‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 227 sur 327 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

l'cxamcn, et il faut l'ccarter définitivement du domaine de la discussion scientifique.

La date approximative de la Galatée nous est fournie par la célèbre lettre que Raphaël adressa au comte Balthazar Castiglione peu de temps après sa nomination au poste d'architecte en chef de Saint-Pierre (vers le milieu de Tannée iSiq . L'artiste y remercie son ami des éloges qu'il a prodigués à son ouvrage. « Quant à la Galatée, lui écrit-il, je me tiendrais pour un grand maître, si elle renfermait seulement la moitié des qualités que Votre Seigneurie y découvre. Mais je reconnais dans vos paroles l'affection que vous me portez. J'ajouterai que, pour peindre une belle femme, j'aurais besoin d'en voir plusieurs, à condition que Votre Seigneurie fût présente, pour choisir la plus parfaite. Mais, vu la rareté des bons juges et des belles femmes, je me sers d'une certaine idée qui se présente à mon esprit. Si cette idée a quelque valeur au point de vue de l'art, c'est ce que j'ignore, bien que je m'efforce de lui en donner une. » — ■ Cette lettre prouve que la fresque ne remontait pas à une époque bien éloignée. Autrement comment expliquer cet assaut de politesses au sujet d'un ouvrage déjà ancien? En la considérant comme exécutée dans les derniers mois de l'année i5i3, ou dans les premiers mois de l'année suivante, nous ne serons très certainement pas loin de la vérité.

Si la date du Triomphe de Galatée a donné lieu à bien des controverses, on n'a pas moins discuté sur son origine même. D'après les uns, l'artiste se serait inspiré des Tableaux de Philostrate; d'après les autres, de VAne d'or d'Apulée. Mais les différences entre la fresque et les descriptions de ces deux auteurs sont si grandes, qu'il nous faut rejeter l'une et l'autre h^'pothèse. Qu'est-il nécessaire d'ailleurs de chercher si loin? Dès \bb-, Dolce, dans son Aretijio, a rapproché la Galatée de Raphaël des strophes dans lesquelles Politien a célébré la même nymphe. Le poème de Politien, dont ces strophes font partie, la Giostra, parut pour la première fois en iqtiq; en i5i5 il comptait une dizaine d'éditions. Quoi de plus naturel que de supposer que le chefd'œuvre du poète favori de Laurent le Magnifique, de l'ancien précepteur du pape régnant, Léon X, fût populaire à la cour pontificale, et que Raphaël le connût? L'analogie entre la description du poète florentin et la composition de Raphaël est d'ailleurs trop grande pour laisser place au doute. Le lecteur en jugera par cette simple analyse : Après nous avoir décrit Polyphème qui cherche par ses chants à fléchir la nymphe cruelle Politien nous montre Galatée placée sur un char

LES SIBYLLES. do;

attelé de deux gracieux dauphins, dont elle tient les rênes. Autour d'elle une troupe folâtre se livre à mille ébats. La nymphe et ses soeurs se moquent des chants grossiers du cyclope'.

Champion passionné de la Renaissance, Chigi voulut que les souvenirs de l'antiquité classique fussent associés même aux œuvres destinées à témoigner de sa dévotion. A Santa-Maria délia Pacc il fit représenter les Sibylles en compagnie des Prophètes, et, fait digne de remarque, les premières seules furent peintes de la main de Raphaël, tandis que Timoteo Viti reçut mission d'exécuter les Prophètes. A Santa-Maria del Popolo, la représentation des Planètes fournit l'occasion de célébrer, dans un temple chrétien, les principales divinités de l'Olympe.

L'exécution des Sibj'lles eut lieu, selon toute vraisemblance, en i5i4. Raphaël, qui venait de terminer la chambre d'Héliodore, profita de ses loisirs, ainsi que de la présence de son ami Timoteo Viti, pour s'acquitter de la tâche que Chigi lui avait confiée. Ainsi que nous venons de le dire, le maitre ne peignit lui-même que les Sibylles, et s'en remit à Viti du soin de peindre, d'après ses cartons, les Prophètes.

Un auteur du dix-septième siècle, Cinelli, raconte au sujet des Sibylles et des Prophètes une anecdote qui est trop à l'honneur de Raphaël et de Chigi pour que nous ne la rapportions pas ici. Raphaël avait reçu un acompte de 3oo ducats sur le prix de son ouvrage. Comme il réclamait au caissier de Chigi le complément de la somme à laquelle il pensait avoir droit, celui-ci s'étonna de sa demande, et, sur la proposition que lui fit Raphaël de nommer un expert, désigna le propre rival du maître, Michel-Ange. Le sculpteur se rendit à Santa-Maria délia Face en compagnie du caissier, et déclara que chaque tête seule valait loo ducats. Chigi, informé du i'ait, ordonna d'ajouter 400 ducats aux 5oo ducats déjà payés et dit à son caissier de les remettre sans retard à Raphaël. « Comporte-toi galamment avec lui, ajouta-t-il, afin qu'il soit satisfait, car s'il voulait encore me faire payer les draperies, nous serions probablement ruinés « (Passavant, t. I, pp. 167, i58).

Vasari considère les Sibylles comme le chef-d'œuvre de Raphaël, Ce

I. Due formosi dclrtni un carro tirano; Quai le salse onde sputa, e quai s'aggirano:

Sovr'esso è Galatea, che il fren corregge : Quai par clie per amor giuochi e vanegge. E quel notando parimente spirano; La bella ninfa con le suore fide

Ruotasi attorno più lasciva gregge. Di si rozzo cantar vezzosa ride.

(Stan^c di mcsscr Angelo Poli^iano cominciate pcr la giostra de! magnifico Giiilianii di Piero de' Mcdici; liv. I, strophe cxviii).

sont, dit-il, les plus belles figures que le maître ait créées. Sans vouloir établir, en faveur des peintures de Santa-Maria délia Pace, une comparaison trop avantageuse, nous n'hésitons pas à nous associer à l'admiration que le biographe professe pour elles. Au point de vue de l'expression, comme à celui de l'ordonnance, les Sibylles comptent certainement parmi les œuvres les plus parfaites de Raphaël. On admirera la noblesse ou Télégance des trois plus jeunes, la Cunéenne, la Persique et la Phrygienne; elles sont dignes de s'asseoir sur le Parnasse à côté des Muses. La Tiburtine se distingue au contraire par une sorte de majesté terrible. Vieille, ridée, la tête couverte d'un voile, les mains convulsivement appuyées sur son siège, l'urne renversée sous ses pieds, elle regarde droit devant elle comme pour sonder les mystères de l'avenir. C'est la personnification la plus dramatique de la prophétesse antique, telle que Virgile l'a dépeinte en si beau vers. C'est en même temps celle qui se rapproche le plus des Sibylles de Michel-Ange. Hâtons-nous d'ajouter que, cette fois-ci, Raphaël s'est inspiré des créations de son émule, mais sans les copier : types et attitudes, tout lui appartient en propre. Puisque nous venons de prononcer le nom du glorieux peintre de la chapelle Sixtine, rappelons encore que c'est à lui que Raphaël a emprunté l'idée de représenter, à côté de chaque Sibjdle, un génie ou un ange portant le texte de ses prophéties. Cette innovation donne à la composition une vie et un intérêt tout particuliers; elle permet de substituer le groupe à la figure isolée et rompt l'uniformité de ces monologues auxquels les Sibylles étaient condamnées auparavant. Dans la fresque de l'église délia Pace, Raphaël en a tiré le parti le plus brillant. Ces figures ailées, pleines de grâce et de mouvement, lui ont servi à relier entre eux les acteurs principaux et à introduire dans la scène le rh\'thme en même temps que l'unité.

Chigi fut le seul des amis de Raphaël qui pût se vanter d'avoir obtenu de l'artiste qu'il déployât pour lui son triple talent d'architecte, de peintre et de sculpteur. Ce fut à l'occasion de la construction et de la décoration de la chapelle de Sainte-Marie du Peuple, destinée à lui servir de tombeau, que le banquier reçut ce témoignage d'affection. Raphaël, d'après l'opinion préconisée par M. de Geymiiller, traça les plans de l'édifice et dirigea les travaux, qui remontent peut-être au règne de Jules II encore; puis il composa les cartons des mosaïques de la coupole; en dernier lieu, nous le voyons modeler la statue de Jonas, que son élève Lorenzetto exécuta ensuite en marbre.

LES PLANÈTES. 5o9

Raphaël, qui était alors sous le charme de la grandiose épopée créée par Michel-Ange dans la chapelle Sixtine, semble avoir ambitionné pour la chapelle de Sainte-Marie du Peuple une décoration capable d'éveiller, elle aussi, les idées les plus graves, les plus sublimes.

LES PLANÈTES

Cliapc-lle CIligi, à Saiiile-Mane du Peuple.

Si nous en jugeons par les sujets exécutés après sa mort, probablement sur le programme élaboré par lui avec Chigi, il avait choisi, pour le sommet de la coupole, la figure de Dieu le Père, pour les segments la Création des planètes, puis les autres grands épisodes de la Genèse jusqu'au péché originel, et enfin, pour les parois inférieures, la Naissance, la Mort et la Résurrection du Christ, c'est-à-dire l'accomplisse-

5io RAPHAËL. — CHAPITRE XVII.

ment des prophéties contenues dans l'Ancien Testament. Mais le Pere éternel et les Planètes furent seuls exécutés.

Les sujets tirés de l'astronomie n'avaient cessé d'être en honneur

Page 1