‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 273 sur 327 · GoTTi, Vita di Michel-Angelo Biiouan oti, t. II, p. by · texte numérisé non relu

GoTTi, Vita di Michel-Angelo Biiouan oti, t. II, p. by

2. MiLANESi et PiNi, La Scrittura di artisti italiani, n° 128.

3. « Bastiano a presso è finito, e riesce di modo che quanti intendenti ci fcno loi meton di grandissima lungha sopra a Rafaello. E schoperta la volta d'Agostino Ghisi : chosa vituperosa a un gran maestro : pegio che l'ultima stanza di palazo asai ; di modo clie Bastiano non terne di niente. Siavi aviso. »

Mais nous avons hâte d'en finir avec l'histoire de ces attaques. L'envie est toujours mauvaise conseillère. Sebastien n'avait pas besoin de descendre à de pareilles intrigues pour mériter le suffrage des connaisseurs : sans égaler la Transfiguration, la Résurrection de La-are, avec son coloris splendide, excite aujourd'hui encore l'admiration de tous les visiteurs de la National Gallery'. Quant à Raphaël, les applaudissements de Rome entière purent le convaincre de la supériorité de son œuvre, et il mourut au milieu de son triomphe, car la Trajisjiguration, on le sait, n'avait pas encore quitté son atelier quand il expira.

L'histoire de la ri^■alité de Raphaël et de Michel-Ange ne s'arrête pas là, cependant. La lutte recommença de plus belle, après la mort du maître, entre ses élèves, d'un coté, et de l'autre Michel-Ange assisté de Sébastien. Au mois de juin i52o, l'illustre artiste tiorentin écrivit à Bibbiena la lettre suivante, qui est un chef-d'œuvre d'ironie et d'impertinence (Milanesi, p. 41 3) :

« Monseigneur, je prie ^"otre Seigneurie Révérendissime, — non comme ami ou comme serviteur, car je ne suis digne d'être ni l'un ni l'autre, mais comme un homme vil, misérable et fou, de faire en sorte que Sébastien de Venise, peintre, obtienne quelque part aux travaux du Palais, maintenant que Raphaël est mort. Si A'otre Seigneurie dédaigne les offres de service d'un homme tel que moi, je lui rappellerai que rendre service aux fous peut quelquefois causer du plaisir, de même que celui qui s'est rassasié de chapons mange des oignons pour changer de nourriture. Servez-vous à temps des hommes importants. Je prie Votre Seigneurie d'en faire l'expérience avec moi. ^'ous me rendriez le plus grand service, et Bastiano est un homme de talent. Si l'on me repousse, que l'on n'agisse du moins pas de la même manière vis-à-vis de Bastiano, car, j'en suis certain, il fera honneur à Votre Seigneurie. »

Quelques mois plus tard, Sébastien annonçait à son compère le résultat de ses démarches :

I. La Rc6iirrccliv)i de Lû^r.rc lui iciiiiiiiLc au mois de mai i5ii i, ainsi qu'il riisultc J'luic lettre du Vénitien Marc-Antoine Michiel, l'auteur de la fameuse Xuti:^ia d'opcrc di discg)io, connue sous le nom d'Anonyme de Moreili : « Sebastiano », écrit-il le 4 mai, « ha fornita la :.ua palla,che va in Franza,e diebo gire donum a vederla. » Au mois de décembre de la même année, le tableau fut exposé au \'atican : « Non tacero questo che la terza doinenica dell Advento m" Sebastiano pictore messe una sua tavola, ch'egli haveva fatto per la cattedrale di Narbona, et era la Resuretione di Lazaro, la pose in palazo, cosi rechiedendo il Papa in l'antisala, ovc la fu veduta con grande sua laude ei di tutti, et del Papa.» (Cicog.va, Intorno la vita e le opère di Marcantonio Michirl. p. 402. j

« Très cher compère,

« Ne vous étonnez pas si j'ai tardé à vous écrire et à répondre à votre dernière lettre; je suis allé bien des fois au palais pour voir la Sainteté de Notre Seigneur, sans réussir à obtenir l'audience que je sollicitais. Finalement je lui ai parlé, et Sa Sainteté m'a témoigné tant de bienveillance, qu'elle a renvoyé tous les assistants; je suis resté seul avec Notre Seigneur et un chambellan sur lequel je peux compter, et je lui ai dit mon fait. Il a gracieusement prêté attention à mes paroles. Aussi me suis-je mis à son entière disposition, ainsi que vous, et lui ai-je demandé les sujets des peintures, les mesures et tout le reste. Sa Sainteté a répondu ceci en propres termes : « Bastiano, Jeance Baptiste dell' Aquila m'a dit que, dans la salle du bas, il est impos- « sible de faire quelque chose de bon, à cause de la disposition de la « voûte. Celle-ci, en effet, forme des lunettes qui descendent presque « jusqu'au milieu des parois à décorer; ces parois sont, en outre, cou- « pées par les portes qui conduisent à l'appartement de M^"' de Médicis. (( Impossible donc de placer sur chacun des murs une composition « unique. On pourrait, à la rigueur, consacrer aux peintures les lunettes, (( qui mesurent chacune de dix-huit à vingt palmes de large et auxquelles « on peut donner une hauteur suffisante. Mais, dans ce cas, les figures « paraîtraient trop petites pour l'étendue de la salle. » Sa Sainteté ajouta que cette salle était trop publique. Mais toutes ces objections viennent de Jean-Baptiste dell' Aquila et d'autres personnes, qui redoutent de me voir au palais. Oui, sur ma foi, mon compère, certaines personnes du palais me regardent comme si j'étais le grand diable et si je voulais avaler tout ce palais. Mais, Dieu merci, j'ai aussi quelques amis, et finalement tout s'éclaircira.

« Ensuite Notre Seigneur me dit : « Bastiano, en âme et conscience, « je ne suis pas content de ce que font ceux-ci (les élèves de Raphaël); « aucun de ceux qui l'ont vu n'en est satisfait. Dans quatre ou cinq « jours j'irai moi-même examiner le travail : s'ils ne font pas mieux <c qu'auparavant, ils ne continueront pas. Je les chargerai de quelque « autre travail, je ferai détruire leur ouvrage, et vous confierai cette « salle, car je désire faire quelque chose de beau, sinon je ferai peindre « la salle à imitation de damas. » Je lui répondis que, secondé par vous, je me sentais la force nécessaire pour enfanter des merveilles. Il me

répliqua : « Je n'en doute pas, car tous vous avez beaucoup appris à son école. » Et sur mon honneur, Sa Sainteté ajouta : « Regardez « l'oeuvre de Raphaël; dès qu'il a vu les ouvrages de Michel-Ange, il a « subitement quitté la manière du Pérugin et s'est efforcé d'imiter celle « de Michel-Ange. Mais c'est un homme terrible, comme vous savez, <( on ne saurait s'entendre avec lui. » Je répondis à Sa Sainteté que cette humeur terrible' ne nuisait à personne; que si vous paraissiez terrible, c'était à cause de l'importance de la grande tâche qui vous est confiée; j'ajoutai d'autres raisonnements qu'il est superflu de reproduire ici.

« J'ai attendu pendant ces quatre jours, et je suis allé demander si Sa Sainteté avait vu l'ouvrage. J'ai appris que oui, et que ceux-ci (les élèves de Raphaël) lui ont dit qu'il était impossible de se rendre compte de leur travail avant l'achèvement de certaines figures, qui ne sont encore qu'à moitié peintes. Mais plus ils avancent et plus le pape est mécontent. Pour faire plaisir à ces jeunes gens, il a consenti à attendre encore quinze ou vingt jours, jusqu'à ce qu'ils aient achevé ces figures.

« Voilà ce qui s'est passé depuis que je ne vous ai plus écrit. Je n'ai pu vous envoyer les mesures, vu que le pape n'a pas encore pris de décision et que ceux-ci continuent à travailler. Point d'autres nouvelles. Que le Christ vous conserve la santé ! Votre compère, Bastiano. A Rome, le i5 juillet ]520'. »

Battu par Raphaël vivant, évincé après sa mort, Sébastien eut encore l'huiniliation , alors même qu'il cro3'ait avoir pris, sous Clément VII, une tardive revanche, de recevoir du Titien la plus dure des leçons. Il avait été chargé de restaurer dans les Stances les fresques de Raphaël endommagées lors du sac de Rome. Se promenant un jour dans ces salles avec le Titien, celui-ci, qui ignorait la part que son compatriote avait eue à la restauration des chefs-d'œuvre du Sanzio, lui demanda à brûle-pourpoint quel était l'audacieux, l'ignorant qui avait ainsi défiguré ces peintures. A ces mots Sebastiano del Piombo, ajoute Dolce, auquel nous devons cette anecdote, devint réellement « di piombo », livide comme le plomb.

1. Le mot italien « terribilitk » est intraduisible : il désigne à la fois une certaine fougue de caractère et une certaine élévation dans les idées.

2. Jusqu'ici, il avait été universellement admis que cette lettre, publiée par Gaye dans le Carteggio (t. II, pp. 487-489), appartenait à l'année i5i2. Mais M. Springer a montré par des arguments irréfutables qu'elle avait en réalité été écrite en i52o et qu'elle s'appliquait à Léon X, non à Jules II [Michcl-Angclo in Rom, pp. 5o et suiv.)

L'amitié de Michel-Ange consola-t-elle du moins Sébastien de tant d'échecs subis dans cette lutte contre leur commun adversaire, de tant de blessures cruelles faites à son amour-propre ? Vasari s'est chargé de nous répondre. Sébastien ayant conseillé à Paul III de faire peindre à l'huile le Jugement dernier de Michel-Ange, celui-ci considéra ce conseil comme une insulte et garda rancune à Sébastien jusque vers la fin de sa vie : « non si scordando l'ingiuria che gli pareva aver ricevuta da frà Sebastiano, col quale tenue odio quasi fin alla morte di lui » (t. X, p. i351.

Dans ses vieux jours, Michel-Ange aimait à parler de ses illustres rivaux. Il se plaisait à évoquer le souvenir de ce Bramante, dont il avait à son tour recueilli l'héritage, la construction de Saint-Pierre; de ce Raphaël, dont les tapisseries brillaient dans la Sixtine à côté de son plafond et de son Jugement dernier. Les années avaient effacé bien des griefs ; les rancunes personnelles avaient disparu les unes après les autres, pour faire place à des sentiments plus équitables. En ce qui concerne Bramante, le vieux maître n'hésita pas à proclamer la grandeur de son génie et à lui rendre une tardive justice. Voici ce qu'il écrivait à ce sujet à Bartolommeo Ammanati, en i555 : « Messire Bartolommeo, mon cher ami. Il n'est pas à nier que Bramante n'ait eu, dans 'l'architecture, une valeur aussi grande que qui que ce soit depuis les anciens jusqu'à nous. C'est lui qui a dressé le premier plan de Saint-Pierre, et ce plan n'a aucune confusion; il est simple, bien éclairé, bien isolé, de manière à ne nuire en rien au palais (du Vatican), et sa beauté, qui est encore manifeste, a été justement reconnue. Aussi quiconque s'en est écarté, comme l'a fait depuis San-Gallo, s'est écarté de la vérité'. »

Dans ses conversations avec Vasari et Condivi, Michel-Ange prononça plus d'une fois aussi le nom de Raphaël. Il louait tous les peintres, nous dit le second de ces deux biographes, même Raphaël, quoiqu'il eût eu avec lui quelque rivalité en matière de peinture; il ajoutait seulement que Raphaël ne tenait pas sa supériorité de la nature, mais de l'étude.

Cependant si le temps avait triomphé chez l'homme de préventions injustes, il renforça encore, s'il était possible, chez l'artiste, l'amourpropre natif. Michel-Ange ne pouvait oublier les emprunts que le

i . Inventaire des autof^raplics et des documents historiques composant la collection de M. Benjamin Fillon; séries IX et X, p.

maître d'Urbin avait faits à ses compositions : dans l'éloignement, ces réminiscences prirent des proportions fantastiques, et il prononça un jour la phrase mémorable que nous avons rapportée plus haut: Tout ce que Raphaël savait en matière d'art, il le tenait de moi : « (Raftaello) ciô che aveva dell' arte, l'haveva da me. »

L'expression de ce naïf amour-propre a trouvé son écho dans les écrits de Vasari, de Condivi et de bien d'autres encore. Il a fallu l'effort de la critique moderne pour nous montrer dans Raphaël non l'imitateur, mais le glorieux rival de Michel-Ange.

Page 1