup de justesse, à propos du Portement de croix, que l'on voit distinctement, dans toutes les figures du maître urbinate, « un demi-chemin d'action, c'est-à-dire qu'on aperçoit ce qu'elles faisaient avant le mouvement dans lequel elles se trouvent, et qu'on prévoit exactement ce qu'elles doivent faire ensuite. Il arrive ainsi, ajoute Mengs, qu'elles ne représentent jamais de mouvement tout à fait achevé, ce qui leur donne un tel degré de vie qu'elles semblent se mouvoir quand on les regarde avec attention. »

La surprise, le ravissement, les élans de foi qui ne se sont pas encore fait jour dans la partie droite de la composition, ou que les prélats, en vrais représentants de l'autorité, ont réussi à comprimer dans leur cœur, se traduisent avec une spontanéité et une liberté admirables dans les groupes de gauche. Nous vo3'ons d'abord le prêtre, tout ensemble confus, humilié et émerveillé, passant subitement du doute à la foi; à côté de lui, les quatre assistants à genoux expriment, avec une vivacité mêlée de respect, la joie qui les transporte. Puis viennent, derrière les stalles qui entourent le ch(eur, deux hommes du peuple, dont l'un, tout triomphant, montre à son compagnon incrédule le miracle qui s'accomplit sous leurs yeux. Dans la foule rangée au bas de l'escalier, l'enthousiasme est indescriptible : les uns se prosternent, les mains jointes, sur les marches de l'autel; d'autres lèvent les bras pour protester de leur admiration; d'autres encore s'élancent passionnément vers le sanctuaire. Tout est vie, mouvement, éloquence. Cependant, ici encore, Raphaël n'a pas voulu abuser de son triomphe : au premier plan, dans l'angle formé par l'escalier, se trouve un groupe de jeunes mères qui, comme les Suisses auxquels elles font pendant, n'ont pas encore vu l'hostie changée en sang. Tandis que l'une d'elles caresse tranquillement son nouveau-né, l'autre se retourne pour découvrir la cause de la rumeur. Un instant encore, et elles partageront l'enthousiasme général.

Tout est digne d'admiration dans cette grande page, qui joint à la beauté de l'ordonnance et à l'éloquence des expressions une chaleur de coloris telle que nous ne l'avions pas encore rencontrée dans l'œuvre de Raphaël. L'influence de Sébastien de Venise, le représentant des traditions de Giorgione, n'aura pas peu contribué à pousser Raphaël

dans une voie que le désir de rivaliser avec Michel-Ange ne lui lit que | trop tôt abandonner.

Les deux dernières grandes fresques de la chambre d'Héliodore, la Rencontre de saint Léon et d'Attila et la DélivraJice de saint Pierre, n'ont été achevées que sous le règne de Léon X. Nous devrions donc ne nous en occuper que dans le chapitre consacré à ce pape; mais, pour ne pas scinder la description de peintures se rapportant à une même salle, il nous a paru préférable de les étudier à la suite des précédentes, dont elles forment la continuation. Nous verrons d'ailleurs que Tune d'elles se rattache encore, en partie du moins, à Jules IL

On ne saurait douter que la Rencontre de saint Léon et d'Attila ne soit, comme V Héliodore chassé du temple, une allusion aux victoires remportées par la papauté. Le véritable Attila, dit Roscoë, est le monarque français Louis XIL Vers la même époque, Giraldi, dans j une hymne latine adressée à Léon X, célébrait l'expulsion des Français sous une forme identique. Lui aussi compare Léon X à Léon I" éloignant les Huns. Mais, s'en tenant strictement à la légende, il n'a pas fait intervenir, comme le peintre, les deux princes des apôtres : l'éloquence du pape seule détermine la retraite du roi barbare. Ajoutons que, en i5i4, les Florentins, pour fêter les succès des armes italiennes, recoururent à une allégorie non moins transparente : le triomphe de Camille sur les Gaulois'.

Quels que soient les mobiles qui ont déterminé le pape à faire peindre la Rencontre de saint Léon et d'Attila, le choix du sujet était heureux, et nous ne songeons pas à nous en plaindre. Rappeler un des plus éclatants succès de la papauté devenue souveraine de Rome, et un succès dû à la puissance morale seule, montrer en présence deux civilisations si opposées, le monde romain qui allait disparaître, l'invasion qui allait triompher, quelle tâche propre à séduire un peintre d'histoire!

Nul n'aurait pu penser alors que, quelque douze ans plus tard, en pleine Renaissance, les bandes d'un empereur chrétien s'abattraient, plus féroces que les hordes d'Attila, sur la "\'ille éternelle et la livreraient à toutes les horreurs du pillage. L'épouvantable sac de Rome, de 1627, est la réponse des Barbares aux insultes que leur avait prodiguées Jules IL

Un beau dessin, conservé au Louvre, nous montre la composition

I. RoscoE, Vie et Pontificat de Léon X, t. p. 272, cdit. de i8i3.

Page 1