‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 79 sur 327 · FRA BARTOLOMMEO · texte numérisé non relu

FRA BARTOLOMMEO

consumer les objets de vanité condamnés par Savonarole, c'est-à-dire non seulement des masques, des costumes trop mondains, des instruments de musique, mais encore des livres, des manuscrits, des statues, des tableaux, bref tout ce qui rappelait trop vivement les souvenirs de l'antiquité païenne. (Tel était le prix des œuvres d'art vouées au feu, qu'un marchand vénitien en offrit 22000 ducats d'or.) Bartolommeo, pour sa part, sacrifia sans regrets toutes ses études d'après nature, et il fut imité par Lorenzo di Credi et bon nombre de ses confrères'. On forma sur la place de la Seigneurie, dit M. Villari, une pyramide octangulaire, haute de trente brassées et large de cent vingt; sur ses quinze degrés étaient déposés tous les objets rassemblés pendant le carnaval. A un signal donné, quatre hommes mirent le feu aux quatre angles de la pyramide : la fumée et les flammes s'élevèrent aussitôt vers le ciel, les trompettes de la Seigneurie retentirent, les cloches du palais sonnèrent, et la multitude poussa un formidable cri de joie, comme si l'ennemi du genre humain venait d'être anéanti.

Plus tard, lorsque l'admiration des Florentins pour Savonarole se changea en haine, Bartolommeo sentit augmenter encore son ardeur pour la doctrine persécutée; il prit les armes pour la défense du couvent de Saint-Marc et combattit vaillamment aux côtés des religieux. Mais on sait combien furent stériles les efforts de ces quelques amis dévoués. Savonarole fut pris et livré à d'implacables ennemis. Dans ce moment d'angoisse suprême, et au fort de la mêlée, Bartolommeo fit vœu, s'il sortait sain et sauf de la lutte, d'entrer dans l'ordre de Saint-Dominique, et il ne tarda pas à mettre son vœu à exécution; mais auparavant il peignit encore, en 1499, une fresque qui reflétait l'état de son âme, et qui suffirait, à défaut d'autres productions, pour sauver son nom de l'oubli.

Le Jugement dernier, aujourd'hui conservé dans le petit musée dépendant de Santa-Maria Nuova, résume et consacre les conquêtes faites par l'art florentin depuis Giotto jusqu'à Léonard et Michel-Ange. La science de la composition y est portée à une souveraine perfection. La variété la plus grande règne dans les groupes pris isolément, et

I. n Frà Jeronimo fe si, clic quel giorno si condusje a quel luogo tante pitture e scolture ignude, molle di mano di maestri eccellenti, e parimente libri, iiuti e canzonieri, che fu danno grandissiino, nia in particolare délia pittura; dove Baccio porto lutto lo studio de' disegni che egli aveva fatto degl' ignudi, e lo imitô anche Lorenzo di Credi, e niolti altri che avevan nome di piagnoni. u (Vasari.) M. Villari, dans sa savante étude sur Savonarole, a essaye d'atte'nuer cet acte de vandalisme; mais ses arguments sont en contradiction formelle avec les te'moignages contemporains. [Jérôme Savonarole et son temps, trad. G. Gruyer; Paris, 1874, t. II, pp. 02 et suiv.)

ijo RAPHAËL. — CHAPITRE VII.

cependant l'ensemble offre une harmonie qui ne laisse rien à désirer; à l'ampleur des draperies, à l'éloquence du geste, répond la pondération des masses; de tout point cette grande page forme le digne prélude de la Dispute du Saint-Sacrement.

Après une interruption assez longue, Frà Bartolommeo reprit les pinceaux (vers i5o4); mais, dans l'intervalle, ses idées s'étaient modifiées. Tandis que dans son Jugement ■dernier il avait recherché la grandeur, il semble tout à coup comme fasciné par la grâce, la tendresse de l'École ombrienne. MM. Crowe et Cavalcaselle supposent avec beaucoup de vraisemblance que Raphaël, désespérant de pénétrer dans l'intimité des héros du jour, Léonard et Michel-Ange, aura recherché la société et les enseignements du pauvre moine, alors passablement délaissé. L'amitié la plus profonde ne tarda pas à les unir, et chacun fut heureux de mettre ses secrets, son expérience au service de l'autre. Echange touchant : ni l'un ni l'autre ne comptait, et il serait difficile de dire lequel a le plus donné et lequel a le plus reçu.

Un tableau de l'Académie des beaux-arts de Florence, V Apparition de la Vierge à saint Bernard, peint en iDoy, nous fera le mieux comprendre de quelle nature pouvaient être les enseignements donnés par Frà Bartolommeo à son jeune ami. Tout est mouvement et élan dans cette page admirable, et cependant on sent que le maître n'abandonne rien au hasard, qu'il dispose avec une habileté consommée de toutes les ressources de son art. Quel abîme entre sa composition et celle, cependant si brillante, dans laquelle Filippino Lippi avait représenté quelques années auparavant le même sujet! Chez l'artiste du quinzième siècle, la Vierge, accompagnée de quelques anges, s'approche tranquillement du saint qui, en entendant ses pas, détache ses regards du livre dans lequel il était occupé à lire, et la contemple avec ravissement. Chez Frà Bartolommeo, la reine des cieux, tenant dans ses bras son fils et entourée d'une légion d'anges, traverse les airs comme portée par une force surnaturelle. Le saint l'attend à genoux, les mains levées vei's elle, dans l'attitude de l'extase. Un ange lui présente un livre, d'autres témoignent par leurs gestes de leur vénération pour leur souveraine ou de la joie que leur cause cet éblouissant spectacle; on croit entendre leurs chants d'allégresse, on sent le frémissement de leurs ailes. Nulle part encore on n'avait vu réaliser avec un succès si entier l'alliance du rhythme et du mouvement : irréprochable au point de vue dramatique, la composition l'est aussi au point de vue décoratif. Malgré sa fougue, elle s'harmoniserait avec l'architecture la plus sévère.

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