‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 18 sur 327 · LA MAISON DU P É H U O I N · texte numérisé non relu

LA MAISON DU P É H U O I N

par de vieilles masures. Un escalier de pierre, peu élevé, conduit à la porte d'entrée, au-dessus de laquelle est encastrée une tète de marbre. On pénètre d'abord dans une sorte de vestibule, dont les arcades étaient autrefois ouvertes du côté de la cour. Aujourd'hui encore, quoique les

I. n In qucsta casa dove c Coiistanlc tradizionc chc avessc ahitalo Fictro \'annucci, Perugino di domicilio, di affetto, di nomt;, anni dopo la niorlc dcl gran pittorc, nc\ novembre 1865, fu a cura del coniune posta una lapide, perché ancor essa testiinoniasse aile j;enti la vcnerazione di Perugia al fondatore délia sua scuola, al maestro di Raflaello. »

cntrc-colonncments aient été murés, on distingue les colonnettes à chapiteaux gothiques qui supportaient ces arcades. Une inscription a pris, sur Tune des parois, la place du Saint Christophe qu'on y voyait autrefois et que la tradition attribuait au Pérugin'.

Du vestibule on pénètre dans des pièces assez petites, toutes voûtées, ornées de médaillons sculptés (feuillage, tètes de lions supportant la retombée des voûtes. La salle principale, depuis coupée en deux, servait probablement d'atelier. A côté d'elle s'étendent quelques pièces, plus petites, aujourd'hui converties en chambres à coucher. Le premier étage offre une disposition analogue à celle du rez-de-chaussée; ici encore les arcades de la façade ont été murées. Les fenêtres de derrière donnent sur une ruelle étroite.

Malgré son exiguïté, cette maison a une originalité, une distinction qu'on ne saurait méconnaître. On se croit transporté dans un de ces intérieurs d'artistes du quinzième siècle, tout ensemble simples et confortables. On ne regrettera que l'absence de jardin : quelques fleurs, quelques touffes de verdure, ajouteraient au charme de ce calme et riant tableau.

A l'époque où Raphaël arrivait à Pérouse, la femme du Pérugin, la belle Claire Fancelli, lîlle du célèbre architecte des marquis de Mantoue, égayait de sa présence la maison de la via Deliziosa. L'artiste l'avait épousée peu d'années auparavant, en 1493, et il était tellement épris de sa beauté, que lui, le grave peintre des Christs en croix et des Assomptions, s'occupait lui-même du soin de sa parure On croit retrouver le portrait de Claire Fancelli dans l'admirable Madone de Pavie, un des joyaux de la National Gallery de Londres K

L'aisance régnait dans le ménage. Lucas Fancelli, malgré la détresse dont il se plaint dans ses lettres au marquis de Mantoue % avait constitué à sa fille une dot de 5oo ducats d'or; le Pérugin, de son côté, possédait

1. (I Quusta tu la casa di Pictro Vannucci dutto il Purugino c qui xcdcvasi pinto un S. Cristotbro ch' ei condussc di sua inano per ainorosa rivercnza al nomi; de! padre, perché coll' opcra da vu lusti i trasferita a Rouui non perdasi la memoria dcl modcsto albergo ove ebbe sc'dc il fondatore dcUa scuola uiiibra,il maestro del Sanzi, dello Spagna,del Manni, i proprielari Paris c Muzio Troni CCCXXX\'ll a. dopo la morte del sovrano artetice PP. Q. M. »

2. (( Toise per moglie una bellissima giovane, e n' ebbe rigliuoli; et si diletto tanto che ella portasse leggiadre acconciature c fuori ed in casa, che si diee che cgli spesse voltc l'acconciava di sua niano. » (Vasari.)

!v (liiowK et Cavalcaskli.k, Histoire de la peinture italienne, t. 1\', p. 235.

4. BuAGHiROi.i.i, Luca Fancelli, sciiltore, arcliitetto c idvaiilico del secolo XV; IVlilan, 1876, pp. Il), 3o, 3i. — Ce fait ne prouve-t-il pas qu'il faut bien se garder de prendre au pied de la lettre les doléances des artiste.; du quinzième siècle.' On s'exposerait aux plus graves erreurs en les croyant sur parole. Toutes les fois qu'ils parlaient aux grands, il semblait qu'ils fussent obliges lie se répandre en lamentations sur le triste état de leur fortune. Parcourez les nom-

LE PERUGIN.

des maisons et des terres à P^lorence, à Perousc, à Gittà délia Pieve. Il avait, en outre, une bonne provision de numéraire, qu'il portait d'ordinaire sur lui, par crainte des voleurs. Mal lui en prit. \"asari raconte que les mauvais sujets du pays le guettèrent un jour et le dépouillèrent de son argent. Mais l'amour du gain semblait croître chez le maître en proportion de sa fortune. Peu de peintres, même parmi les plus grands, avaient des prétentions aussi élevées. En 1489, lorsque l'œuvre du Dôme d'Orvieto le chargea de continuer la décoration de la chapelle commencée par Fv'd Angelico, il demanda i5oo ducats d'or; on devait en outre lui fournir les échafaudages, la chaux et le sable. Les députés de l'œuvre, effrayés de l'énormité de la demande, otïVirent 200 ducats pour la peinture de la voûte seule; ils prirent en outre à leur charge la fourniture de l'or, de l'azur, de la chaux, l'établissement des échafaudages, enfin le loyer du logement que le maître devait occuper. Le Pérugin accepta ces conditions, mais il semble s'en être repenti dans la suite, et se dispensa de tenir ses engagements. Lorsque le sénat de Venise lui demanda, en 1491, de peindre dans la salle des délibérations la Fuite du pape Alexandre III et la Bataille de Legnano, il crut faire preuve de générosité en lui oftVant 400 florins; mais l'artiste en exigea 800, et les négociations furent rompues, ^'ingt-cinq années plus tard, en i5i5, un des plus illustres enfants de Venise, le Titien, s'estima heureux d'exécuter le travail pour 400 florins, c'est-à-dire pour la moitié de la somme demandée par le maître ombrien.

Pierre Pérugin n'avait ni la haute culture ni la vaste intelligence d'un Bramante, d'un Léonard de "\"inci, d'un Michel-Ange. Ses lettres témoignent d'une singulière ignorance de l'orthographe et du style. Le rapport qu'il fut chargé de rédiger à Florence, en 1492, à la suite d'une expertise faite en compagnie de Benozzo Gozzoli, de Cosimo Roselli et de Filippino Lippi, est d'une incorrection inouïe. Comparés à lui, ses trois confrères pouvaient passer pour des lettrés. Même au point de vue de l'art, l'horizon du maître ombrien était fort borné; le Pérugin était peintre, rien de plus, tandis que la plupart de ses contemporains excellaient à la fois dans la peinture, l'orfèvrerie, l'architecture ou la sculp-

breuses lettres contenues dans le Cartesfgio de Gaye, depuis celles de Frà Filippo Lippi jusqu'à celles de Mantegna, il n'en est guère où il ne soit q\iestion de gène, presque de misère. Et cependant ces malheureux donnaient à leurs HUes des dots de 5oo florins, c'est-k-dire iç quart de la dot d'une fille de Jean Ruccellaï, de Laurent le Magnifique, des plus opulents patriciens de Florence. — C'est pourquoi je serais disposé k croire qu'il ne faut pas arguer de faux, sans un plus ample informé, la lettre dans laquelle Raphaël se plaint de sa détresse à un grand seigneur qui lui devait probablement de l'argent. (Passavant, Raphaël, t. I, p. 55 1. La lettre est datée de Florence, 8 juillet.;

turc'. Mais il avait beaucoup voyagé, il avait vu de près les hommes les plus remarquables de cette grande époque. Aussi sa conversation étaitelle faite pour intéresser vivement son jeune auditoire. Il pouvait l'entretenir de ce pape si énergique et si peu scrupuleux. Sixte IV, dont l'indomptable activité avait transformé Rome ; d'Innocent Xlll, bâtisseur non moins enthousiaste; du cardinal Julien délia Rovere, dont les ardeurs généreuses, mêlées d'emportements terribles, promettaient déjà tout ce que devait tenir le pape Jules II. A Florence, le Pérugin avait eu l'occasion de voir Laurent le Magnifique, peut-être aussi Charles Xlll. Savonarole lui était apparu comme un prophète, dont il avait embrassé les doctrines a\cc enthousiasme. Puis le maître venait à parler des choses de l'art. Il décrivait cet atelier de \^errocchio, pépinière d'artistes illustres, où il a\ ait travaillé à côté de Léonard de "N'inci et de Lorenzo di Credi;il racontait les expériences entreprises avec ses camarades pour perfectionner les lois de la perspective, pour pénétrer plus intimement dans les secrets du coloris. C'étaient de belles et fécondes années; elles avaient marqué, dans l'histoire de la peinture, le point de départ d'une ère nouvelle. Le grand concours organisé pour la décoration de la chapelle Sixtine dut plus d'une fois aussi défrayer la conversation. On se figure volontiers ses élèves suspendus à ses lèvres quand il leur décrivait toutes ces merveilles.

Vasari raconte, et sur ce point nous n'hésitons pas à accepter son témoignage, que l'habileté de Raphaël, ses qualités si sérieuses, ses manières si aimables, séduisirent rapidement son nouveau maître. Il nous semble voir le jeune Urbinate travailler à côté de celui-ci, dans son modeste costume d'atelier, l'oeil vif, le fi'ont pensif, la bouche animée par un sourire d'une bonté exquise, tout à la fois plein de candeur et de distinction. Dès lors le Pérugin porta sur Raphaël le jugement que la postérité a ratifié. L'élève, de son côté, voua au maître une afiection filiale; la cordialité de leurs rapports ne s'altéra jamais.

Quant aux condisciples de Raphaël, la supériorité de son talent aurait pu les indisposer contre le nouveau venu; mais le moven de résister à tant de franchise, d'alTabilité , de courtoisie ! Le séjour d'Urbin, cette haute école de noblesse et de loyauté, n'avait pu que

I. L'l-Ci)lc ombrienne, tiilclc en cela à ses principes, a d'ailleurs complètement délaissé la sculpture. Sur les causes de cet abandon, de cette inditrérence, voyez les judicieuses observations de Rio [De l'art chrétien, t. Il, p. 179). Lorsque, en 141)1 et en 147.1, les habitants de Pérouse voulurent faire décorer de sculptures l'église Saint-Bernardin et la Porta Urbica, c'est à un Florentin, Agostino di Duccio, qu'ils durent recourir. (Yiu.xrte, Rimini, p. 21c.)

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