LA FORNARINE
Raphaël fit le portrait de Béatrix de Ferrare et d'autres femmes, parmi lesquelles sa maîtresse. — Raphaël, avant de faire son testament, renvoya de chez lui, en bon chrétien, sa maîtresse, à laquelle il laissa de quoi vivre convenablement. » Dans un dernier passage, Vasari nous montre Chigi suppliant la maîtresse de Raphaël de s'installer dans sa villa, afin de hâter par sa présence l'achèvement des peintures auxquelles l'artiste travaillait à ce moment.
Dans la seconde moitié du seizième siècle, le possesseur d'un exemplaire du recueil de Vasari a complété ces renseignements en ajoutant, en marge de l'un des passages où il est question de la maîtresse de Raphaël, qu'elle s'appelait Marguerite. Quant au surnom de Fornarina (la Boulangère), il n'a pris naissance qu'au siècle dernier, et ne repose sur aucun fondement sérieux.
Nous avons déjà eu l'occasion de mentionner le portrait de femme conservé à Rome, au palais Barberini, ainsi que la copie de ce portrait exécutée à fresque par Jules Romain sur un des plafonds de la villa Lante (p. 402). On a également vu (p. 572) que le portrait connu sous le nom de Donna relata (la Femme au voile) est considéré par des juges compétents comme un ouvrage bolonais, exécuté, il est vrai, d'après un original de Raphaël, aujourd'hui perdu. Il nous reste à rappeler que le portrait de femme exposé dans la Tribune du musée des Offices, avec la date de i5i2, est généralement attribué à Sebastiano del Piombo (voy. p. 672), et que, dans tous les cas, il n'a certainement rien de commun avec la prétendue Fornarine.
Si l'histoire des amours de Raphaël est entourée de ténèbres si profondes, en revanche les découvertes faites dans les dernières années ont jeté quelque lumière sur le confident du maître. Dans le passage ci-dessus rapporté, Vasari nous dit que « Raphaël fit don des gravures (c'est-à-dire des cuivres) de Marc-Antoine à Baviera, qui avait soin de sa maîtresse ». Ailleurs il revient sur ce personnage et nous le montre engageant le Rosso à faire graver ses compositions (t. IX, pp. 288, 284). Dans un dernier passage, le^ biographe raconte que Baviera, ayant relativement peu souffert du sac de Rome, vint au secours de son ami Perino del Vaga, et lui commanda des dessins qu'il se proposait de faire graver par Caraglio (t. X, p. 167).
Nous savons aujourd'hui que le confident de Raphaël était artiste. Dans un contrat conclu en novembre i5i5, au nom de son maître, « Baverius Charocii de Parma » prend la qualification de « pictor ». Le même titre reparaît au bas d'une lettre de Baviera, en date du
27 avril i5i8. Un « Baviera pentore da Bologna » habitait, vers la fin du règne de Lc'on X, le Campo Marzo, paroisse de Saint-Triphon Ajoutons que jusqu'à présent on n'a découvert aucun tableau de ce peintre si modeste et si complaisant.
Cette étude sur la vie intime de Raphaël ne serait pas complète si nous ne jetions pas un regard sur la demeure qui l'a si longtemps abrité, dans laquelle il a produit tant de chefs-d'œuvre, dans laquelle il est mort, sur ce palais du Borgo Nuovo, au souvenir duquel les noms de Bramante et de Raphaël sont à jamais associés.
Vasari nous entretient à deux reprises différentes de la maison, ou plutôt du palais que Bramante construisit dans le Borgo pour son jeune compatriote et protégé Raphaël. « Bramante, nous dit-il, fit bâtir dans le Borgo le palais qui appartint à Raphaël d'Urbin. Cet édifice est construit en briques et en mortier coulé; les colonnes et les corniches sont d'ordre dorique et rustique. On remarquera ce moyen si nouveau et si beau d'employer le mortier. » Ailleurs le biographe s'exprime au sujet de cette construction dans les termes suivants : (c Pour perpétuer sa mémoire, Raphaël fit élever dans le Borgo Nuovo un palais que Bramante décora au moyen du béton. » Une gravure publiée par notre brave compatriote Lafreri, en 1649, dont M. le baron de Geymuller nous a communiqué une épreuve, nous montre une disposition absolument conforme à la description de Vasari. Elle est accompagnée d'une légende qui ne laisse aucune place au doute : Raph. Urbinat. ex lapide coctili Romœ extriictum. Dans la précieuse lettre publiée par Morelli, le "Wmitien Marc-Antoine Michiel di ser Vettor nous donne un renseignement quelque peu différent : à l'entendre, Raphaël aurait acquis ce palais de Bramante, moyennant une somme de 3ooo ducats d'or. Michiel ajoute que le jeune maître le laissa en mourant au cardinal Bibbiena : « la casa, che già fu de Bramante, che egli compro per ducati 3ooo, ha lassata al cardinal de Santa-Maria in Portico. » Au dix-septième siècle, Alexandre VII acquit du prieuré de Malte la maison de Raphaël, moyennant la somme de 7163 scudi 34, et la fit démolir pour agrandir la place de Saint-Pierre. La première de ces assertions est confirmée par les recherches de M. de Geymuller. Nous savons aujourd'hui que le palais du Borgo est
I. // Biionarroti, 20 série, t. I, p. 58. — Milanesi et Fini, La Scrittura di artisti italiani, n" 127. — Armei.i.ini, Un censimento délia ciità di Roma sotto il pontificcto di Leone X Rome, 1882, p. 41. L'artiste y est appelé « Bancera (.') ».
l'œuvre non de Raphaël, comme l'a cru Passavant :t. I, pp. 175, 283; t. II, p. 3t)o), mais de Bramante. Il aurait, en effet, été étrange que l'illustre architecte, pour faire plaisir à son jeune ami, eût consenti à remplir les fonctions de simple conducteur des travaux. C'est lui, il n'est pas permis d'en douter, qui a tracé les plans et réglé l'ordonnance de l'édifice'. Les mots ex lapide coctili (en briques), employés par Lafreri (Vasari, on l'a vu, se sert du terme de « mattoni », qui a le même sens), nous prouvent qu'il s'agissait en réalité d'une construction assez modeste. Raphaël aurait évidemment préféré le travertin, cette pierre merveilleuse, dont Bramante tira un parti si brillant dans la Chancellerie et dans le palais Giraud : mais, à ce moment, force lui était de compter.
En contemplant la gravure de Lafreri, seul souvenir de ce sanctuaire détruit par les vandales du dix-septième siècle, on ne peut se défendre d'un sentiment de vive curiosité. Comment Raphaël avait-il décoré cette demeure, dans laquelle il passa les années les plus fécondes de sa vie ? L'artiste, vraiment débordé par les commandes, à partir de l'avènement de Léon X, a-t-il pu, au milieu de cette existence fiévreuse, se créer un intérieur digne de lui ? Je serais assez disposé à croire que les meubles, les ouvrages d'art les plus précieux, s'entassaient dans le palais, sans que leur possesseur trouvât le temps de les installer convenablement. Tout portait la trace de la hâte, de l'improvisation. C'est à peine s'il avait eu le loisir de suspendre au mur le portrait dont lui avait fait présent Francia, et celui que lui avait envoyé Diirer. (Ce portrait devint la propriété de Jules Romain, qui l'emporta à Mantoue : Vasari, t. VTII, p. 35.) Dans un coin gisaient de superbes tapisseries non encore dépliées. L'antichambre, les corridors étaient remplis d'antiques, dont quelques-unes n'étaient peut-être pas encore débarrassées de la gangue qui les recouvrait. Puis venaient les chevalets des élèves, et des montagnes d'esquisses ou de cartons*. Rien de plus pittoresque qu'un tel spectacle, quoique ce beau désordre ne fût nullement un effet de l'art
1. Les Projets primitifs pour la basilique de Saint-Pierre de Rome, p. 8y.
2. Le chargé d'affaires de Ferrare, dans sa lettre du 3 septembre iSig, écrit à son maître qu'il vient d'apprendre que le tableau commencé pour lui par Raphaël se trouvait caché sous une infinité d'autres ouvrages : « (La tavola di Vostra Signoria) è revoltata al muro con moite altre tavole sopra. » (Campori, Ga-^ctte des Beaux-Arts, i863, t. I, p. 45o.)
3. Lorsque Jules Romain partit, en i524, pour Mantoue, il laissa en dépôt, c'aez son frère, Jean-Baptiste, à Rome, un certain nombre d'objets, parmi lesquels il s'en trouvait probablement qui avaient appartenu à Raphaël. La caisse pleine de dessins et de manuscrits pourrait bien avoir contenu les précieux travaux du maître sur la restitution de Rome. Comme l in-
On pénétrait assez facilement dans la maison, mais ne parvenait pas qui voulait jusqu'au maître. Le charge d'affaires de Ferrare (lettre du 12 septembre i5u)) nous fournit à cet égard quelques détails curieux : « Passant devant l'habitation de Raphaël, dit-il, et trouvant la porte ouverte, j'y entrai et le fis demander. Mais je reçus pour réponse qu'il ne pouvait venir en bas. Je descendis donc de cheval et m'apprêtai à monter chez lui, lorsqu'un second domestique me dit que son maître était dans sa chambre, occupé à faire le portrait de M. Balthazar Castiglione. Je fis semblant d'ajouter foi à ses paroles et lui annonçai que je retournerais une autre fois'. »
Si les renseignements contenus dans une lettre adressée, au major Ktihlen, de Rome, par le personnage bien connu qui se sert du pseudonyme de Momo% méritent créance, Raphaël n'aurait pas tardé à se sentir à l'étroit dans sa nouvelle habitation. Sa situation même à la cour de Léon X, et, on peut l'ajouter, les intérêts de son art, lui imposaient des charges fort lourdes. Il comptait dès lors de nombreux aides ou élèves, et toute cette phalange de collaborateurs ou de disciples, il était forcé, conformément aux habitudes patriarcales de l'époque, de la loger ou du moins de la nourrir. Nous savons par Vasari que le Fattore et Jules Romain demeuraient chez leur maître. Fabio Calvo, de Ravenne, comptait aussi parmi les hôtes du palais du Borgo Nuovo (voyez ci-dessus, p. 42Q-432). Le témoignage du collaborateur du Biionarroti n'est donc pas invraisemblable en lui-même quand cet écrivain rapporte que, dès i5i5, Raphaël se vit obligé
ventaire de ces objets a paru dans un journal romain peu connu, le lecteur nous saura gré de le reproduire ici. C'est la collection la plus bizarre qui se puisse imaginer; à côté de médailles, d'empreintes, de vases antiques, figurent une croix d'os, une dent de loup, des coquillages, des masques : « Quattro tazze d'argento; due grandi del peso di libbre due e mezzo; e due piccole del peso di una libbra e tre oncie e mezzo. Due cucchiaii d'argento del peso d'una oncia e mezzo. Un dente di lupo. Una crocetta d'osso nero. Una intagliatura in cristallo monte. Una scatola di métallo lavorata con fogliami e ghirigori a uso di drappo di damasco in cui sono trenta medaglie di varie tipo. Un altra scatola di legno in cui sono undici medaglie di piombo con figure diverse. Una tazza lavorata. Sei maschere da uomo. Un altra tazza di marmo bianco. Due calamaii. Una tazzetta di terra cotta antica. Una conchiglia grande. Una lumaca marina. Sei teste in gesso. Un quadretto pure in gesso. Una tavola grande con le immagini di Maria Vergine e di san Giovanni, opéra di Giulio. Una tavola piccola non rinita. Alcune figure di cera. Un puttino di creta. Una tazzetta antica di legno. Un sacchetto con certo oltremare. Una scatola con certa biacca. Un' altra scatola con certe figure di cera. Una cassa piena di disegni, di cartoni, di libri, di scritture. » (Gknnareli.i et Mazzio, // Saggiatore; Rome, 1844, t. I, p. (jy.) — Le fameux Jacques de Strada acquit une partie de ces dessins du fils de Jules Romain; il y joignit d'autres dessins de Raphaël, provenant de la succession de Perino del Vaga. (Voy. les Historiens et les critiques de Raphaël, p. 23.)
1. G. Campori, Ga-ette des Beaux-Arts, iSfî?, t. XIV, p. 45 1.