‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 21 sur 327 · LES PEINTURES DU CAMBIO · texte numérisé non relu

LES PEINTURES DU CAMBIO

formé à la tradition que sous un seul rapport : ses Sibylles, comme celles de ses prédécesseurs, comme celles de Pinturicchio, dans l'appartement Borgia, portent le texte de leurs prophéties écrit sur de longues banderoles s'enroulant autour de leur corps. Il était réservé à Michel- Ange de supprimer ces attributs, derniers vestiges de l'art du moyen âge. C'était vers i5o8, ainsi bien peu d'années après la décoration du Cambio; et cependant, quand on compare les Sibylles du Pérugin à celles de la chapelle Sixtine, il semble que des siècles les séparent!

Héros, prophètes, sibylles, ont les qualités et les défauts propres au chef de l'Ecole ombrienne. On admire son coloris, toujours si suave, et l'expression de recueillement ou de ferveur de ses figures. Yeux levés vers le ciel, tètes mélancoliquement inclinées vers la terre, grâce et jeunesse, tendresse et poésie, rien n'y manque de ce qui avait valu au maître sa grande réputation, — rien, si ce n'est ces mâles accents, cette énergie, qui étaient indispensables pour transformer en héros ces pâles Grecs ou Romains, pour faire des Prophètes les représentants d'un Dieu terrible, pour nous montrer la Sibylle antique se débattant sous l'étreinte de la Di\ inité :

At, Phcubi nondum paticns, immanis in antro Bacchatur vatts, magnum si pcctorc possit Excussisse deum.

ViRGi[-b;, Enéide, 1. VI, v. 77 et suiv.

Ainsi que l'a fait remarquer justement Rio, le tribun Licinius est tout simplement un archange saint Michel, Horatius Coclès, une Marie Madeleine, Publius Scipion, une vierge martyre.

Dans le groupement aussi on observe toutes les lacunes du talent du Pérugin. Au lieu de former un ensemble mouvementé, \ ivant, les personnages sont rangés les uns à côté des autres ; ils se tiennent mal sur leurs jambes et ne savent que faire de leurs mains. Léonidas, par exemple, remet tranquillement l'épée au fourreau, tout comme cette admirable figure de la Tempérance, ciselée par André de Pise sur la porte du Baptistère de Florence. Est-il un geste plus opposé au caractère du héros? Grecs et Romains se regardent les uns les autres mais sans que l'on puisse deviner pourquoi, car ils ne se disent, rien et ils n'ont rien à se dire. Aucune idée ne jaillit de leur juxtaposition : c'est qu'il leur manque cette logique, cette conviction, qui font les chefs-d'ceuvre. L'artiste les aurait placés dans un autre sens, leur aurait donné des attitudes différentes, que la composition n'en serait ni meil-

IcLirc ni pire. Quelle diiïerence entre le maître et son immortel élève ! Dès le début, les créations de Raphaël ont ce caractère de nécessité devant lequel toute discussion est vaine. Klles ne sauraient être autrement qu'elles ne sont : le moindre changement détruirait l'économie de l'ensemble et dénaturerait la pensée de l'auteur.

Que dire des deux compositions placées au fond de la salle, la Nativité et la Transfi^-uralion? Y^xtvvo. Vannucci avait souvent déjà traité le premier de ces sujets, notamment dans son tableau de la villa Albani (14^1) : au Cambio, il se borne à substituer deux bergers aux deux anges placés entre la Vierge et saint Joseph, et à ajouter trois séraphins. Cela ne suffisait-il pas? N'étant pas de la race des chercheurs, le Pérugin avait bien vite renoncé à se créer un idéal supérieur à celui de son public. Une fois qu'il avait trouvé des types, des groupes à peu près satisfaisants, il s'en contentait, et les répétait à satiété, fidèle en cela aux traditions du moyen âge, ainsi d'ailleurs qu'aux exigences de la foule. Ses clients ne réclamaient pas : pourquoi donc se montrer plus difficile qu'eux ! MM. Crowe et Cavalcaselle nous montrent le maître tirant de ses cartons, toutes les fois qu'il avait à traiter un de CCS sujets consacrés, les études faites pour les compositions antérieures, et les copiant sans scrupule aucun. Ses concitoyens de l'Ombrie ne manquaient pas d'applaudir. Mais les Florentins élevaient des prétentions plus grandes; le Pérugin ne tarda pas à en faire la douloureuse expérience. Lorsque dans V Assomption, peinte pour Santa-Maria dei Servi, il répéta presque textuellement des motifs tirés de Wlscciision du musée de Lyon, l'indignation fut générale : dès ce jour, sur les bords de l'Arno, son prestige fut détruit.

De pareilles tendances, ce manque de pi^obité intellectuelle, pouvaient exercer une influence fâcheuse sur les élèves groupés autour du Pérugin. Mais l'idée ne vint même pas au plus grand d'entre eux de ravaler ainsi l'art au rôle d'une industrie. La vie entière de Raphaël n'a été qu'un long effort, sans cesse renouvelé; jamais il ne s'est répété. Parmi ses innombrables madones, il n'en est pas deux qui se ressemblent. Trois fois il a représenté la Tentation d'Ada:n et d'Ève, et trois fois il s'est ingénié à trouver une composition nou\ elle, alors même qu'il ne s'agissait que de simples peintures décorati\es, que tout autre eût sacrifiées. Aussi Raphaël a-t-il succombé à la Heur de l'âge, épuisé par l'excès du travail, tandis que le Pérugin a prolongé jusqu'après la mort de son élève sa longue et terne vieillesse.

La décoration de la voûte du Cambio olfre plus d'intérêt que les

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