CHAPITRE XVII
Raphaël et Augustin Chigi : La Galatée. — hes Sibylles. — Les Plaides. L'Histoire de Psyché.
j Après le pape, l'amateur qui eut le plus souvent recours au pinceau
de Raphaël fut Agostino Chigi. Les œuvres qu'il commanda au Sanzio sont si nombreuses et si importantes, qu'elles méritent une étude spéciale. On a appris, dan^ les pages qui précèdent, à connaître l'homme riche et magnifique; il est temps de présenter à nos lecteurs l'homme de goût, l'amateur.
La principale des entreprises de Chigi, la construction de sa villa du Transtévère, suivit de près l'arrivée de Raphaël à Rome. Dès i5ot), Albertini, dans un passage qui ne semble pas avoir été relevé jusqu'ici, nous parle de cet édifice, qu'il range à côté des palais les plus importants de la Ville éternelle, « domus cum vinea apud portam Septi : Augustin! de Chigis Senensis )>. Mais l'achèvement des travaux exigea plusieurs années, et ce ne fut qu'en i 5 i i-i 5 12 que la villa put être livrée à l'admiration des Romains'. Vasari, dont le témoignage fait autorité en pareille matière, nous apprend que Balthazar Peruzzi est l'auteur de cette
I. M. CuGNONi, bibliothe'caire de la Chilienne, a publié, sur ces travaux, des documents intéressants dans son Agostino Chigi il Magnifico. Voy. aussi les Farnesina-Studien, de M. R. Forster; Rostock, 1880, pp. 14, i5; et le travail si distingué de M. Charles Bigot, Raphaël et la Farnésine ; Paris, 1884.
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(cuvrc charmante, qui, dit-il, semble née d'un seul jet plutôt que bâtie, (I non murato, ma veramente nato ».
La décoration de la villa était une merveille. Le descendant d'Augustin, Fabius Chigi Alexandre VU , mentionne, entre autres, un lit garni d'ivoire, d'or, d'argent et de pierres précieuses, et AL Cugnoni a publié, à l'appui de ses éloges, une pièce comptable parlant d'une dépense de 1592 ducats pour la garniture seule de ce meuble somptueux. Des tapisseries du plus grand prix alternaient avec des vases, des fontaines en argent massif. Les harnachements des chevaux étaient en or et en argent, leurs housses en soie, et ces chevaux, on n'en comptait pas moins de cent dans ces splendides écuries, les « stalle Chigiane », dont Raphaël avait fourni le dessin. Tout, d'ailleurs, était réglé chez le banquier amateur, et l'ordre le plus sévère présidait même à ses prodigalités. C'est ainsi qu'il avait confié à son chapelain le soin d'acheter les médailles ou les antiques, de placer les tableaux ou les statues, bref, de diriger, dans cette vaste administration, le département de l'art et de la science.
Chigi, fils de ses œuvres, manquait d'instruction, mais il y suppléait par la vivacité de son intelligence, la sûreté de son coup d'œil. Homme de plaisir autant qu'homme d'affaires, il avait l'érudition en horreur; l'histoire seule, lorsqu'il lui arrivait par hasard de lire, l'intéressait. Par contre, il se passionnait pour tout ce qui pouvait contribuer à embellir son existence, à augmenter sa réputation : poètes, musiciens, architectes, peintres, sculpteurs, trouvèrent en lui un protecteur ardent. Pour se conformer au goût du siècle, il alla jusqu'à fonder une imprimerie grecque et à réunir un médaillier. Il est permis de croire qu'il n'acquit pas, en matière de numismatique, une compétence fort grande; mais il apprit du moins fort vite, en ce qui concernait l'art vivant, à distinguer les maîtres réellement éminents de la foule des médiocrités qui assiégeaient son palais, si tant est que, dans ce siècle d'or, on comptât des artistes médiocres. Bien plus, comme il avait ses opinions en matière de politique (il était gibelin, par conséquent favorable aux Espagnols', il voulut aussi en avoir en matière de beaux-arts. Il prit donc fait et cause pour Raphaël contre Michel-Ange, qui, pas plus que son protégé, Sébastien de \'enise, n'obtint de lui la moindre commande, une fois la guerre déclarée entre les deux cor\-phées du monde artiste romain.
Tel que l'avaient fait la nature et le milieu dans lequel il avait grandi, Agostino Chigi a exercé sur les arts l'inHuencc la plus considé-
LE TRIOMPHE DE GALATÉE. 5o5
rable. Son nom est indissolublement lié à celui de Raphaël. Les disciples du maître, Jules Romain, le Fattore, Jean d'Udine, Lorenzetto, comptaient parmi ses amis. Sébastien de Venise peignit pour lui le Polfphème et diverses autres fresques. Il commanda un tableau à Girolamo Genga. Les Siennois Balthazar Peruzzi, Jean Barile et un autre maître qui fut Siennois par adoption, Sodoma, trouvèrent en lui un protecteur généreux et dévoué. Le Pérugin aussi fut en relations avec Chigi, qui le proclama, en i5oo, le meilleur maitre de toute l'Italie : « il meglio maestro d'Italia ». Le cortège au milieu duquel le banquier siennois se présente à la postérité est donc presque aussi imposant que celui des papes ses contemporains. Chigi a sa place marquée parmi les Mécènes de tous les temps et de tous les pays. Sachons gré à celui qui, pouvant dominer par l'argent, a demandé aux arts et aux lettres de légitimer son prestige. Que de chefs-d'œuvre ne lui devons-nous pas!
Raphaël était entré en relations avec Chigi peu de temps après son arrivée à Rome. En i5îo, il exécuta pour lui le dessin de deux plats que l'orfèvre Cesarino di Francesco, de Pérouse, devait couler en bronze'. Mais la première grande œuvre que l'Urbinate composa sous ses auspices fut la Galatée, peinte à fresque dans une des salles de la nouvelle villa. Cette page célèbre mérite une étude particulière.
Des écrivains plus subtils que sagaces ont essayé de démontrer que Raphaël avait pris part aux premiers travaux de décoration de la villa de Chigi et qu'il y avait peint sa Galatée dès i5ii. Ils se sont principalement fondés sur le poème de Palladio qui, décrivant la villa en i5ii ou en i5i2, mentionne parmi les fresques une Vénus sortie de la mer et portée sur une conque :
Heic Venus orta mari et concha sub sydera fertur ^.
Cette Vénus, d'après eux, ne serait autre que la Galatée de Raphaël. Mais M. R. Fœrster a prouvé (pp. 2 1 , 42), par des arguments irréfutables, que la Vénus mentionnée par Palladio est identique à une autre fresque de la villa : elle fait partie du plafond peint par B. Peruzzi. Il a en outre établi qu'au seizième siècle la composition de Raphaël a toujours été désignée sous le nom de Galatée, jamais sous celui de Vénus. Dès lors l'hypothèse à laquelle nous venons de faire allusion ne supporte plus
1. Fea, Xoti-^ie intorno Raj^aele San^io, p. 8i. Voy. ci-dessus, p. 499.