Voyez mon Histoire de la Tapisserie en Italie, p
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les emportèrent à Gènes, d'où ils furent envoyés à Paris par ordre du commissaire Faypoult, à l'exception de la Descente aux limbes, qui aura manqué à ce moment déjà, ou qui, pour tout autre motif, n'aura pas été comprise dans la vente. La série tout entière fut déposée au Louvre, et le gouvernement paraît avoir eu l'intention de l'incorporer aux collections nationales; mais l'état des finances ne permettant pas de donner suite à ce projet, ainsi que nous l'apprend une lettre de Chaptal, les tapisseries furent rendues à leurs propriétaires, représentés par les sieurs Coen et Nouvel. Dans l'intervalle, les plus belles d'entre elles avaient été exposées, avec d'autres tentures, dans la cour du Louvre; on leur avait même fait l'honneur de leur consacrer un catalogue spécial, la Notice des tapisseries d'après les g-rands maitres des Ecoles italienne et française, exécutées à l'ancienne manufacture de Bruxelles et à celle des Gobelins de Paris. — A partir de la restitution faite aux sieurs Coen et Nouvel, jusqu'en i<So8, nous perdons leurs traces. Furent-elles rachetées par Pie \l\ à des marchands de Gênes, comme le prétend Platner, ou bien restèrent-elles, jusqu'à ce moment, entre les mains de la compagnie française? C'est là un problème que nous ne saurions résoudre, du moins quant à présent. Ce qui est certain, c'est que, en 1808, elles avaient repris, au Vatican, leur ancienne place. Espérons qu'elles ne la quitteront plus.
Les cartons originaux n'ont pas été mieux partagés. En présence des tentures resplendissantes d'or et d'argent, Léon X ne songea pas à redemander les esquisses qui les avaient préparées, et ces chefs-d'œuvre peints de la main de Raphaël restèrent presque tous dans l'atelier bruxellois, où ils servirent de modèles pour l'exécution d'autres suites'. On employa les cartons des bordures à des compositions qui n'avaient rien de commun avec les Actes des apôtres. Celles qui représentent les Trois Parques et les Heures furent intégralement copiées dans la somptueuse Histoire de Henri H (au musée égyptien de Florence'. Un seul des cartons, à notre connaissance, revint en Italie : c'est celui de la Conversion de saint Paul. L'anonyme de Morelli le vit, en i52i, dans la collection du cardinal Grimani, à Venise, où il se trouvait en 1628 encore. Deux autres cartons, la Lapidation de saint Etienne et Saint Paul en prison, disparurent sans que l'on sache ce qu'ils sont devenus. Un siècle plus tard, Rubens découvrit à Bruxelles les sept
I. Les fragments du carton de la Vocation de saint Pierre, conservés au château de Chantilly, ont été étudiés par M. G. Lafenestrk dans la Galette des Beaux-Arts du i" novembre 1880, p. ?8o.
cartons restants. Frappé de leur beauté, il engagea (en i63o) Charles I" d'Angleterre à en faire l'acquisition, et ce prince se rendit à ses désirs. Il acheta, moyennant une somme fort considérable, les gigantesques esquisses de Raphaël et les fit traduire de nouveau en tapisserie dans la manufacture royale de Mortlake. Lorsque les collections de l'infortuné monarque furent vendues, Crornwell réussit à conserver à l'Angleterre ces précieuses épaves; l'Etat s'en- rendit propriétaire pour la modique somme de 3oo livres sterling. Sous Guillaume III, les cartons, qui jusqu'alors étaient restés à l'état de fragments, coupés par bandes étroites et criblés de piqûres d'aiguilles, furent réunis et collés sur toile; on bâtit en outre, à Hampton-Court, une salle destinée à les recevoir. Aujourd'hui, cette série splendide, qui, malgré tant de mutilations et de déplacements, conserve encore de nombreuses traces de sa beauté première, fait l'ornement du musée de South-Kensington,qui en est justement fier. (D'excellentes reproductions, dues au pinceau de M. Paul Baudry, sont exposées depuis peu à Paris, à l'Ecole des Beaux- Arts.) Ajoutons qu'en comparant les mesures des cartons à celles des tapisseries, on s'aperçoit que ces dernières se sont rétrécies d'une manière assez sensible. Il est à peine nécessaire aussi de rappeler que dans les tapisseries les figures sont disposées dans le sens inverse.
Au moment de commencer son travail, Raphaël passa tout naturellement en revue ceux qui avaient traité le sujet avant lui, ceux auxquels il pouvait demander des conseils. Dix années s'étaient écoulées depuis qu'il avait étudié les fresques de l'église du Carminé, mais les puissantes créations de Masaccio, si pieusement continuées par Filippino Lippi, vivaient toujours dans son souvenir. Est-il surprenant que, chargé de représenter, comme ses illustres prédécesseurs, l'histoire de saint Pierre et de saint Paul, il se soit inspiré d'eux et leur ait emprunté quelques figures, notamment le Saint Paul prêchant à Athènes? Plus près de son atelier, en plein Vatican, d'autres fresques, retraçant les actes de saint Etienne et de saint Laurent, sollicitaient son attention. Les compositions dont Frà Angelico avait orné la chapelle de Nicolas V, à deux pas des Stances et des Loges , étaient des modèles achevés de tendresse, de recueillement. Elles réunissaient au suprême degré toutes les qualités autrefois si chères à Raphaël. Certes, quelques années plus tôt, le maître urbinate aurait eu de la peine à se soustraire à leur infiuence. Mais, depuis son arrivée à Rome, ses idées avaient rapidement changé. Désormais la peinture dramatique seule avait le don de le tou-
LES PARQUES (Bordures des tapisseries.)
cher, et, à cet égard, qui pouvait hésiter entre Masaccio et le suave moine dominicain ? Seule, peut-être, la femme qui, dans la iV/or/ d'Ananie, compte de l'argent rappelle la petite fille représentée par Frà Angelico dans une attitude analogue sur une des fresques de la chapelle de Nicolas V.
Dans les Actes des apôtres, Raphaël a recherché, plus que dans ses autres compositions, les contrastes saisissants, les effets dramatiques. Pour frapper plus fortement le spectateur, il n'a même pas hésité à sacrifier cette beauté de l'ordonnance, cette distinction des types qui lui étaient si chères. Il a voulu, avant tout, se montrer l'interprète rigoureux des textes sacrés, et il y a réussi. On peut dire que nul n'est entré aussi profondément que lui dans l'esprit de l'Evangile. Ses apôtres sont bien ces hommes grands par le cœur, mais au type plébéien, aux manières rudes, dont nous parle le Nouveau Testament, des pêcheurs, des artisans. Il ne faut point chercher en eux la noblesse qui distingue les philosophes de VEcole d'Athènes, les poètes du Parîiasse, les Pères et les docteurs de la Dispute. La puissance de la conviction tient ici lieu de tout autre mérite, et cette conviction Raphaël l'a exprimée avec une éloquence dont on l'aurait à peine cru capable. Le peintre courtisan a oublié ses attaches aristocratiques; il a renoncé aux pompes et aux raffinements de la Renaissance, pour nous faire entendre des accents propres à toucher les plus pauvres et les plus ignorants. Le public auquel il s'adresse, ce n'est point la société d'élite admise aux cérémonies de la Sixtine, ce sont ces déshérités auxquels le christianisme naissant avait accordé une si large hospitalité. Ainsi ces compositions, destinées à être traduites dans la soie et dans l'or, et à briller dans la plus somptueuse des chapelles, sont en
réalité une œuvre populaire, la plus parfaite, mais aussi la dernière que l'art ait créée de l'autre côté des monts.
Les Actes des apôtres comprennent les sujets suivants : la Pèche miraculeuse, la l^ocation de saint Pierre (Pasce oves), la Guérison du boiteux, la Mort d'Ananie, la Lapidation de saint Etienne, la Conversion de saint Paul, Elymas frappé de cécité, le Sacrifice de Lrstra, Saint Paul en prison (aussi appelé le Tremblement de terre), Saint Paul à l'Aréopage.
Étudions séparément chacune de ces compositions.
Les deux premières scènes, la Pèche miraculeuse et la Vocation de saint Pierre (Pasce oves) se distinguent par une simplicité tout évangélique. Ni costumes brillants ni édifices somptueux. Toutes deux ont pour théâtre un de ces paysages purs et calmes si chers à Raphaël. L'action aussi est réduite à sa plus simple expression : ici, saint Pierre et un autre disciple adorant le Christ, tandis que leurs compagnons sont occupés à retirer de l'eau le lilet chargé de poissons; là, le Christ remettant les clefs au prince des apôtres, en présence des autres disciples diversement émus. Ces scènes comptent parmi les plus solennelles dont les Evangiles nous aient transmis le souvenir; et cependant si l'artiste avait supprimé tous les accessoires, poissons, filets, cordages, brebis, etc., s'il nous avait transporté dans un monde idéal, la nature du sujet aurait autorisé cette licence. Mais, comme toujours, Raphaël a voulu être un peintre véridiquc; l'abstraction lui fait horreur. A ses yeux, le salut de l'art est dans le fécond rapprochement de l'idéal et de la réalité. C'est pourquoi il a peint avec tant d'amour les oiseaux et les coquillages du premier plan, les poissons qui rem-
LES SAISONS (Bordures des tapisseries.)