‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 244 sur 327 · LA DESCENTE DE CROIX · texte numérisé non relu

LA DESCENTE DE CROIX

(Fac-similc de la gravure de Marc-Aiiîoiiie.)

heureusement, les hypothèses qui séduisent le plus notre imagination sont d'ordinaire celles pour lesquelles la critique témoigne le moins

d'indulgence. Un savant, que nous sommes toujours heureux de pouvoir citer, M. A. Springer, s'appuyant sur des arguments d'un grand poids , notamment sur les ressemblances d'ordre technique entre la Vierge de Saint-Sixte et d'autres tableaux que nous savons pertinemment avoir été peints dans les premières années du règne de Léon X, est disposé à lui assigner la date de i5i5'. Le tableau de Dresde se distingue notamment par l'absence des tons opaques, et entre autres du noir de fumée, qui déparent les derniers tableaux du maître. La gamme y est légère et transparente, d'une franchise prodigieuse (un Frans Hais n'aurait pas peint plus largement), les figures pleines de fraîcheur et de liberté. Fait digne de remarque, on ne connaît aucune esquisse pour la Vierge de Saint-Sixte : elle semble être venue d'un seul jet, et avoir été peinte de verve, dans une heure d'inspiration sublime.

Rien de moins raisonné, de moins apprêté, de moins théâtral que la composition, rien d'aussi sincère, de loyal, de libre. D'un bout à l'autre de l'œuvre, éclatent la franchise que donne à l'artiste le sentiment de sa force, la chaleur que lui donne sa conviction, car une telle page s'écrit avec l'âme et le cœur, bien plus qu'avec l'esprit. La scène se passe dans les régions où tout est lumière et poésie, où la notion du temps et de l'espace a disparu; à des hauteurs pareilles, plus de trace de la terre; les cieux s'entr'ouvrent ; à travers des myriades de chérubins nous entrevoyons l'infini. Seule, la balustrade placée dans le bas et sur laquelle s'accoudent deux anges, les regards perdus dans la contemplation des cieux, nous rappelle au sentiment de la réalité. Deux rideaux fixés à une pauvre tringle de fer (quelle absence volontaire d'apparat!) encadrent ce drame essentiellement intime et mystique, et l'isolent du reste de l'univers; ils laissent apercevoir Marie, debout sur les nuages, tenant dans ses bras l'Enfant divin. L'image poursuivie pendant des siècles par l'imagination de ses devanciers, ce type idéal de la mère par excellence et de la reine des femmes, Raphaël l'oftre ici, palpable, indestructible, et plus parfait que n'avaient pu le concevoir les rêveurs les plus audacieux. La pureté du front, la tranquillité du regard ne sont égalées que par l'expression d'une douceur et d'une noblesse incomparables. Cette expression s'accentue encore par son contraste avec celle de l'enfant Jésus : la bouche grave, le regard ardent, les cheveux en désordre, il semble prêt, non plus à pardonnei-, mais à juger et à con-

Page 1