‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 20 sur 327 · LE PE RU GIN · texte numérisé non relu

LE PE RU GIN

entrer et sortir sans grande perte de temps, avantage fort considérable aux yeux des hommes d'affaires qui ont fait construire l'édifice. L'ornementation, prise dans son ensemble, est à la fois sobre et élégante, et telle qu'il convient à un lieu de réunion destiné à des commerçants. Son mérite résulte principalement de l'harmonieux contraste entre les peintures de la partie supérieure et les marqueteries à fond brun qui occupent le bas de la salle. Celles-ci comptent parmi les créations les plus parfaites de la première Renaissance ; le peintre ne pouvait pas souhaiter un encadrement plus propre à faire ressortir sa science du coloris. Qu'il nous soit permis, à cette occasion, d'insister sur ce bel art de la marqueterie [tarsia , intarsiatiira in legno), dont les églises de Pérouse nous offrent tant d'admirables modèles. Deux tons, l'un clair, l'autre foncé, suftisaient pour produire les effets les plus décoratifs; on réservait l'un pour le fond, l'autre pour les arabesques, qui, dès cette époque, montrent une élégance et une netteté absolument classiques. Les peintres les plus célèbres ne dédaignaient pas de composer les cartons de ces incrustations, qui avaient leur place marquée dans les édilices les plus somptueux. C'est ainsi que le Pérugin s'engagea, en i5o2, à fournir le modèle des boiseries que l'église Saint-Augustin de Pérouse avait commandées à Baccio d'Agnolo Baglioni.

Les sujets choisis pour les fresques furent : pour la voûte, les personnitications du Soleil, de la Lune et des Planètes ; pour la paroi de gauche, les représentants les plus illustres de la Justice, de la Prudence, de la Modération et du Courage; pour celle de droite. Dieu le Père, les Prophètes et les Sib3'lles ; pour le fond de la salle, la Nativité et la Transfiguration. Près de la porte d'entrée enfin, devait prendre place Caton, le grand justicier.

On admet avec beaucoup de vraisemblance que la corporation aura chargé quelque humaniste d'élaborer ce programme, qui conciliait les croN^ances du christianisme avec les souvenirs de l'antiquité classique. Depuis longtemps on était habitué à l'ingérence des littérateurs dans la composition des œuvres d'art. Dante n'avait-il pas inspiré Giotto? Pétrarque n'avait-il pas indiqué des sujets de tableaux à son ami Simone Martini? A Florence, dans le premier tiers du quinzième siècle, un humaniste célèbre, Léonard d'Arezzo, le chancelier de la république, avait reçu la mission de choisir dans l'Ancien Testament les scènes que Ghiberti devait traduire sur la seconde de ses portes. En 1490, dans le contrat conclu par le Pérugin avec l'œuvre du Dôme d'Orvieto, il fut

stipulé que le président de l'œuvre fournirait a l'artiste le programme de la composition'. Plus tard, Raphaël lui-même, on le sait, eut souvent recours aux lumières de ses amis les poètes ou les philologues. Il n'est donc pas étonnant que le Pérugin, qui ne brillait point par l'invention, se soit estimé heureux de recevoir un programme élaboré jusque dans ses moindres détails. L'auteur de ce programme, il n'est guère permis d'en douter, fut François Maturanzio, professeur de rhétorique à l'Université de Pérouse. On retrouve, en effet, dans un manuscrit contenant ses œuvres, les inscriptions latines placées au-dessous des fresques \

Le choix des personnages est caractéristique; il montre l'introduction des éléments antiques dans cet art ombrien jusqu'alors pur de tout mélange. Ce sont les héros de la Grèce et de Rome, non ceux du moyen âge, que l'artiste nous offre en exemple, ce sont eux qui représentent les vertus particulièrement chères à la corporation du Cambio, la Tempérance, le Courage, la Justice, la Prudence. (Notons, par contre, l'absence des trois vertus qui pendant si longtemps ont passé pour inséparables de l'idée même du christianisme : la Foi, l'Flspérance, la Charité.) Maturanzio semble avoir été passablement versé dans la connaissance de l'antiquité païenne. Comme personnification de la Tempérance, il a indiqué à l'artiste P. Scipion, Périclès et Cincinnatus; le Courage est représenté par L. Licinius, Léonidas, Horatius Coclès; la Justice, par Camille, Pittacus et Trajan; la Prudence, enfin, par Fabius Maximus et Numa Pompilius. Ces noms, à coup sûr, devaient sonner étrangement à l'oreille du Pérugin. Comme pour bien les graver dans sa mémoire, il les a écrits à côté des personnages. Heureuse précaution! Sans elle on serait bien embarrassé de reconnaître ces héros aux coiffures bizarres, aux armures de fantaisie, qui, par leurs traits, leur attitude, leur costume, ne rappellent en rien Rome ou Athènes.

Les Prophètes et les Sibylles font face aux héros grecs et romains. Ici encore, le Pérugin a gravement péché contre la vérité historique : il a représenté les Sibylles sous les traits de femmes jeunes, belles, élégantes. Ses Prophètes ne sont pas mieux caractérisés. C'est au point que l'on se demande si l'artiste a jamais ouvert la Bible. Il ne s'est con-

1. « Promisit pingcrc... de tiguris et istoriis dandis et consiijnandis ac dclihcrandis per... Caincrariuni. » (Luzi, // Diiomo di Orvieto, p. 45(j.) — Il résulte de la correspondance échangée entre le Pérugin et la marquise Isabelle Gonzague de Mantoue que celle-ci avait pris soin de désigner à l'artiste toutes les figures destinées à son tableau de l'Amour et la Cliastctc. (Braohiuoi.i.i, Notifie c doaimcnti intorno a Pieiro Vauiuicci dctto il Periiffino, pp. 22, 2IÎ.)

2. Mariotti, Lcttcrc pittorichc pcni^i^ inc , p. i .^tS. — Mauchksi, Il Cambio di Pcrugia, pp. '.''bù et suiv.

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