‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 3 sur 327 · FREDERIC D'URBIN · texte numérisé non relu

FREDERIC D'URBIN

Naples. Rio, dans son ouvrage, infiniment trop systématique, sur l'art chrétien, n'a pas eu tort d'élever le prince urbinate au-dessus des Médicis : Frédéric l'emporte sur eux par son désintéressement. On a de la peine à se figurer que les encouragements prodigués aux idées nouvelles par ces banquiers si pressés d'asservir leur patrie fussent exempts de calcul. Mais lui, le héros populaire, qu'avait-il besoin de recourir à de pareils artifices pour reconquérir l'affection de ses sujets? C'était du plus profond de leur cœur que les citoyens d'Urbin lui criaient en le rencontrant : Que Dieu te conserve, seigneur! « Dio ti mantenga, signore! »

Le biographe de Frédéric, le libraire Vespasiano de' Bisticci, rapporte des preuves éloquentes de son amour pour la littérature, les sciences, les arts. Il nous montre son héros consacrant des sommes énormes, 3o,ooo ducats d'or, à la création d'une bibliothèque. Fait digne de remarque : Frédéric partageait les préjugés de bon nombre de ses contemporains contre l'imprimerie, dont les productions commençaient à se répandre en Italie ; il se serait cru déshonoré en donnant place sur ses rayons à des ouvrages imprimés. De magnifiques reliures couvraient ses manuscrits, qui forment aujourd'hui, à la Vaticane, un fonds spécial. Bien différent en cela de beaucoup d'autres bibliophiles, Frédéric ne se bornait pas à garnir ses vitrines, sans jamais y toucher, de volumes rares et précieux; il les lisait ou se les faisait lire. Tantôt il écoutait avec la plus grande attention la lecture des Vies de Plutarque, tantôt celle des œuvres de Xénophon, comme lui capitaine et savant. Il prenait un plaisir tout particulier à étudier Aristote, dont les traités sont si propres à inspirer à un souverain les principes d'après lesquels il doit gouverner ses États. Les lectures n'étaient même pas suspendues pendant les repas. L'éclectisme de Frédéric se révéla dans le choix des philosophes, des poètes, des savants, des prophètes, ou des Pères de l'Eglise dont il fit peindre les portraits dans sa bibliothèque. On y voyait Moïse et Salomon, Homère, Solon, Hippocrate, Platon, Aristote, Euclide, Ptolémée, Cicéron, Virgile, Sénèque, Boëce, saint Jérôme, saint Augustin, saint Ambroise, saint Grégoire le Grand, Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin, Dante, Pétrarque, Victorin de Feltri, Pie II, Bessarion, Sixte IV, etc.

L'intérêt que Frédéric témoignait aux arts ne le cédait pas à son amour pour les lettres. S'il faut en croire Vespasiano, ce fut le duc en personne qui dirigea la construction de son palais d'Urbin, et en indiqua les dimensions à son architecte Luciano di Martino da Laurana.

Sa compétence en matière de sculpture n'était pas moins réelle. A l'entendre raisonner avec un homme du métier, on aurait cru qu'il avait manié le ciseau. En fait de peinture, ses idées témoignaient d'un goût non moins personnel. Comme les maîtres qui peuplaient alors l'Ombrie, la Toscane, le marquisat de Mantoue et plusieurs autres provinces de l'Italie, ne travaillaient point à son gré, il fit venir un Flamand, Justus de Gand. Cette volonté énergique, ces connaissances encyclopédiques éclatent jusque dans les plus menus détails de l'ornementation de son palais. Le duc voulut que les tapisseries de haute lisse (qu'il fit tisser tout exprès à LIrbin par des artistes appelés du dehors), que la marqueterie de bois et les moulures de carton-pierre fissent tour à tour les frais de la décoration des salles, ou s'y complétassent réciproquement'. Faut-il croire à un eflet du hasard, ou à des réminiscences, à une imitation consciente, réfléchie r Toujours est-il que plus tard Raphaël, dans la décoration du ^"atican, eut recours à ces trois mêmes procédés. A la marqueterie de bois il demanda de fournir ces merveilleuses portes des « Stances », exécutées par le frère Jean de \'érone et par Jean Barile; les stucs alternèrent avec les fresques dans l'ornementation des Loges; les tapisseries enfin complétèrent le vaste cycle des peintures de la chapelle Sixtine.

Aux merveilles de l'art contemporain venaient s'ajouter des œuvres anciennes du plus grand prix. A côté des manuscrits richement enluminés de la bibliothèque ducale, il faut accorder une mention à la galerie de tableaux. On y remarquait surtout une petite composition de Jean van Eyck, qui représentait un Bain de femmes, et que le savant Fazio-, dès iqôh, célébrait comme un chef-d'œuvre de fini (Frédéric, on l'a vu, avait une préférence marquée pour les peintres flamands^ Les antiques occupaient une place d'honneur à côté de toutes ces belles choses; Castiglione leur accorde une mention spéciale dans son Courtisan '. Notons toutefois que la IV7/;/.9 que l'on admi-

1. Je demande au lecteur la permission de le renvoyer, pour de plus amples de'tails sur l'histoire des arts à la cour d'Urbin, k mon volume sur la Renaissance en Italie et en France à l'éfoqiie de Charles VIII; Paris, Didot, pp. jî.S4-'.Î7i.

2. De Viris illtistribiis, édition de 1743, p. 47. On peut, sans hésitation, identifier ce tableau, qui du temps de Fazio se trouvait chez le cardinal Octavianus, à celui que \'.asari mentionne comme appartenant au duc Frédéric II (lisez Frédéric I'"'' d'Urbin), et qu'il appelle la Stufa, le Bain chaud. [Le Vite de' piii cccellenti pittori, sciiltori ed architetti, t. I, p. ilix — Toutes nos citations de Vasari se rapportent, sauf indication contraire, k l'édition publiée à l'iorence, chez Lemonnier, 1846-1870.)

3. Per ornamento v' aggiunse una inhnitk di statue antichc di marmo e di broiizo, piitui'c sinqularissime, istrumenti musici d' ogni sorte, ne quivi cosa alcuna volse se non rarissinia cd eccellente. » ( Corte^iano, liv. 1, p. i de l'édition de 17.VÎ.)

GU IDOBALDO D'U RBIN. 7

rait au palais d'Urbin, et qui devint en i5o2 la propriété de la marquise Isabelle de Mantoue, n'y entra que longtemps après la mort du duc Frédéric. Elle était, ainsi que le Cupidoii de Michel-Ange, un cadeau fait à Guidobaldo, vers i4()i3, par César Borgia'. Celui-ci, lorsqu'il s'empara, en i5o2, de la capitale des Montefeltro, reprit naturellement ses présents d'autrefois, en y joignant les nombreux trésors d'art réunis dans le palais, trésors dont la valeur atteignait la somme énorme de i5o,ooo ducats d'or.

Le fils de Frédéric, Guidobaldo lué en 1472,, continua les glorieuses traditions de son père. Elevé par le savant Mortinengo, il montra dès ses plus tendres années d'étonnantes dispositions pour l'étude. Les lettres, les arts, trouvèrent en lui un protecteur fervent. Sa bravoure, sa sagesse, ne le rendirent pas moins cher à ses sujets. Son épouse, Elisabeth Gonzague, fille du marquis de Mantoue, achevait par sa beauté, sa grâce, de consolider une domination si joyeusement acceptée de tous. Les Urbinates montrèrent bien combien ils tenaient à leur prince lorsqu'ils se soulevèrent, en i5o3, au cri de « Feltro, Feltro », contre la tyrannie de César Borgia et ramenèrent en triomphe leur souverain légitime.

C'est dans ce milieu si propre à développer les sentiments les plus généreux, les qualités les plus brillantes, que naquit Raphaël.

Certes , si le peintre des Chambres et des Loges avait eu pour patrie Florence, il aurait été mêlé de bonne heure à un mouvement artistique plus intense, il serait arrivé plus vite à la pleine possession des secrets du métier aussi bien qu'à une connaissance plus parfaite de l'antiquité classique, celte source féconde de progrès. Mais il nous semble, somme toute, qu'il n'a pas eu trop à regretter, au point de vue du développement intellectuel, d'être né à Urbin. Il importait, en effet, qu'il pût se recueillir pendant son enfance dans un milieu plus calme, et goûter les beautés de la nature, en même temps qu'il se familiarisait avec les rudiments du dessin. Urbin, et c'était là l'essentiel, lui olfrait des modèles fort respectables, déjà tout empreints de l'esprit de la Renaissance. Il devait être facile, dans la suite, de féconder ces germes et d'imprimer à son génie, quand l'heure serait venue, un plus vigoureux essor.

I. Cavk, Cartcs:^i^i(), t. 11. p. 53, ut Richthiî, dans la Zcitsclirift fur bildeudc Kunst, 1877,

pp. 1 J2 et 'MW.

Grâce aux patientes investigations d'un savant d'Urbin, le père Louis Pungileoni, nous connaissons dans ses moindres détails l'histoire de la famille de Raphaël \ Les Santi étaient originaires d'un bourg situé à quelque distance de la capitale, Colbordolo. Dès le commencement du quatorzième siècle vivait dans cette localité un personnage du nom de Santé. Un descendant de celui-ci, le bisaïeul de Raphaël, Pietro ou Peruzzolo, exerçait, un siècle plus tard, dans le même bourg, la profession de marchand. La maison ayant été pillée, les champs dévastés, en 144G, par le tyran de Rimini, le féroce Sigismond Malatesta, la crainte de voir se renouveler de pareils désastres décida Peruzzolo à se fixer dans la place forte d'Urbin. Il y vint demeurer en 1450, et y mourut en 1467. Son fils Santé était, comme lui, marchand de biens; il tenait également un magasin dans lequel il vendait toute espèce de denrées, du blé, de l'huile, des clous, des cordages, de la colle, etc. Ses spéculations semblent avoir été assez heureuses ; il réunit assez d'argent pour acheter en i4(53, moyennant la somme de 240 ducats-, une maison, ou plutôt deux maisons juxtaposées. Cette modeste habitation était destinée à une célébrité bien grande : c'est là que Raphaël vint au monde. Au dix-septième siècle, un architecte d'Urbin, Muzio Oddi, devenu propriétaire de l'un des deux corps de bâtiment, marqua par une plaque commémorative le lieu où était né le plus grand des peintres. Dans une belle inscription latine il oppose l'exiguïté de cette demeure aux souvenirs impérissables qui s'attachent à elle :

N V N Q V A .\1 .M O R 1 1' V R \' S EXIGVIS HISCE IN ^iDlBVS EXIMIVS ILl.K PI CTO R RAPHAËL N A 'r V S ES 1 OC T. II). APR. AN.

M CI) XX CI II VENERARE IGIIAK HOSPES NOMEN ET G EN IV. M LOCI \ E .M 1 R E R F.

LVDIT IN HV.MANIS DIVINA POll'NIIA RI'BVS ET S;i-:PE in PARVIS CL.WDKRE .M .\ G N A SOLET.

î. Elogio storico di Raffacllo Santi da Urbina. Urhin, 1829.

2. Il n'est pas facile Je dctcriuiner la valeur relative des monnaies du quinzième siècle.

La maison paternelle de Raphaël est située dans la (lonlrada dcl Moule, aujourd'hui Contrada di Raffaello, à gauche en montant, à une centaine de pas de la place du Marché. La rue est irrégulière,

LA MAISON NATALE DE k A I' H A E L

escarpée, à peu près inaccessible aux voitures; son pavage, en briques posées de champ, est creusé au centre comme le lit d'un ravin. Mais elle est large, aérée, avec un grand air de propreté. La fumée

A Romt, le ducat d'or de la Chambre apostolique (composé de 72 bolonais) pesait environ 3 grammes et demi; il vaudrait donc aujourd'hui près de 12 francs, abstraction faite de la dillérence de pouvoir de l'argent. Cette ditî'érence, d'après des juges compétents, est dans la proportion de i à 4, voire de i à 5. Le ducat romain représenterait donc aujourd'hui une cinquantaine de francs. A Urbin, on comptait d'ordinaire par ducats ou Horins de 40 bolonais seulement, c'est-à-dire d'une valeur presque moitié moins élevée.

lO

pénétrante des bois de résine qui s'échappe de l'intérieur des habitations rappelle les habitudes agrestes de la population; elle mêle à la physionomie de la « Contrada » une note qui n'est point à dédaigner. Et quel admirable panorama, quand après avoir passé devant la maison d'un archéologue urbinate célèbre, Raftaello Fabretti mé en iboc) , et devant celle de l'ami de Raphaël, Timoteo Viti, on arrive au sommet du monticule, et que Ton découvre, se détachant sur un ciel d'un bleu immaculé, les anciennes fortifications de la ville, la campagne environnante, les montagnes, et au loin l'Adriatique!

La « casa di RalFaello )> se compose, je l'ai dit, de deux maisons juxtaposées, et qui elles-mêmes font corps avec les constructions voisines, de sorte que, sans la plaque commémorative, rien ne les signalerait à l'attention de l'étranger. C'est un édifice à deux étages, assez spacieux, avec un rez-de-chaussée contenant une boutique, ouverte encore du temps d'Ingres, comme on peut le voir sur le dessin qu'il nous en a laissé, condamnée depuis. Muzio Odni, dans son ardeur à embellir sa propriété, l'a singulièrement modifiée, il semble surtout avoir surélevé les étages. Il est donc douteux qu'aucune des pièces actuelles remonte à Raphaël, et même que l'on puisse se faire une idée exacte- de la distribution de l'intérieur à cette époque.

La moitié de droite de l'ancienne maison a été achetée, en 1873, en même temps que la maison attenante, par l'Académie royale d'Urbin, moyennant la somme de 20,000 francs, fournie par une souscription publique dont le regretté comte Pompeo Gherardi avait pris l'initiative, et à laquelle un amateur anglais, M. Morris Moore, l'ancien possesseur de V Apollon et Marsj'as, aujourd'hui au musée du Louvre, a contribué, à lui seul, pour la somme de 5,5oo francs l'Académie s'est occupée, avec le soin le plus louable, de restaurer cette demeure historique et d'en faire un musée consacré à la gloire de Raphaël. Elle y a exposé, à côté d'une foule de reproductions de l'œuvre du maître, la fresque, malheureusement aux trois quarts ruinée, dans laquelle Giovanni Santi passe pour avoir représenté sa femme et son fils. A cette peinture fait pendant la pierre dont Santi se servait pour broyer ses couleurs. Les pièces, blanchies à la chaux, sont à la fois simples et propres, telles qu'on se plaît à se figurer l'intérieur d'un artiste du quinzième siècle.

Dans une épître adressée au duc Guidobaldo, Giovanni Santi, le fils de Santé et le père de Raphaël, s'étend longuement sur les diffi-

GIOVANNI SANTI

cultes au milieu desquelles s'e'tait passée sa jeunesse. Il rappelle d'abord la destruction, par Sigismond Malatesta, du foyer ou, pour nous servir de ses expressions, du nid paternel (il était donc né avant cet événement, c'est-à-dire avant 1446). Puis il dépeint les efforts auxquels il avait dû se livrer pour gagner sa vie, pour se créer une position indépendante. Il choisit finalement la plus glorieuse des carrières, celle d'artiste. Le brave Giovanni est transporté d'enthousiasme en parlant du merveilleux et très célèbre art de la peinture : la mirabile, la clarissima arte de pictui^a. Malgré les soucis que lui cause l'entretien de sa famille, il ne regrette pas sa détermination, quoique souvent il trouve bien pesant pour ses épaules ce fardeau, qui aurait effrayé, ce sont ses propres paroles, Atlas lui-même.

A quelle époque Giovanni Santi commença-t-il à travailler pour son propre compte? On l'ignore; on sait seulement qu'en 1469 il avait déjà son atelier à Urbin. Il fut chargé, la même année, d'héberger un des plus illustres représentants de l'Ecole florentine, Piero délia Francesca. La confrérie du Corpus Domini avait fait venir ce grand artiste pour lui confier l'exécution d'un retable. Pensant avec raison qu'il se trouverait plus à l'aise chez un de ses collègues qu'à l'auberge, elle pria Giovanni Santi de lui offrir l'hospitalité, en lui promettant de l'indemniser de ses dépenses. Quoique le peintre urbinate dût souffrir de voir ses propres concitoyens lui préférer un étranger, il n'en fit pas moins bon accueil à son hôte, dont il célébra plus tard le talent dans sa Chronique rimée d'Urbin. Ce ne fut d'ailleurs pas la seule fois qu'il eut [à compter avec la concurrence d'artistes étrangers : Paolo Uccello, Melozzo da Forli, Signorelli, pour ne pas parler de Justus de Gand, enrichirent de plus d'une œuvre les palais ou les églises d'Urbin.

Giovanni Santi n'était probablement plus de la première jeunesse lorsqu'il se maria. Il épousa la fille d'un négociant aisé d'Urbin, Magia Ciarla, qui lui apporta en dot i 5o florins, somme équivalant de nos jours à 4,000 ou à 5, 000 francs'.

De ce mariage naquit, le 28 mars 1483^, celui qui devait porter si

1. Nous réunissons ici quelques chiUres qui donneront une idée de l'importance relative de cette somme. A Florence, vers 1480, le chiffre de la dot, dans le monde des artistes, variait entre i5o et 3oo florins d'or. Il en était de même dans la plupart des autres villes d'Italie. A Mantoue, notamment, nous voyons André Mantegna constituer à sa tille, en 1499, une dot de 260 ducats. Le Pérugin seul fit exception : sa femme, Claire Fancelli, lui apporta 5oo florins, somme fort considérable pour l'époque. En eft'et, les plus riches patriciens de Florence, Jean Rucccllaï et Laurent le Magnihque, ne donnaient pas à leurs tilles plus de 2,000 florins, le trousseau compris.

2. Que le lecteur nous permette d'entrer dans quelques détails au sujet de cette date, qui

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