‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 271 sur 327 · Voy. pluïf loin, la note de la page ôtiq · texte numérisé non relu

Voy. pluïf loin, la note de la page ôtiq

3. Notice des dessins, p. 257. Ce dessin n'est, d'ailleurs, pas un original. M. Reiset le considère comme une copie exécutée, sou.' les yeux de Raphaël, par son élève Polydore de Caravnge.

En 1 5 18 ou en i5u), Raphaël entreprit de condenser les résultats de ses e'tudes dans un Rapport qu'il adressa au pape et dont nous possédons deux rédactions différentes, l'une publiée en 1733 par les Volpi, dans leur édition des œuvres de Castiglione, l'autre dans l'ouvrage de Passavant. Il se proposait, comme on verra, de relever les mesures de tous les monuments romains encore existants, et de tenter une sorte de restitution idéale de Rome antique. Avant d'analyser ce document précieux, il est nécessaire de dire un mot de son histoire.

Le premier qui mentionne le Rapport sur les antiquités de Rome est A. Befïa Negrini, qui l'attribue à Castiglione et dit qu'il figure en tête du registre des lettres du comte'. Cette attribution prévalut jusqu'en lyQt), époque à laquelle l'abbé Francesconi, dans une dissertation magistrale, démontra que l'auteur du Rapport ne pouvait être que Raphaël lui-même^ Les arguments produits par Francesconi étaient du plus grand poids, et sa thèse fut universellement admise. Le savant auteur florentin admettait d'ailleurs que Castiglione avait revu et retouché le travail de son ami et y avait introduit diverses modifications, surtout en ce qui concernait le style. La découverte faite à Munich d'un autre exemplaire de la lettre, d'une rédaction un peu différente, confirma dans ses points essentiels la thèse de Francesconi.

Constatons tout d'abord, comme faits irrévocablement acquis à notre cause, que la lettre est adressée à Léon X, que l'un des exemplaires a été trouvé dans les papiers de Castiglione, et l'autre en compagnie de la traduction de ^'itruve, exécutée pour Raphaël par Marco Fabio de Ravenne; enfin, que tous les traits qu'elle contient peuvent, sans exception aucune, s'appliquer à Raphaël. C'est ainsi que l'illustre peintre-architecte était occupé, dans ses dernières années, à mesurer et à relever les édifices antiques de Rome — nous le savons par le témoignage de ses contemporains — tout comme l'auteur de la lettre; comme ce dernier, il se servait de hi boussole pour ses déterminations; comme lui, il s'était vu confier cette tâche par le pape. Que de présomptions en faveur de notre maître !

Tant de preuves, une unanimité si frappante, n'ont cependant

1. Elogi isiorici d'alcuni personaggi délia famiglia Castiglione ; Mantoue, 1606, p. 429.

2. Congettura clie una lettera creduta di Baldassar Castiglione sia di Raffaello d'Urbino; Florence, ijqq, in-8". — Les arguments produits contre cette thèse par F. Gasparoni [l'Architetto girovago, t. I, Rome, 1841, pp. 23 et suiv.) perdent toute valeur du moment qu'on admet, comme nous, que Castiglione a retouché la lettre e'crite par son ami.

pu convaincre un savant allemand bien connu, M. H. Grimm. Dans son travail intitulé De incerti auctoris litteris qux Raphaëlis Urbinatis ad Leonem decimum feruntur\ M. Grimm a entrepris de démontrer que le Rapport ne pouvait pas être de Raphaël. Cette impossibilité ressort, d'après lui, des termes mêmes du document. Dans la première rédaction, l'auteur s'exprime en elîet comme suit : « Je ne puis me rappeler sans grande tristesse que, depuis que je suis à Rome, et il n'y a pas encore onze ans, tant de belles choses, telles que la pyramide qui était dans la rue Alexandrine, le malheureux arc, tant de colonnes et de temples ont été ruinés, principalement par messire Bartolommeo délia Rovere. » La seconde rédaction, plus explicite, aggrave encore les soupçons de M. Grimm : « Je ne puis me rappeler sans grande tristesse que, depuis que je suis à Rome — et il n'y a pas encore douze ans, — ■ on a ruiné beaucoup de belles choses, telles que la pyramide qui était dans la rue Alexandrine, l'arc qui était à l'entrée des thermes de Dioclétien, le temple de Gérés sur la voie Sacrée, une partie du Forum transitorium, qui a été incendié et détruit il y a peu de jours, et dont les marbres ont été employés à faire de la chaux. » Or Raphaël n'est arrivé à Rome qu'en i5o8; d'autre part, la destruction de la pyramide de la « via Alessandrina » a eu lieu en 1499, et celle de l'arc (que M. Grimm identifie à l'arc de Gordien) beaucoup plus tôt encore, peut-être sous Sixte IV déjà. Par conséquent, Raphaël n'a pu assister à ces actes de vandalisme, par conséquent il ne saurait être l'auteur du Rapport. Ce document, d'après M. Grimm, aurait été rédigé dans les premières années du règne de Jules II, et serait l'œuvre d'un antiquaire, que nous savons avoir été en relations avec le peintre : Andréa Fulvio.

L'argumentation de M. Grimm est assurément fort ingénieuse, et l'on comprend que des esprits d'ordinaire sagaces, aient été séduits par la thèse nouvelle. Cependant nous croj^ons qu'un examen approfondi du problème doit conduire à des conclusions absolument différentes. Occupons-nous d'abord de la pyramide. Il est certain qu'Alexandre VI a ordonné la démolition de ce monument, vulgairement appelé « Meta Romuli » ou « Sepulchrum Scipionum ». Nous savons même que les travaux ont commencé en décembre iqqi). Mais il est tout aussi certain que des restes assez considérables de la « Meta » subsistaient encore ciu temps de Raphaël. François Albertini,

I. Jalirhuclicr fur Kunstunssensclidft, de A. ilo Zahn, iS-i, pp. h-j et suiv.

nous le dit formellement dans son livre publie' en i5io (p. 68) : « Metha... vestigia cujus adhuc extant apud ecclesiam S. Marite Transpontinaî. » Ces vestiges ont dû disparaître peu de temps après, car un bref, jusqu'ici inédit, de Jules II, nous apprend qu'en i5i2 plusieurs personnes se disputaient la possession du terrain sur lequel s'élevait la pyramide, terrain dont une partie seulement avait été occupée par la nouvelle rue établie sous Alexandre VI. En thèse générale, il était rare à cette époque que Ton détruisît un édifice au ras du sol (la « Meta » notamment avait déjà subi bien des mutilations avant Alexandre VI); Raphaël a donc parfaitement pu rappeler la démolition d'un monument dont les ruines n'avaient définitivement disparu que vers i5io. Ayant assisté au dernier acte, il était en droit de se compter parmi les spectateurs de cette tragédie. Il ne fut d'ailleurs pas le seul à se souvenir de la pyramide : en i5i5, lors de l'entrée de Léon X à Florence, Giuliano del Tasso construisit, sur la place du Mercato Nuovo, une colonne imitée de la colonne Trajane, et, sur la place de la Trinité, un simulacre de la « Meta di Romolo » (Vasari, t. VIII, p. 267).

En ce qui concerne l'arc placé à l'entrée des thermes de Dioclétien, il n'est point absolument prouvé que l'auteur du Rapport parle de l'arc de Gordien. Beaucoup de monuments analogues furent détruits à la fin du quinzième et au commencement du seizième siècle; nous le savons par Albertini. Fulvio lui-même, dont le livre paraissait une quinzaine d'années plus tard, se vit forcé, en 1527, d'enregistrer plusieurs de ces démolitions sacrilèges. Mais rangeons-nous à l'avis de M. Grimm, et admettons qu'il s'agisse de l'arc de Gordien. Ici encore Albertini viendra à notre secours : « Arcus marmoreus Gordiani... vestigia cujus dispoliata visuntur. » Ainsi, en iSog ou en i5io, on voyait encore les restes du monument, restes qui n'auront pas tardé à disparaître à leur tour, mais qui autorisaient Raphaël à se compter parmi les témoins de ces scènes de destruction.

On manque de renseignements sur l'époque de la démolition du temple de Gérés, situé près du grand Cirque, ainsi que du Forum transitorium ou Forum de Nerva. Il nous est, par conséquent, impossible de tenir compte, dans le débat, de ces deux édifices. Mais la mention du nom de Bartolommeo délia Rovere tend à prouver que le Rapport, alors même qu'il ne porterait pas en tête les mots A Papa Leone X, ne saurait être adressé à son prédécesseur. Ce personnage, omis dans le vaste recueil généalogique de Pompeo Litta, était cousin de Jules II;

en 1482, il remplit les fonctions de gouverneur de Narni ; en 1484, il entre au conclave, en qualité de « scriptor apostolicus » avec le cardinal Julien délia Rovere-, au mois de novembre i5o3, il est chargé de conduire César Borgia à Ostie; en i5i2, il écrit, au nom du pape, au cardinal Jean de Médicis; en i5i3, il assiste de nouveau au conclave'. La famille des Rovere étant en disgrâce pendant le pontificat d'Alexandre VI, il est à peu près certain que les exploits de messire Bartolommeo en matière de vandalisme ne peuvent dater que de l'avènement de son oncle, et qu'ils sont par conséquent postérieurs à i5o3. Or comment admettre que, dans un rapport adressé au pape par un artiste attaché à la cour pontificale, celui-ci ait eu le courage d'attaquer si ouvertement, et sans nécessité aucune, un de ses plus proches parents, son propre cousin? Ne sommes-nous pas forcés, ici encore, d'admettre que le destinataire était Léon X, non Jules II? N'est-ce pas à ce dernier seul aussi, et non à son belliqueux prédécesseur, que peut s'appliquer la phrase dans laquelle l'auteur le loue de chercher à pacifier l'Europe, « spargendo el santissimo seme délia pace tra li principi christiani »?

Pour réfuter de point en point la théorie de M. Grimm, il nous reste à démontrer que le Rapport ne peut pas être l'œuvre d'Andréa Fulvio. (Que le lecteur nous pardonne cette longue discussion; elle est indispensable pour dissiper des doutes qui ne se sont que trop accrédités déjà, et pour restituer à Raphaël la paternité d'un document du plus haut intérêt.) Fulvio, né dans les environs de Rome, à Palestrine, vint de fort bonne heure dans la Ville éternelle, où il publia, dès 1487, son Ars luetricaK Par conséquent, à supposer qu'il ait adressé son Rapport à Jules II l'année même de son avènement, en i5o3, il y aurait eu seize années, et non pas douze, qu'il habitait Rome. En outre, cet auteur, qui était un antiquaire, non un artiste, aurait écrit son rapport en latin, non en italien. Enfin, et ce point me paraît décisif, on ne rencontre dans les ouvrages de Fulvius, les Aïitiquaria iirbis Romœ, dédiés en i5i3 à Léon X, les Antiquitates iirbis Roma', dédiées à Clément VII , aucune des idées exprimées dans le Rapport. L'esprit qui règne dans ces travaux, d'ailleurs fort médiocres, est celui des auteurs du quinzième siècle, s'occupant des

1. Diarium de Burchard. — .\rchives d'Etat de Florence, fonds Strozzi, tilza \, fol. ("io-Gy. — Diarium de Paris de Grassis.

2. Voy. TiRABOscm, Storia délia Icttcratura italiana, l. VII, pp. 1246, 125(), et GregoroviL's, Storia délia città di Roma, t. \ p. 3Si.

recherches historiques ou topographiques, et nullement d'esthétique. Fulvius, dans sa préface, dit même, en rappelant les travaux de Raphaël, que son but est de décrire Rome en historien, non en architecte, K quee non ut architectus, sed historico more describere curavi ». Est-il besoin d'autres preuves pour faire définitivement écarter son nom ?

Les mêmes raisons s'opposent à la prise en considération de l'hypothèse de M. Springer, qui a mis en avant le nom de Frcà Giocondo. Lui aussi aurait écrit en latin, lui aussi aurait fait passer dans la préface de son édition de A'itruve, dédiée à Jules II, en i5ii, quelques-unes des idées du Rapport. Pour lui, d'ailleurs, il serait bien difficile de concilier ce que nous savons de ses voyages avec le fameux passage où l'auteur du Rapport dit qu'il est à Rome depuis douze ans. J'avoue que le nom de Giuliano da San-Gallo, si tout ne plaidait pas en faveur de Raphaël, m'aurait paru devoir rallier plus de suflrages que celui du vieux moine véronais, dont la vie se partagea entre la France, Rome, Venise, etc. Mais ici encore nous nous heurtons à une impossibilité matérielle : Giuliano, en eflet, se trouvait à Rome dès 1465.

Un mot encore : Vasari, dans un passage de ses Vite, nous apprend qu'il s'est servi des écrits de Ghiberti, de Ghirlandajo et de Raphaël. Jusqu'ici on a vainement cherché quels pouvaient être les emprunts faits à ce dernier. Je crois les avoir découverts : dans le Proemio, le biographe invoque l'exemple de l'arc de triomphe de Constantin, orné de bas-reliefs enlevés à l'arc de Constantin (éd. Milanesi, t. I, p. 224). Or c'est là précisément un des faits mis en lumière par Raphaël dans son Rapport. Un peu plus loin, Vasari constate que, de tous les arts, l'architecture est le dernier à décliner. Ici encore, nous avons affaire à une observation consignée dans le Rapport; Raphaël, en efiet, est le premier qui ait énoncé cette belle loi historique.

Le Rapport débute par un éloge enthousiaste de l'antiquité. Raphaël flétrit ensuite, en termes indignés, les ravages commis par les Goths, les Vandales et autres ennemis du nom latin. Mais ce ne sont pas là les seuls coupables. Avec une indépendance digne d'admiration, il rappelle au pape les excès commis par ses propres prédécesseurs. « Ceux-là mêmes, dit-il, qui devaient défendre, comme des pères et comme des tuteurs, ces tristes débris de Rome, ont mis tous leurs soins à les détruire ou à les piller. Que de pontifes, ô Saint-Père, revêtus de la même dignité que Votre Sainteté, mais ne possédant

pas la même science, le même mérite, la même grandeur d'âme, ont permis la démolition des temples antiques, la destruction des statues, des arcs de triomphe, et d'autres édifices, gloire de leurs fondateurs! Combien d'entre eux ont permis de mettre à nu les fondations pour en retirer de la pouzzolane, et ont ainsi amené l'écroulement de ces édifices! Que de chaux n'a-t-on pas fabriquée avec les statues et les autres ornements antiques! J'ose dire que cette nouvelle Rome, que l'on voit aujourd'hui, avec toute sa grandeur, toute sa beauté, avec ses églises, ses palais, ses autres monuments, est construite avec la chaux provenant des marbres antiques! »

Parmi tant de savants, d'artistes qui s'étaient occupés des antiquités de Rome, Raphaël est le premier qui ait essayé de distinguer et de caractériser les styles, de marquer le développement des idées, d'écrire en un mot l'histoire de l'art. On a beau chercher, dans les ouvrages antérieurs, des considérations sur les progrès de l'architecture, sur ses caractères aux différentes périodes de la civilisation romaine : leurs auteurs sont perdus dans l'étude du détail, ou, s'ils s'élèvent à la généralisation, c'est pour répéter les assertions de Pline. De loin en loin, on rencontre une idée lumineuse chez ce grand précurseur qui s'appelle Poggio Bracciolini; mais de synthèse il n'en est pas question. Chez Flavio Biondo, les appréciations sont fort vagues; chez Bernardo Ruccellaï lui-même, elles ne sortent jamais du cadre strictement topographique ou archéologique. On peut en dire autant de L.-B. Alberti. Lorsqu'il lui arrive de quitter un instant le domaine de la théorie et celui de la pratique pour nous parler de l'origine et des vicissitudes de l'architecture, il le fait en termes si abstraits, que l'histoire ne saurait en tirer le moindre enseignement. Il nous apprend, par exemple, que l'architecture prend naissance en Asie, qu'elle fleurit en Grèce, et arrive à sa plus grande perfection en Italie', etc.

Le seul peut-être qui ait essayé de se rendre compte de la succession des styles, mais seulement en ce qui concerne la peinture du moyen âge, fut Ghiberti : ses Commentaires renferment bien des notes précieuses sur les œuvres et la manière des trécentistes. Aussi, "N'asari, lorsqu'il reprit, dans l'esprit de la Renaissance, la tradition inaugurée par Ghiberti, n'eut-il garde d'oublier le nom de l'illustre sculpteur florentin à cùté de celui du fondateur de l'Ecole romaine. « Dans ce travail, dit-il en parlant de son recueil de biographies, j'ai grandement

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