ACHÈVEMENT DES CHAMBRES
« En ce qui concerne mon séjour à Rome, je ne pourrai plus jamais résider ailleurs, à cause de la construction de Saint-Pierre, car j'ai remplacé Bramante. Mais y a-t-il lieu au monde plus noble que Rome? entreprise plus noble que Saint-Pierre, qui est le premier temple du monde? Cette construction sera la plus vaste qu'on aura jamais vue; elle coûtera plus d'un million en or. Le pape a résolu d'y consacrer 60 000 ducats par an; il ne pense plus à autre chose. Il m'a donné pour collègue un moine très savant, âgé de plus de quatre-vingts ans. C'est un homme de grande réputation et très docte. Voyant qu'il n'a plus longtemps à vivre. Sa Sainteté me l'a donné pour collègue, afin que je puisse apprendre de lui les secrets qu'il peut posséder en architecture et que je me perfectionne dans cet art. Il s'appelle Frà Giocondo. Le pape ; nous fait chercher tous les jours et s'entretient un bout de temps avec nous de cette construction.
« Je vous prie d'aller chez le duc et chez la duchesse, et de leur rapporter tout cela. Je sais qu'ils auront du plaisir à apprendre qu'un de leurs sujets se distingue. Recommandez-moi cà Leurs Seigneuries, de même que je me recommande sans cesse à vous. Saluez de ma part tous les amis et parents, et surtout Ridolfo, qui a tant d'affection pour moi. Le 1'"' juillet i5i4. Votre Raphaël, peintre, à Rome. »
Telle est la multiplicité des travaux entrepris par Raphaël pendant le règne de Léon X, c'est-à-dire de i5i3 à i52o, qu'il est impossible de le suivre pas à pas dans tant de directions diverses. Aussi nous a-t-il paru préférable de substituer à l'ordre chronologique, auquel nous nous sommes astreint jusqu'ici, l'ordre des matières. Nous étudierons donc successivement les fresques des Chambres, — celles des Loges, — ■ les tapisseries, — les peintures commandées par Augustin Chigi, — les tableaux, — et enfin les ouvrages d'architecture et de sculpture.
L'achèvement des peintures des « Stances », telle fut, sans aucun doute, la première tâche assignée à Raphaël par son nouveau protecteur. Nous avons déjà eu l'occasion d'étudier les deux fresques exécutées sous j les auspices du successeur de Jules II : la Rencontre de saint Léon et j d'Attila et la Délii'rance de saint Pierre. Qu'il nous suffise de les mentionner ici, en rappelant en même temps l'étroitesse d'esprit dont Jules II et Léon X firent preuve dans le choix des sujets imposés au peintre.
La seconde des chambres, celle d'Héliodore, avait été terminée dans le courant de l'année lôiq : dès le milieu de la même année, Raphaël i 56
reçut la commande des fresques destinées à la troisième chambre, celle qui est connue sous le nom de chambre de YIncendie du Bourg, ou de la Tour Borgia. Dans sa lettre à son oncle Simon Ciarla (i" juillet i5i4), l'artiste lui annonce en effet que le pape lui a confié l'exécution des peintures d'une nouvelle salle et qu'il recevra i2ooécus d'or pour ce travail. Un peu plus tard, en i5i6, il envoie à Durer l'esquisse d'un des groupes de la Bataille d'Ostie, une des quatre fresques de la salle en question. Cependant ce ne fut qu'en lôiy que Raphaël, distrait par d'innombrables occupations, put terminer ce vaste ensemble, et encore, nous le verrons tout à l'heure, n'en peignit-il de sa main qu'une petite partie. Cette date de 1617 nous est fournie par l'inscription tracée dans la salle même, ainsi que par une lettre du chargé d'affaires de Ferrare, en date du 6 juin de la même année, par laquelle ce dernier annonce qu'il ne faudra plus que deux jours pour terminer les peintures de la chambre du Pape '.
Une lettre de Bembo à Bibbiena, écrite à la même époque (19 juillet 1517; Passavant, t. II, p. i58), montre avec quelle faveur ces nouvelles compositions furent accueillies de la cour pontificale : « Les Stan-e de Notre Seigneur, que Raphaël a peintes, sont de toute beauté, non seulement à cause de ses excellentes et superbes peintures, mais encore en raison du grand nombre de prélats qu'il y fait presque toujours figurer. » Cette admiration, il est vrai, ne fut point partagée par tout le monde. Parlant des fresques récemment terminées dans la villa Chigi, le sellier Leonardo écrit à Michel-Ange qu'elles sont encore au-dessous de celles de la dernière chambre (la salle de YIncendie du Bourg): « Peggio che l'ultima stanza di palazzo assai » (lettre du janvier i5iS!.
Les amis comme les ennemis de Raphaël ont montré un égal parti pris dans l'appréciation des fresques de la troisième chambre. En leur prodiguant, les uns l'éloge, les autres le blâme, ils ont oublié que le maître était resté étranger à l'exécution de la plupart de ces compositions. En effet, YIncendie du Bourg est la seule d'entre elles qui puisse être considérée comme son œuvre personnelle. Dans la Bataille d'Ostie, et surtout dans le Couronnement de Charlemagne et le Serment de Léoji III, l'intervention des élèves n'est, hélas! que trop manifeste. Accablé de travaux, Raphaël a dû se borner le plus souvent à composer les cartons, en s'en remettant à ses disciples du soin de les traduire en peinture. De là l'absence de vie dans les têtes, la froideur du coloris,