‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 2 sur 327 · LA VILLE D'URBIN · texte numérisé non relu

LA VILLE D'URBIN

établissements d'instruction de toute sorte, rendent un éloquent témoignage de ses efforts. En regardant ces bonnes figures franches et avenantes, expressives et sympathiques plutôt que régulières et belles, on se prend à songer au divin jeune homme qui parut dans ces régions, il y a quelque quatre cents ans, avec sa taille élancée, un peu frêle, sa démarche un peu gauche, son teint olivâtre et sa bouche d'une douceur exquise, et ses yeux si tendres et si brillants... Serait-ce l'effet du hasard, si au sein d'une race chez laquelle la bonté, la courtoisie, la distinction dominent, naissent ces grands enchanteurs, ces grands harmonistes, qui s'appellent Bramante, Raphaël, Rossini!

La merveille d'LIrbin et des bords de l'Adriatique, c'est le palais des Montefeltro, construit, dans la seconde moitié du quinzième siècle, par l'architecte dalmate Luciano da Laurana, achevé par le Siennois Francesco de Giorgio Martini, qui s'adjoignit peut-être l'architecte-ingénieur florentin Baccio Pontelli. Quelle que soit la richesse de la décoration intérieure, on l'oublie devant la noblesse et la pureté des lignes générales de l'architecture, devant le rhythme et le charme presque musical de ces colonnes, de ces arcades, de ces frises si harmonieusement mariées les unes aux autres, de ces profils d'une souveraine élégance. Qui pourrait calculer l'influence exercée par un tel chef-d'œuvre sur Bramante et sur Raphaël !

Le palais ducal nous ramène par une transition naturelle à notre sujet, c'est-à-dire à l'histoire d'Urbin vers l'époque de la naissance de Raphaël .

Dans la seconde moitié du quinzième siècle, le duché d'Urbin était gouverné par une dynastie aussi vaillante qu'éclairée, les Montefeltro. Le duc Frédéric, qui mourut en 14S2, une année avant la naissance de Raphaël, avait étonné toute l'Italie par ses exploits et par sa magnificence. C'était un capitaine du premier ordre, digne élève de Piccinino, et adversaire presque toujours heureux de cet odieux Sigismond Malatesta que l'exécration publique avait surnommé l'ennemi de Dieu et des hommes. Les Montefeltro, il ne faut pas se le dissimuler, faisaient profession de vendre leur épée au plus offrant; c'étaient des « condottieri » dans toute l'acception du terme. (Ce fut un véritable euphémisme que le titre de gonfalonier général de l'Église, décerné plus tard par le pape Jules II au fils de Frédéric.) Mais personne n'apportait dans ces engagements plus de loyauté, de dignité, d'esprit de suite. Frédéric surtout alliait un caractère chevaleresque aux plus rares aptitudes militaires. Aussi sa cour devint-elle le rendez-vous de

tous les jeunes nobles italiens qui désiraient se perfectionner dans le métier des armes, en même temps que dans les connaissances nécessaires aux hommes d'Etat.

Mais c'est surtout par la protection accordée aux lettres et aux arts que Frédéric d'Urbin a bien mérité de son siècle et de la postérité. On était dans l'âge d'or de la Renaissance. Après une longue éclipse, l'antiquité classique reparaissait aux yeux de tous, jeune, radieuse, parée de son éternelle beauté. Guerriers et diplomates, banquiers et prélats se sentirent frappés d'admiration. Princes et républiques rivalisèrent d'ardeur pour rétablir dans ses droits la déesse que l'on croyait morte et qui n'était qu'endormie. Quelque vrai, quelque profond que fût cet enthousiasme, quelque passionné que fût cet entraînement, il n'eut toutefois, au début, rien d'exclusif. Bien plus, on serait tenté de croire qu'il développa partout la faculté de sentir, de comprendre, d'admirer, même les productions les plus opposées au génie antique. Si nous parcourons le catalogue des bibliothèques formées à Urbin, à Florence, à Rome, à Pavie, à Naples, nous sommes frappés de la large proportion dans laquelle leurs possesseurs associaient l'antiquité chrétienne, et même le moyen âge, à l'antiquité païenne. Dante et Pétrarque ne cessèrent de briller à côté d'Homère et de Virgile ; Aristote et Cicéron, de coudoyer les Pères de l'Eglise. Dans les arts, même tolérance. Pas un Giotto ne fut effacé pour faire place à des peintures plus conformes au goût du jour ; le triomphe d'un nouveau style d'architecture n'entraîna la démolition d'aucune cathédrale gothique. Loin donc d'amener une brusque rupture avec le passé, la première Renaissance fut toute de conciliation. Son programme consistait, non pas à détruire pour créer, mais à prendre pour point de départ l'antiquité classique, et à favoriser ainsi l'expansion de tous les sentiments nobles et généreux. Le jour oû la Renaissance proscrivit tout ce qui était placé, tout ce qui s'était développé en dehors de l'antiquité, elle tua les aspirations nationales et se condamna à la stérilité. L'histoire de l'art italien, à partir de la seconde moitié du seizième siècle, et — pourquoi ne pas prononcer le mot ? — sa longue et douloureuse agonie depuis ce moment, sont là pour nous apprendre ce qu'a coûté une pareille étroitesse d'esprit.

Par la sincérité de son enthousiasme, par la grandeur de ses sacrifices, Frédéric de Montefeltro a marqué sa place à côté des deux plus nobles champions de cette première renaissance, dont nous venons d'esquisser le programme, le pape Nicolas \' et le roi Alphonse Y de

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