I. Lcttcrc di Principi, liv. I, fol. i3 v
ÉTUDE POUn UNE FIGURE DE COMnATTANT (FRAGMENT)
(Musée \Vic;ir.)
LES ELEVIÎS DE RAPHAËL (n'aprcs lin sliic des Loges.)
Raphaël courtisan. — Mort de Bramante. — La décoration du Vatican sous Léon X : Achèvement de la chambre d'Héliodore. — La chambre de Vlncendie du Bourg. — ■ La salle de Constantin.
Raphaël avait craint un instant que la mort de Jules II ne troublât le cours de ses succès, et n'amenât sur le trône pontifical un pape moins favorable aux arts. Nous trouvons la trace de ses préoccupations dans la réponse qu'il fit au précepteur du jeune Frédéric de Mantoue, le iQ février i5i3, c'est-à-dire la veille de la mort de Jules II : a Messire Raphaël d'Urbin, écrivait le précepteur à son maître, m'a rendu le sayon et les autres vêtements de M^''' Frédéric qu'il avait empruntés pour faire son portrait; il prie Votre Seigneurie de lui pardonner; pour le moment, il lui est impossible d'avoir l'esprit à cet ouvrage'. »
L'avènement de Léon X ne tarda pas à le rassurer. Alors même que le nouveau pape n'eût pas professé la plus vive admiration pour le talent du jeune artiste (Raphaël, on s'en souvient, avait fait son portrait dans une des fresques de la chambre de la Signature', il aurait été forcé, par les sollicitations de son entourage, de s'intéresser à lui; son exaltation eut en effet pour résultat de porter aux plus hautes dignités la plupart des amis de Raphaël. Julien de Médicis fut nommé patricien romain, et plus tard capitaine général de l'Fglise, Bibbiena cardinal, Bembo secrétaire apostolique. Quant aux autres amis ou protecteurs
I. « M. Rafaello da Urhino me ha restituito il saion e i'.ltre robe del Sf Federico per ritrarlo c' havea : dice che la S. V. li perdona per adesao : non saria possibile che gie avesse il cervello a retrarlo. » {Ga:[ette des Beaux-Arts, 1872, t. II, p. 357, et Xoti^ic e Documcnti ycr Ici vita di Ginvanni Sauti c di Raffaclln Santi da Urhino, par G. Campoiu, p. 7.)
du jeune maître, ils conservèrent, du moins dans les premières années, toute la faveur dont ils jouissaient auprès de Jules II : nous voulons parler du duc d'Urbin, de Castiglione, d'Inghirami, de Chigi, etc.
N'eût-il pas compté des amis aussi dévoués, aussi puissants, Raphaël n'en aurait sans doute pas moins vite réussi à conquérir la faveur du nouveau pape. Il était devenu non seulement le plus célèbre des peintres, mais encore un courtisan accompli. Livré de bonne heure à lui-même, TUrbinate avait senti la nécessité de développer les qualités dont la nature l'avait si libéralement doté : la douceur, la courtoisie, un charme irrésistible; il ne tarda pas à y joindre la souplesse. Quand Jules II mourut, le jeune maître possédait une parfaite connaissance des hommes et des choses. Lié à Pérouse avec des bourgeois et des ecclésiastiques, il s'était formé aux belles manières, lors de son retour à Urbin. A Florence, il avait appris à connaître les intrigues du monde artiste; à Rome, sous la discipline de Bramante, celles de la cour pontificale. Les quatre années passées au service de ce despote qui s'appelait Jules II l'avaient habitué à plier quand il le fallait, à tourner les obstacles, à rechercher pour toute chose la solution la plus spirituelle. Il lui en coijtait si peu de se montrer aimable, conciliant, de faire plaisir à tout le monde! L'obligeance était innée en lui. Cependant ce jeune homme si doux, si affable, ayant toujours le sourire sur les lèvres, savait à l'occasion se faire craindre. Hâtons-nous d'ajouter que l'arme dont il se servait n'était autre que la plaisanterie. Ses reparties étaient aussi vives que spirituelles; elles fermèrent la bouche à plus d'un grand seigneur. Les contemporains n'ont pas dédaigné de recueillir quelques-uns de ses bons mots. Un jour, deux cardinaux visitant son atelier s'amusaient, pour le taquiner, à relever les défauts d'un de ses tableaux représentant saint Pierre et saint Paul; ils reprochaient surtout aux deux princes des apôtres d'avoir la figure trop rouge. « Ne vous en étonnez pas, Messeigneurs, répliqua Raphaël; c'est à dessein que je les ai peints ainsi. N'avons-nous pas le droit de croire qu'ils rougissent dans le ciel en voyant leur Eglise gouvernée par des hommes tels que vous'? )) On connaît sa réponse à Michel-Ange, qui lui disait d'un ton sarcastique : « Vous marchez entouré d'une suite comme un général. — Et vous, seul, comme le bourreau. » Une dame romaine, « una bella gentil donna », raconte Paul Jove, ayant critiqué certain détail de
I. C \STi(;i.ioMC, Cortegiaiio, liv. II. — Au sujet de ce tableau et de ses rapports avec le Saint Paul et le Saint Pierre de Frà Bartolonnneo, voyez VHistoirc de la Peinture italienne de MM. Grovve et Cav.\i.casf.i,i.iî, t. IV, p. 46(1.
K'I UDl': POUR UNF DES FIGURES DE L'INCENDIE DU BOURC, (Collecliou Albertine.)
costume dans une des peintures de la Farnésine, reçut de lui une réponse non moins vive, qui tit rire tout le monde, excepté l'interlocutrice '.
Vis-à-vis d'un souverain tel que Léon X, les qualités dont il fallait avant tout faire preuve étaient la complaisance et la célérité. Le successeur de Jules II accablait Raphaël de travaux. Un jour l'artiste devait improviser la décoration d'un théâtre; le lendemain, faire le portrait d'un éléphant. Puis on lui demandait d'esquisser le plan de quelque construction, de fournir des croquis pour une médaille, etc., etc. Se figure-t-on le pape adressant une demande pareille à Michel-Ange? Avec quelle indignation le fier sculpteur florentin n'aurait-il pas refusé! Raphaël, et il n'eut pas à le regretter au point de vue de ses intérêts matériels, prenait plaisir à satisfaire ces fantaisies, à peine exprimées. Mais la postérité est en droit de se montrer plus sévère; elle reproche à Léon X d'avoir trop souvent abusé de cette noble intelligence.
A cet égard, la mort de Bramante, arrivée peu de temps après l'avènement du nouveau pape, en mars i5i4, fut pour Raphaël le plus grand des malheurs. Elle ne le priva pas seulement d'un ami sûr, dévoué, d'un conseiller plein de finesse et d'expérience, d'un second père; elle l'obligea encore ti'accepter le fardeau presque surhumain de la direction de Saint-Pierre. Mais ce ne fut pas tout, Raphaël devint, comme son maître, surintendant général des beaux-arts. Il dut à la fois manier le crayon, le pinceau et le compas, ordonner les fêtes, surveiller les fouilles. Seul, parmi les artistes modernes, le peintre favori de Louis XIY, Charles Lebrun, a été investi de fonctions aussi multiples. Plein de confiance dans sa jeunesse, dans sa prodigieuse facilité, Raphaël accepta d'un cœur léger la tâche immense qui s'imposait à lui. Jamais on ne vit athlète mieux disposé à la lutte, plus joyeux, plus ardent. L'avenir devait montrer s'il n'avait pas trop présumé de ses forces.
Ces sentiments se reflètent dans la belle lettre que l'artiste écrivit, vers cette époque, à son oncle Simon. Il a conscience de sa valeur; il est heureux de faire honneur à sa famille et à sa patrie; l'avenir lui apparaît sous les couleurs les plus riantes :
« A mon très cher oncle Simon, fils de Battista di Ciarla d'Urbin, à Urbin. Cher à l'égal d'un père. J'ai reçu votre lettre qui m'a été bien chère, parce qu'elle m'a prouvé que vous n'étiez point fâché
contre moi. Vous auriez eu tort de l'être, car il ne faut pas oublier combien il est fastidieux d'écrire quand on n'a rien d'important à se dire. Aujourd'hui que j'ai à vous entretenir de choses importantes, je vous réponds pour vous donner des explications aussi complètes que possible.
« Tout d'abord, pour ce qui est de prendre femme, je vous réponds que je suis très content de n'avoir pas pris celle que vous me destiniez, ni elle ni une autre, et que j'en remercie sans cesse le bon Dieu. En cela, je me suis montré plus sage que vous, qui vouliez me la donner. Je suis sûr qu'actuellement vous reconnaissez vous-même qu'autrement je ne serais pas parvenu où je suis. J'ai maintenant à Rome pour 3ooo ducats d'or de biens et 5o ducats de revenus. La Sainteté de Notre Seigneur m'a donné 3oo ducats d'or de traitement pour que je surveille la construction de Saint-Pierre; ce traitement ne me fera jamais défaut aussi longtemps que je vivrai, et je suis sùr d'en gagner encore davantage. En outre, on me donne de mes travaux ce que bon me semble. J'ai commencé à peindre une vaste salle pour Sa Sainteté, moyennant la somme de 1200 écus d'or.
« Vous voyez donc, très cher oncle, que je vous fais honneur, à vous et à tous les parents, ainsi qu'à la patrie. Mais je ne vous en porte pas moins au fond du cœur, et quand j'entends prononcer votre nom, il me semble entendre parler et voir mon père. Ne vous plaignez donc pas si je ne vous écris pas; ce serait plutôt à moi à me plaindre de vous qui, toute la journée, avez la plume i\ la main et qui mettez six mois d'intervalle entre vos lettres. Néanmoins vous ne parviendrez pas à me mettre en colère contre vous, comme vous vous êtes mis injustement en colère contre moi.
« Je suis sorti du chapitre du mariage, mais j'y reviens et vous réponds que (le cardinal de) Santa-Maria in Portico me veut donner pour femme une de ses parentes. Je lui ai promis de faire, avec l'agrément de mon oncle le prêtre et le vôtre, ce que Sa Seigneurie Révérendissime désirait, et je ne puis lui manquer de parole. Nous sommes plus près de la solution que jamais, et je ne tarderai pas à vous informer de tout. Pardonnez-moi, si cette atfaire réussit; si, au contraire, elle ne s'arrangeait pas, j'agirai selon votre volonté. Sachez que si Francesca Bufla trouve des partis, il s'en offre aussi pour moi : je connais, à Rome, une belle demoiselle jouissant, d'après ce que j'ai entendu, d'une excellente réputation, elle et les siens, avec 3ooo écus d'or de dot, et 100 ducats ici valent mieux que 200 là-bas, soyez-en bien convaincu.
EihDL PO ni! i;n i)ii,s cîroui'es dk i, i nchnd ik nu bourg
iColIcction Albcrtiiic.)