LUI
Ces lettres, dans lesquelles je n'apportais aucune misérable prétention d'esprit et qui n'étaient pas une œuvre, mais une volupté, m'auraient pourtant merveilleusement servi plus tard si Dieu m'avait destiné à parler aux hommes ou à peindre les nuances, les langueurs ou les fureurs des passions de l'âme dans des ouvrages d'imagination. Je puis dire qu'à mon insu j'y luttais en désespéré et comme Jacob avec l'ange, contre la pauvreté y la rigidité et la résistance de la langue dont j'étais forcé de me servir, faute de savoir celle du ciel ! les efforts surnaturels que je faisais
pour vaincre, assouplir, étendre, plier, spiritualiser , colorer , enflammer ou éteindre les expressions; le besoin d'exprimer, par des mots, les plus intimes et les plus insaisissables nuances du sentiment, les aspirations les plus éthérées de la pensée, les élans les plus irrésistibles et les chastetés les plus contenues de la passipn, enfin jusqu'aux regards, aux attitudes, aux soupirs, aux silences, aux langueurs, aux anéantissements du cœur dans l'adoration de l'invisible objet de son amour; ces efforts , dis -je , qui brisaient ma plume sous mes doigts, comme un instrument rebelle, lui faisaient néanmoins trouver quelquefois, même en se brisant, le mot, le tour, l'organe, le cri, qu'elle cherchait, pour donner une voix à l'impossible. Je n'avais parlé aucune langue, mais j'avais crié le cri de mon cœur et j'avais été entendu. Quand je me levais de ma chaise, après ce rude et délicieux combat contre les mots, la plume, le papier, je me souviens que , malgré le froid de ma chambre en hiver , la sueur glacée coulait de mon front. J'ouvrais la fenêtre pour rafraîchir et pour essuyer mes cheveux.
Mais ces lettres n'étaient pas seulement des cris d'amour, elles étaient le plus souvent des invocations , des contemplations , des rêves racontés d'avenir , des perspectives sur le ciel , des consolations , des prières.
Cet amour privé par sa nature de toutes les voluptés qui détendent le cœur en satisfaisant les sens, avait rouvert en moi les sources de la piété troublées ou taries par de vils plaisirs. Ce sentiment s'élevait dans mon âme à la hauteur et à la pureté de l'amour divin. Je m'efforçais d'enlever avec moi jusqu'au ciel , sut les ailes de mon imagination exaltée et presque mystique , cette seconde âme souffrante et desséchée. Je parlais de Dieu, seul assez parfait pour avoir créé cette perfection surhumaine de beauté, de génie et de tendresse; seul assez grand pour contenir l'immensité de nos aspirations ; seul assez infini et assez inépuisable pour absorber et pour abîmer dans le foyer de son sein
l'amour qu'il avait alltimé en nous pour que sa flamme , en nous consumant l'un par l'autre, nous fît exhaler l'un avec l'autre nos soupirs en lui! Je consolais Jnlie des sacrifices que le devoir nous forçait à faire d'un l>onheur plus complet ici-bas. Je lui faisais valoir le mérite de ces sacrifices d'un moment aux yeux de l'éternel rémunérateur de nos actions. Je bénissais la pureté et le désintéressement de nos sentiments brisés, puisqu'ils devaient nous obtenir un jour une félicité plus immatérielle et plus angélique dans l'éternelle atmosphère des purs esprits. J'allais jusqu'à me dire heureux y et à chanter les hymnes de la résignation à laquelle noua étions , par l'amour même, mais par un amour plus grand , condamnés ! Je conjurais Julie de ne pas penser à mes peines, de n'en point avoir elle-même. Je lui montrais un courage , nn mépris du bonheur terrestre que souvent je n'avais que dans mes paroles. Je lui faisais l'holocauste de tout ce qu'il y avait d'humain en moi. Je m'élevais à l'immatéria^ lité des anges, pour qu'elle ne soupçonnât pas une souffrance ou un regret dans mon adoration. Je la
suppliais de chercher dans une religion tendre et nourrissante , 'dans Tombre des églises ^ dans la foi mystérieuse de ce Christ, le Dieu des larmes , dans Tagenouillement et dans l'invocation, les espérances plus rapprochées, les consolations et les douceurs que j'y avais goûtées moi - même , dans mon enfance. Elle m'avait rendu le sentiment de la piété. Je composais pour elle ces prières enflammées et calmes qui montent au ciel comme une flamme, mais comme une flamme qu'aucun vent ne fait vaciller. Je lui disais Je prononcer ces prières à certaines heures du jour et de la nuit où je les prononcei^ais moi-même, pour que nos deux pensées unies par les mêmes mots s'élevassent ensemble , à la même heure , dans une même invocation ! et puis je mouillais le tout de larmes ,
elles laissaient leurs traces sur les paroles, plus éloquentes et plus recueillies sans doute que les paroles elles-mêmes. J'allais jeter furtivement à la poste cette moelle de mes os. Je me sentais soulagé en revenant , comme si j'y avais jeté une partie du poids de mon propre cœur.
Mais quels que fussent mes efTorts continus, la perpétuelle tension de mon imagination jeune et brûlante pour embraser mes lettres du feu qui me consumait , pour créer une langue à mes soupirs , et pour faire franchir à mon âme versée toute chaude sur le papier la distance qui me séparait de la sienne ; dans ce combat contre Timpuissance des expressions j'étais toujours vaincu par Julie. Ses lettres avaient plus d^accent dans une phrase que les miennes dans mes huit pages ; on respirait son souffle dans les mots. On voyait son regard dans les lignes ; on sentait dans les expressions la chaleur des lèvres qui venait de les inspirer. Rien ne s'évaporait d'elle dans cette lente et lourde transition du sentiment au mot, qui laisse refroidir et pâlir la lave du cœur sous la plume de l'homme. La femme n'a pas de style, voilé pourquoi elle dit tout si bien. Le style est un vêtement. L'âme est nue sur la bouche ou sur la main de la femme.
RAPHAËL. m
Gomme la Vénus de la parole , elle sort du sentiment dans sa nudité. Elle naît d'elle-même , elle s'étonne d'être née , et on l'adore qu'elle ne sait pas encore qu'elle a parlé.
Quelles lettres! quelle flamme! quels demi-jours ! quelles teintes! quels accents! quel feu et quelle pureté mêlés ensemble comme la flamme et la limpidité dans le diamant! comme l'ardeur et la pudeur sur le front de la jeune fille qui aime ! quelle naïveté forte ! quel épanchement intarissable ! quels réveils soudains dans la langueur ! quels chants et quels cris! Puis quels retours tristes comme des notes inattendues à la fin d'un air4 puis quelles caresses de mots qu'on se sentait passer sur le front, comme ces haleines que la mère souille en jouant sur le front de son enfant qui sourit! Et quels bercements vtfluptueux de paroles à demivoix et de phrases rêveuses et balbutiantes qui semblent vous envelopper de rayons , de mur-
mures, de parfums , de calme, et vous conduire inseasiblemeot, par Tassoupissement des syllabes, au repos de l'amour , au sommeil de l'ftme, jusqu'au baiser sur la page qui dît: « Adieu! » adieu et baiser qu'on recueille sans bruit ^ comme il y a été posé par les lèvres!
Je les ai retrouvées toutes, ces lettres. Je l'ai feuilletée page à page cette correspondance, classée et reliée soigneusement après la mort , par la main d'une pieuse amitié ; une lettre répondant à l'autre, depuis le premier billet jusqu'au dernier mot écrit d'une main , saisie déjà par la mort , mais que l'amour affermissait encore. Je les ai relues et je les ai brûlées en pleurant, en m*enfermant comme pour un crime, en disputant vingt fbis à la flamme la page à demi consumée pour la relire
encore! — ^ Pourquoi? me dis -tu. '• — Je les ai
brûlées parce que la cendre même en eût été trop chaude pour la terre, et je l'ai jetée aux vents du ciel !
Le jour arriva enfin ou je pus compter les heures
RAPHABL. d49
qui me séparaient de Julie. Toutes les petites ressources, que je pus rassembler ne s'élevaieot pas à la somme suffisante pour m'entretenir trois ou quatre mois à Paris» Ma mère, qui voyait, mon angoisse, sans en savoir le vrai motif, tira du dernier de ses écrins déjà vidés par sa tendresse , un gros diamant monté en bague. Le seul, héias! qui lui restât des bgoux de sa jeunesse. EUe me le glissa secrètement dans la main en pleurant, a «p-* Je « souffre autant que toi , Raphaël , me dit**elle avec c< un visage triste , de voir ta jeunesse inoccupée se « consumer dans Foisiveté d'une petite ville ou « dans les réverres des doiamps. J'avais toujours « espéré que les dons de Dieu que j'ai bénis en toi, a dès ta première enfonce, te feraient remarquer du « monde ei t'ouvriraient quelque carrière de force tune et d'honneur. La pauvreté avec laquelle fic nous luttons ne nous pennet pas de te l'ouvrir u nous-m^es. Dieu ne l'a pas voulu jusqu'ici. Il « faut se soumettre avec résignation à ses volon- <t tés , qui sont toujours les meilleures. Cependant « je te vois avec désespoir dans cette langueur « morale qui succède aux efforts infructueux. Ten-
« tons encore une fois la destinée. Pars^ puisque le « sol de ce pays-ci te brûle les pieds. Vis quelque « teînps à Paris. Frappe avec réserve et avec di- « gnité aux portes des anciens amis de la famille (c qui sont aujourd'hui en crédit. >Fais connaître le (c peu de talents que la nature et le travail t'ont c( donnés. Il est impossible que les chefs du gou- (c vernement nouveau ne cherchent pas à se ratta- (c cher de jeunes hommes capables , conmie tu le (( deviendrais, de servir, de soutenir et de décorer « le règne des princes que Dieu nous a rendus. Ton w pauvre père a bien de la peine à élever ses six i< enfants et à ne pas tomber au-dessous de son rang « dans la détresse de notre vie rustique. Tes autres « parents sont bons et tendres, mais ils ne veulent « pas comprendre qu'il faut de l'air pour respirer (C et de l'action à la dévorante activité d'une âme « de vingt ans! Voici mon dernier bijou. J'avais (C promis à ma mère de ne pas m'en séparer sans a une nécessité suprême. Prends-le, vends-le; qu'il a te serve à vivre quelques semaines de plus à Pa- « ris ! C'est le dernier gage de tendresse que je jette « pour toi à la loterie de la Providence ! Il te por-
« tera bonheur, car j'y jette avec cet aooeau toutes « mes prières , toute ma tendresse et toutes mes
ce sollicitudes pour toi. »
Je pris Tanneau en baisant la main de ma mère et en laissant tomber une larme sur le diamant. Hélas ! il me servit non à chercher ou à attendre la faveur des hommes puissants et des princes , qui se détournaient de mon obscurité, mais à vivre trois mois de la vie divine du cœur dont un seul jour vaut des siècles de grandeur. Ce diamant sacré fut pour moi la perle de Cléopàtre fondue dans la coupe de ma vie et qui m'abreuva quelque temps d'amour et de félicité !
Je changeai cependant entièrement de nature en ce moment , par respect pour les sacrifices multipliés de ma pauvre mère et par la concentration de toutes mes pensées en une seule pensée : revoir ce que j'aimais et prolonger le plus possible , par la plus étroite économie, les jours comptés que
j'avais à passer près de Julie. Je devins calculateur et avare coîmiDe un vieillard du peu d'or que j'emportais. II me semblait que chaque petite somme que je dépensais était une heure de ma félicité oU une goutte de ma vie qui se perdait. Je résolus de vivre comme Jean Jacques Rousseau ^ de rien ou de peu ; et de retrancher à ma vanité , à mes vêtements, à ma nourriture tout ce que je voulais donner à la sainte ivresse de mon àme. Cependant je n'étais pas sans quelque espérance conftise de tirer, pour mon amour, parti de mon talent, ce talent s'était révélé seulement à quelques amis, par quelques vers. Pendant les trois mois qui venaient de s'écouler, j'avais écrit; aux heures d'insomnies, un petit volume de poésies amoureuses, rêveuses, pieuses, selon que l'imagination chantait en moi
ses notes tendres ou ses notes graves. J'avais re- (îopié avec soin et de ma plus belle écriture ce recueil ; je l'avais lu en partie à mon père , excellent juge mais sévère de goût. Quelques amis en retenaient les fragments dans leur mémoire^ J'avais relié mon trésor poétique en carton vert , couleur de bon augure pour une gloire en espérance. Je
Tavais caché àma mère dont la chaste et pieuse pureté d'esprit aurait été alarmée par la volupté plus antique que chrétienne de quelques-unes de ces élégies. J'espérais que la grâce naïve et Ten-* thousiasme ailé de ces poésies séduiraient un édi* leur intelligent; qu'il achèterait mon volume; qu'il consentirait du moins à l'imprimer à ses frais. Et que le goût du public, tenté par la nouveauté de ce style né dans les bois et jailli de source , me ferait peut-être à la fois une petite fortune et un nom.
Je n'avais pas à m'inquiéter de trouver un logement à Paris* Un de mes amis» le jeune comte de V**% revenu récemment de ses voyages, devait y passer l'hiver et le printemps. Il m'avait offert de partager un petit entresol qu'il occupait audessus du concierge dans le magnifique hôtel du maréchal de Richelieu de la rue Neuve-Saint-Augustin. Hôtel démoli depuis. Le comte de V***, avec qui j'étais en correspondance presque quoti-
dienne^ était informé de. tout. Je Tavais chargé d'une lettre de présentation pour Julie, afin qu'il connût l'ànoie de noion âme, et qu'il comprit, sinon mon délire, au moins, mon adoration pour cette femme. Au premier aspect, il avait compris en effet et presque partagé mon enthousiasme. Les lettres qu'il m'écrivait étaient attendries de respect et presque de piété pour cette apparition mélancolique suspendue entre la mort et la vie , mais retenue, me disait-il, par l'amour ineffable qu'elle avait pour moi. Il ne cessait de me parler d'elle, comme d'un don céleste que Dieu avait fait à mes yeux et à mon cœur, et qui m'élèverait au-dessus de l'humanité tant que je resterais couvert de son divin rayonnement. Convaincu de la nature surnaturelle et sainte de notre attachement ^ y * * * considérait notre amour comme une vertu. Il ne rougissait pas d'en être le confident et l'intermédiaire entre nous. Julie, de son côté, me paHait de V*** comme du seul ami digne de moi pour qui elle eût voulu accroître mon amitié au lieu d'en rien retrancher par une étroite jalousie de cœur. L'un et l'autre me pressaient d'arriver. V***' seul con-
RAPHAËL. Sl«5
naissait les motifs secrets et T impossibilité inatérielle qui m'avaient retenu jusque-là. Malgré tout son dévouement potir moi qu'il m'a tant prouvé depuis jusqu'à sa mort^ pendant les difficultés de ma vie ,> il n'était . pas alors, en sa puissance dô lever ce& obstacles. Sa mère s'était épuisée pour lui faire recevoir une éducation digne de son rang
et pour le faire voyager daiis toute l'Europe. Il revenait très- endetté lui-même. Il n'avait à m'offrira Paris qu'un coin dans le logement que lui payait sa famille. Pour tout le reste, il était, en ce temps de sa vie, aussi. pauyre et aussi enchaîné que moi par cette gêne si cruellement définie par Horace : Res angmta domi !
Je partis de M*** par ces petites carrioles à un cheval, formées d'un banc de planche sur l'essieu, et de quatre piquets de bois plantés dans le brancard , surmontées d'une toile goudronnée contre la pluie i Elles étaient conduites par un seul cheval et se relayaient, toutes les quatre ou cinq lieues, de bourgade en bourgade. Elles servaient alors à conduire de Lyon à Paris les ouvriers maçons du Bourbonnais et de l'Auvergne, les piétons fatigués
ÎH RAPHABL.
da chemin el les pauvres soldais blessés au pied par la marche > qui gag&avmt une étapç pour qmel* queg ^us. le n^éprouvais ni honte ni doaffnànce de cette triviale manière de voyager. J'aurais fait la route ^ les ptedô nus datts la neige , que je ne me serais senti ni moins fier ni motm bmreuit. l'épargnais ainsi un louis ou deux dont j'adièterais des jours de' bonheur. Farrivai à la batrfîèrè de Paris sans avoir senti nn des payés du cbemîB* La nuit était sombre ^ il pleuvait è verse. Je pris mon porte- manteau sur mon épaule, el je vins fnapper à la porte du modeste logement du comte de V***. Il m'att^dalt. 11 m*ënd>rassa; il mè parla d*eUe. Je ne pouvais me lasser de l'inient^er et <te l'en* tendre. Oe soir Wkôme je t>everraîs luliô!«.» V*** irait lu! annoncer mon arrivée et la préparer k sa joie. Quand tout le monde serait sorti du sltlon de Julie , Y*** sortirait le dernier, il viendrait m'avertir dans un café voisin où je Tattendrats, du moinent où elle serait seule , et j'irai m'élancer à ses pieds. €« ne fut qu'après qu'il m'eut donné tous ces renseignements que je songeai à sédier mes Habits à son foyer^ à prendre un peu de nourritwe>
à nl'inst^iler ^dans la soHibre alcôve de son anti* chambre. Cette antichambre était éclairée par on œil-derbcâuf et chauffée par un poêle. Je m'habillai avec ose propreté décente qui ne ftt pas rougir celle qui m'aimait > 4e moi , devant ses amis.
A omfie hwres nous sordmes^ V*^^ et moi, à pied. Nous allâmes ensemble jusque sous la fenêtre que je omnaissais d^à. Il y avait trois voitures à la porte, y*** monta. Tallai Tattendre à Tendroil coàvemi. Qu'elle Ait longue Theare pendant la* quelle je l'attendis! Combien je maudissais ces visitefirs .indifférente peut-être dont l'importunité involontaire , pour d^enser des heures oisives , suspendait sans le savoir l'élan de deux cœurs qui comptaient leur martyre par leuro palpitations! Enfin, V*** parut Je m'élançai sur se trace. Il me quitta à la porte et je montai.
Je vivrais mille fois mille ans, que je n'oublierais jamais ce moment et cette vue. Elle était
debout , dans la lumière , le coude nonchalam* ment appuyé sur le marbre blanc de la cheminée j sa taille élancée , ses épaules et son profil réverbérés et doublés par la glace, le visage tourné vers Igi porte, les yeux fixés sur un petit corridor obscur qui précédait le . salon , la tête un peu tendue et inclinée de côté^ dans l'attitude de quelqu'un qui cherche à distinguer par l'oreille un bruit de pas qui s'approchent. Elle était vêtue d*arie robe de deuil de soie noire garnie de dentelles noires aussi autour de la gorge, de la taille et aux pieds. Ces dentelles froissées par les coussins du fauteuil où la retenaient l'indolence et la langueur de sa vie, ressemblaient à ces grappes noires du sureau égrenées par le vent d'automne.
L'obscurité! de ce costume ne laissait dans la lumière que les épaules, le cou, le visage. Ce deuil de la robe était complété par le deuil naturel de ses cheveux noirs noués au-dessus de sa tête. L'uniformité de cette couleur relevait encore la hauteur et la gracieuse flexibilité de sa taille. Les reflets du foyer dans la glace , la lueur d'une lampe posée sur un angle de la cheminée et qui frappait sur sa
joue 9 rdoimation- de l'attente, de rimpatience , et de l'amour, répandaient sur son visage une splendeur dé jeunesse , de coloration et de vie qui ressemblait à une transfiguration par Tamour !
Mon premier cri fut un cri de joie et un saisissement de bonheur en la revoyant ainsi plus vivante, plus belle et plus immortelle à mes yeux que je n'avais jamais osé la voir aux plus doux soleils de Savoie. Un sentiment de sécurité trompeuse et d'éternelle possession entra dans mon cœur avec sa figure dans mes yeux. Elle essaya de balbutier quelques mots en m' apercevant. Elle ne le put pas. L'émotion lui fit trembler les lèvres. Je tombai à ses pieds. Je collai ma bouche sur le tapis que foulaient ses pas. Je relevai mon- front pour la regarder encore et pour m'assurer que sa présence n'était point un rêve. Elle posa une de ses mains sur mes cheveux qui frissonnèrent , en se soutenant de l'autre à l'angle du marbre, et elle tomba également sur ses genoux devant moi. Nous nous regardions de loin. Nous cherchions des paroles. Il n'y en avait plus pour l'excès de notre bonheur. Nous restâmes en silence , sans autre langage que
ce silence même et cette prosternation Tun devant Tantre. Prosternation pleine d'adoration en moi^ pleine de bonheur contenu en eMé; attitude qui disait assez : « Ils s'adorent; mais il y a un fantôme « de mort entre eux ; et en s'enivrant des regards « Tun de l'autre , ils ne se serreront jamais dans « leurs bras !»
Je ne sais combien de minutes nous restâmes ainsi y ni combien de milliers d'interrogations et de réponses , de flots de larmes et de vagues de joie passèrent ainsi sans s'exprinror entre ses lèvres muettes et mes lèvres fermées, entre ses yeux mouillés et les miens , entre sa physionomie et la mienne. Le bonheur nous avait frappés dMmmobilité. Le temps n'était plus. C'était dqà l'éternité dans un instant!.
Un coup de marteau se fit entendre à la porte. Des pas montèrent l'escalier. Je me relevai. Elle reprit en chancelant sa place sur le canapé. Je m'assis 4e l'autre côté, dans l'ombre, pour couvrir
RAPHAËL m
la rougeur de mes joues et la rosée de mes iarmes* Un homme d'un âge déjà avancé , d'une stature imposante^ d'un visage noble, lumineux et doux> entra dans là chambre, à pas lents. Il s'approcha , sans parler y du canapé. Il baisa patelrneltement la main tremblante de Julie. C'était M* de Bonald. Malgré le déchirem^it d'extase que l'arrivée d'un inconnu venait de me faire sentir par œ coup de marteau, je bénis intérieurement M. de Bonald d'être* venu interrompre un premier regard où la raison pouvait succomber sous l'ivresse. C'était un de ces moments où l'àme a besoin 'de cette glace que l'accent d'ui^ sage jette àur J'incendie des sens, pour retremper le retesort d'une énergique réso*. lution.
Julie me présenta à M* de Bonald , comme le jeune homme dont il avait lu les vers. U s'étonna de ma jeunesse. Il m'accueillit avec indulgence. Il s'entretint avec Julie > dans cet abandon paternel d'un homme illustre par le génie et serein p^r Vâge>
qui cherche auprès d'une jeune femme un rayon distrait de beauté pour ses yeux , et les heures causeuses et calmes de la fin du jour. Sa voix était profonde comme une voix qui vient de Tâme. Sa conversation s'épanchait avec cette nonchalance gracieuse et grave d'un esprit qui se détend pour se reposer. L'accent de l'honnête homme était dans sa parole comme le caractère en était répandu sur son front. La conversation se prolongeant et la pendule prête- à marquer minuit ^ je crus devoir sortir le premier, pour enlever toute ombre de soupçon d'une familiarité trop intime à cet ami> plus ancien et plus respectable que moi dan& la. maison. Je n'emportais qu'un regard et un silence pour prix d'une si brûlante attente et d'un si dur voyage. Maïs j'emportais son image et la certitude de la revoir désormais tous les jours : c'était assez; c'était trop. J'errai longtemps sur les quais de Paris, ouvrant mpîi manteau à l'air et mes lèvres au vent pour rafraîchir ma poitrine et pour apaiser la fièvre de bonheur qui m'agitait. Quand je rentrai, V*** dormait depuis plusieurs heures. Je ne pus m'endormir qu'aux premières clartés du matin
et aux cris des revendeurs dans les rues de Paris.
Ce furent là les jours les plus immuables de ma Vie, parce qu'ils ne furent plus qu'une seule pensée recueillie dans mon âme et dans ma physionomie même,' comme un parfum dont on craint dé laisser évaporer une parcelle en exposant le vase à l'air extérieur.
Je me levais aux premières lueurs du jour, tardif dans, l'alcôte sombre de la petite antichambre ' où mon ami m'abritait comme un nîendiaAt de l'amour.. Je commençais ma journée par uue longue lettre à. Julie. J'y reprenais avec elle, à tète reposée, l'entretien de 1^^ veille. J'épanchais les pensées qui m'étaient venues après l'avoir quittée. Tendres oublis , délicieux remords de l'amour, dont il s'accuse qu'il se reproché, et qui lui ôtent. tout repos jusqu'à ce qu'il les ait réparés; diamants tombés de l'âme ou des lèvres de l'objet aimé, qui font revenir la pensée de l'amant sur ses pas pour les ramasser et grossir le trésor de ses sentiments! Julie recevait cette lettre, à son réveil, comme une suite de la conversation du soir, qui aurait conti-
nue à voi)^ basse dans sa cbamhi e pendant son sommeil. J'en recevais la réponse moi->méme^ avant le miliea du jour.
Mon cœur ainsi apaisé du trouble de la nuit , je m'efforçais de calm^ Timpatience de Tentrevue do soir, qui commençait a me saisir. Je donnais de fwtes diversions non à mon âme , mais à ma p^sée et à mes yeux. Je m'étais imposé de longues heures de lecture 9 d*étude et de travail, pour faire disparaître le temps entre Theure où je quittais Julie et rheure où je devais la revoir* Je voulais me perfec* tionner moi -même, non ][>our les autres, mais pour elle. Je voulais que celui qu'elle aimait ne la^fit pa» du moins rougir de sa préférence; que les hommes supérieurs qui forùiaient sa société et qui me ren^ contraient quelcpièfois dans son salon, comme un sphinx modeste, debout du coin dç sa cheminée, ou comme une statue de la contemplation , dé* couvrissent , si par hasard ils m'adressaient la parole, une âme, ime intelligence, une espë* rance, un avenir, sous rextérietir de ce jeune inconnu timide et silencieux. Et puis je me faisais je ne sais quels rêves confus d^action éclatante , de
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destinée' active qai me saisirait peut- être un jour/ Gomme le tourbillon arrachait là feuille à Tarbre de l'humble jardin de mon père/ pour renlever au plqs haut des airs : destinée pendant laqu^lé Julie jouirait de me voir de loiu c(»nbattre avec la fortune,: httter contre tes hommes , m'élever en force , en grandeur^ en vertu., et se glorifierait tout bas de m'avoir deviné avant la foule etde m'avoir aimé avant la postérité!
Tout cela y et surtout le loisir forcé auquel l'obsession d'une seule pensée y le dédain de tout le reste y le dénûn^ent d'argent qui m'interdisait d'auti^es distractions ^ et la réclusion claustrale dans laquelle j'étais enfermé^ me condamnaient à une vie d*éUidè plus intense et plus passionnée que je n'en avais jamais mené encore.. Je passais la journée tout entière assis devant une petite table de travail éclairée par une lucarnç qui prenait jour spr \i cour de l'hôtel de Richelieu. Un poêle
de faïence chauffait la chambre; un paravent enveloppait la j;able et la chaise. Il m'abritait contre, le regard des jeunes^ gens du grand monde qui venaient fréquemment riandre visite k mon ami.- 11 y avait, dans l'horizon de cette vaste cour^ des retentissements ,d® voitures , des silence^, et queir ques beaux rayons de soleil d'hiver luttant contre le brouillard rampant des rues de Paris. Ces bruits et ces silences me rappelaient un peu les jeux de la lumière , les bruits de vent et les brumes transparentes de mes montagnes.
J'y voyais jouer de temps en temps un charmant petit garçon de huit à dix ans. C'était le fils du concierge Sa tête d'ange souffrant, ses beaux che^ veux nus et bouclés sur Ip front, sa physionomie intelligente et sensible , me retraçaient les candides figures d'enfants de mon pays. Sa famille était, en effet, d'un village voisin dii village de mon père, tombée dans la misère et transplantée à Paris. Cet enfant avait fini par s'attacher à moi, en me. voyant toujours à ma lucarne au^lessus de la loge, de sa mère. Il s'était consacré volontairement et gratuitement à mon service. Il faisait toutes mes
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cotnmissions dans la rué; il m'apportait mon ïnôr-r ceau de pain, un peu de fromage , les fruits pour toon déjeuner; il allait m'acheter mea. provisions tous les matins , chez la fruitière. Je prenais ce frugal repas sur ma table de travail , au milieu des livres ouverts et des pages interrompues.
L'enfant avait un chien noir, oublié par un étranger dans l'hôtel. Le chien et l'enfant ne se quittaient pas. Le chien avait fini pak* s'attacher à moi, comme l'enfant. Ils ne voulaient plus redescendre le petit escalier de bois, une fois qu'ils l'avaient monté. Pendapt la plus grande partie du jour, ils se couchaient et jouaient [ensemble sur le paillasson, à mes pieds, sous la table. Plus tard, j'ai emmené le chien de Paris et je l'ai gardé de longues années avec moi , comme un souvenir fidèle et aimant de ce temps de solitude. Je l'ai perdu, non sans larmes, en 1 820 , en traversant les forêts des marais Pontins, entre Rome et Terracine. Le pauvre enfant est devenu grand. Il a appris le métier de graveur qu'il exerce avec talent à Lyon. Ayant entendu retentir mon nom depuis, dans son échoppe, il est venu me voir, et il a pleuré de
%Vi RAPHAËL.
joie 6& me revoyant et de tristesse en apprenant ia perte da chien. Pauvre cœur de Thomme, à qui tout e^t oéeosaaice de ce cpi'â a aimé une fois, et <)ui ^ des lantueg^ de la tn^e ein ^or la perte d'ul iempire ou mr la perte d'yn annied!*.*
Je relus 9 pendant ces miUîaRB d^lurares, iuam renfermé entre le poêle ^te paravent^ Ia lucarne» Tenfont et le chieii, toute Tantiquité écrite. Ex* cepté les poëtes dont on nous avait saturés au
collège et dana les vers desquels nos yeux fatigués ne distinguaient plus alors que des césures, des longues ou des brèves. Triste effet d'une satiété précoce qui flétrit^ pour rame de TenGuit, la fleur la phis colorée et la plus parftonée de la pensée humaine. Àlais je relus tous les philosophes , tous les orateurs et tous les historieus dans .leur langue. J'adorais surtout ceux qui réunissaifflit en eux oss trois puissances de Tintelligence : le récit, la pa^ role^ la réflexion. Le fait, le discours, la moralité.
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Thucydide et Tacite par-dessus les. autres. Puis Machiavel , ce. sublime praticien des maladies des empires. Puis Cicéron , ce vase sonore qui contient tout, depuis les larmes privées de l'homme, du mari , du père , de Tami , jusqu^aux catastroplies
de Borne et du monde , jttsqu*aux pressentihietïte tragiques de sa propre destinée; Cîcéron est comme un filtre où toutes ces eaux déposent et se dari* fient sur un fond de phîlosopMô et de sérénités divines, et qui laisse OTsiiîte s'épancher sa grande âme en flots d^éloquence, de sagesse, de piété et d^hannonie. Je l'avais cru jusque-là un grand et vide parteuf renfermant peu de sens dans de longes périodes; je m'étais trompé. C'est l'homme* verbe de l'antiquité après Platon; c'est le plus grand style de toutes les langues. On ie croit maigre , parce qu'il est magnifiquenaent drapé. Mais enlevez ceitte pourpre, il reste une grande àme qui a tout senti , tout <x)mprisc et tout dit de ce qu'il y avait à oompraidre, à sentir «l à dire de son temps à Roqm.
Lxy.
Quant à Tacite > je ne tentaia pas même de conlester avec ma passion pour lui. Je le préférais même à Thucydide , ce Démosthàaes de Thistoire. Thucydide exposQ plus qu'il ne fait vivre et palpiter. Tacite n'est pas Thistorien » mais le résumé du genre humain. Son récit est le contre-coup du fait dans un cœur d'homme libre^ vertueux et sensible^ Le frisson qu'il imprime au front , quand on le lit , n'est pas seulement Thorripilation de la peau^ c'est le frisson de l'âme. Sa sensibilité est plus ^ue de l'émotion, c'est de la pitié. Ses jugements sont plus que de la vengeance , c'est de la justice* Son indignation, c'est plus que de la \colère, c'est de la vertu. On confond son âme avec celle de Tacite, et on se sent fier de la parenté avec lui: Voulez-vous rendre le crime impossible à vos fils? voulez-vous passionner la yertu dans leur imagination? Nourrissez-les de Tacite. S'ils ne deviennent pas des héros à cette école, c'est que la nature en a fait
des lâcher ou des scélérats. Un. peuple qui aurait Tacite pour évangile politique grandirait aunlessus de la stature commune des peuples. Ce peuple jouerait enfin devant Dieu le drame tragique du genre humain dans toute sa grandeur et dans toute sa majesté. Quant à moi, je dois à cet écrivain non pas toutes les fibres de chair^ mais toutes les fibres métalliques de mon être. C'est lui qui les a trempées. Si jamais nos temps vulgaires prenaient- le tour grandiose et tragique de son temps et que je devin3se une digne. victime d'une digne cause ^ je dirais en mourant: « Rendez honneur de ma vie (( et de ma mort au maître/ et non pas au disciple; « car c'est Tacite qui a vécu et qui est mort en « moi !»
J'aimais aussi avec passion les orateurs. Je les étudiais avec le pressentiment d'un homme qui aurait un jour à parler aux. multitudes sourdes ^ et à étudier d'avauce le clavier des auditoires humains. Démosthènes, Cicéron, Mirabeau, lord Chatham sur-
tout y plus moderne et plus saisissant , à lûes yeux > que tous les autres , parce que son éloquence tout inspirée et toute lyrique est un cri plutôt qu'une voix. Cette éloquence s'élance par^lessus l'auditoire limité et par-dessus la passion du temps , sur les plus hautes ailes de la poésie, jusqu'aux régions permanentes de l'éternelle vérité et de l'éternel sentiment. Chatham prend la vérité dans la main de Dieu et il n'en fait pas seulement la lumière j il en. fait la foudre de la discussion. Malheureusement il ne reste de lui y comme d^ Phidias au Partbénon, que des débris, des têtes ^ des bras, des tQTses mutilés. Mais en recomposant par la pensée ces débris y on en fait des prodiges et des divinités d'éloquence. Je me figurais des temps, des circonstances, des passions, des ambitions, des forums pareiiâ à ceux qui avaient soulevé ces grands hommes , et , conraie Démosthènes aux flots de la mer , je parlais intérieurement aux fantômes de m^ôn imagiof^tion.
RAPH AEL. 243
Je lus pour la première fois , à cette époque ^ les discours de Fox et de Pitt. Je trouvai Fox déclamateur, quoique prosaïque , un de ces génies chicaneurs nés pour contredire et non pour dire; avocats sans toge qui n'ont de conscience que dans la voix y et qui plaident avant tout pour leur popularité. Je sentis dans Pitt Thomme d'Etat doiat les paroles sont des actes, et qui, dans Técroulement de TEurope, soutint presque seul son pays sur la bade de son bon sens et sur la constance de son caractère. Pitt c'était Mirabeau avec Tintégrité de plus et l'élan de moins. Mirabeau et Pitt devinrent et sont restés depuis mes deux hommes d'État modernes de prédilection. Montesquieu me parut, à côté d'eux, un dissertateur érudit, ingénieux (Bt systématique ; Féûelon divin mais chimérique; Rousseau plus passionné qu'inspiré, grand instinct plus que grande vérité; Bossuet langue d'or, âme adulatrice, rassemblant en lui dans sa conduite et dans son langage devant
Louis XJV le despotisme d'un docteur et les complaisances d'un courtisan.
De ces études historiques et oratoires , je passai naturellement à la politique. Le sentiment' du joug à peine brisé de l'empire et l'horreur du régime militaire que nous venions de subir m'emportait vers la liberté. Les souvenirs de famille, l'entraînement des amitiés, le pathétique de la situation de cette famille royale passant du trône à Téchafaud et à l'exil, reportée de Texil au trône; cette princesse orpheline dans le palais de ses pères; ces vieillards couronnés de leur infortune autant que de leurs aïeux; ces princes dont la jeunesse et leâ malheurs, maîtres sévères, permettaient dé tout espérer : tout cela me faisait désirer que le trône antique et la liberté récente pussent se concilier avec cette royauté de nos pères. Le gouvernement aurait eu ainsi les deux grands prestiges dès choses humaines : l'antiquité et la nouveauté, lé souvenir et l'espérance. C'était un beau rêve naturel à mon âge.
Chaque matin en dissipait une partie danis mon esprit. J'entrevoyais bien avec douleur que les
vieilles formes contiennent mal les idées nouvelles et que jamais la monarchie et la liberté ne tiendraient ensemble dans le même nœud» sans un éternel tiraillement, que ce tiraillement épuiserait les forces de l'État , que la monarchie serait perpétuellement suspecte et la liberté perpétuellement trahie.
LXVHI.
De ces études générales je passai , pendant plusieurs mois, à une étude <iuî m'occupa d'autant plus l'esprit qu'elle était, par sa nature plus aride, plus sèche et plus glaciale, plus loin du cœur d'un jeûne homme ivre d'imagination et d'amour. Je veux parler de l'économie politique ou de la science de la richesse des nations. V*** s'en occupait en esprit plus curieux que passionné. Les livres italiens, anglais, français, écrits jusque-là sur cette science, jonchaient ses iables et ses rayons* Nous lûmes ensemble ces livres en les discutant et en écrivant les réflexions que nous suggéraient ces lectures. Cette science de l'économie politique, qui
2t6 RAPHAËL.
posait alors et qui pose encore aujourd'hui plus d'axiomes que de vérités et plus de problèmes qu'elle n'eu résout, avait précisément pour nous l'attrait d'un mystère. Elle était, de plus, entre nous le texte interminable de ces conversations du bout des lèvres qui font travailler l'intelligence sans distraire le fond de l'âme, qui permettent de sentir, tout en causant, la présence de la pensée secrête et continue cachée au dernier fond du cœur. Espèces d'énigmes dont on cherche le mot, sans mettre un immense intérêt à le trouver. Après avoir tout lu , tout discuté et tout noté de ce qui constituait alors cette science, je crus distinguer quelques principes théoriques vrais dans leur généralité, douteux dans leur application , ambitieux dans leur prétention de se classer au rang des vérités absolues y auvent vides ou menteurs dans leurs formules. Je n'avais rien à répondre, mais mon instinct d'évidence n'était pas sincèrement satisfait. Je jetai les livres à mes pieds et j'attendis 1$ lumière. Cette science alors n'était pas faite. Science tout expérimentale, elle n'avait pas assez d'années ni de maturité pour tant affirmer. Elle
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a vieilli depuis, elle promet aux hommes d'État quelques dogmes à appliquer avec mesure aux sociétés humaines 9 quelques sources d'aisance et (Juelques liens de fraternité de plus à serrer entre les nations.
J'entremêlai ces fortes études de celle qui m'avait toujours attiré davantage^ dès mon en^ fance : c'était l'étude de la diplomatie ou des rap* ports des gouvernements ^itre eux. Un hasard m'ouvrit les sources. J'avais écrite pendant mon application à l'économie politique, une brochure d'une centaine de pages, sur une question qui préoccupait vivement alors les esprits. Le titre de cette brochure était.: Quelle est la place qxitme noblesse peut occuper en Fr&nce dans w% gmyvet^ nement constitutionnel? Je traitai cette question très- délicate dans un pareil moment avec l'in^ stinct de bon sens assez net que la nature m'avait donné , et avec cette impartialité d'un jeune esprit indépendant qui s'élève sattA peine au-dessus des
vanités d'en haut , des envies d'en bas et des préjugés de son temps. J'y parlais avec amour du
peuple, avec intelligence des institutions , avec respect de cette noblesse historique dont les noms ont été longtemps le nom de la France elle-même sur les champs de bataille , dans nos magistratures et à l'étranger. Je concluais à la suppTession de tout privilège de noblesse autre que la mémoire des peuples , qu'on ne supprime pas. Je demandais une pairie élective, et je démontrais que, dans un pays libre, il n'y avait d'autre noblesse que l'élection , stimulant perpétuel au service du pays et récompensé temporaire du mérite ou de la vertu des citoyens.
Julie, à- qui j'avais prêté ce manuscrit pour la mettre de moitié dans mes travaux comme dans ma vie, l'avait fait lire à un homme distingué de sa société intime pour le jugement duquel elle avait une extrême déférence. C'était M. M***, digne fils de l'illustre membre de l'Assemblée constituante, longtemps secrétaire particulier de l'empereur, alors royaliste constitutionnel : un de ces esprits qui n'ont point de jeunesse , qui naissent mûrs et
qui meurent jeunes en laissant un grand vide dans leur temps. M. M***, après avoir lu mon travail, demanda à Julie quel était Thomme politique qui avait écrit ces pages. Elle sourit et lui avoua que c'était l'œuvre d'un très-jeune homme qui n'avait ni nom, ni expérience, ni antécédents dans les affaires. M. M*** voulut me voir pour le croire. Je lui fus présenté. Il me voua une bienveillance qui devint depuis de l'amitié et qui ne s'est pas démentie jusqu'à son lit de mort. Je n'imprimai pas ce travail; mais M. M*** me présenta à son ami, M. de Reyneval, esprit lumineux, cœur ouvert, intelligence attrayante et enjouée quoique laborieuse et grave. Il était alors l'âme de nos affaires étrangères. II est mort ambassadeur à Madrid. M. de Reyneval, qui avait lu mon travail, m'accueillit dans sa maison avec cette grâce encourageante et avec ce sourire cordial qui suppriment la distance et qui enlèvent du premier regard le cœur d'ui:i jeune homme. C'était un dé ces hommes de qui on aime à apprendre parce qu'ils ont l'air de se répandre en enseignant, et de donner au lieu d'imposer. On apprenait mieux l'Eu-
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rope dans une conversation de quelques matinées avec cet homme charmant que dans une bibliothèque de diplomatie. Il avait le tact, ce génie inné des négociations. Je lui dois le goût de ces hautes affaires qu'il remuait en sentant leur importance , mais 9ans paraître en sentir le poids. Sa force rendait tout léger, sa facilité donnait du cœur et de la grâce aux affaires. Il entretint en moi le désir d'entrer dans la carrière diplomatique. Il m'introduisit lui-même chez M. d'Hauterive, direc* teur des archives, et Tautorisa à m' ouvrir les recueils de nos négociations. M. d'Hauterive, vieillard blanchi: sur les dépêches, était la tradition immuable et le dogme vivant de notre diplomatie. Avec sa taille imiposante , sa voix sourde , ses ehe-»veux toufius et poudrés , ses longs sourcils retombant sur un œil profond et terne, il avait l'air d'un siècle qui parlait. Il me reçut en père, heureux de tne transmettre l'h^ita^ de ses vieilles économies de science; il me fit lire, ôompulser, travailler et njoter sous ses yeux, dans son cabinet. Deux fois par semaine, j'allais étudier quelques» heures sous sa direction. J'aime le souvenir de cette verte
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et prodiguQ vieillesse qui se donnait ainsi à un jeune homme dont il ne savait pas même le nom* M. d'Hauteriye mourut pendant le combat de juillet 1 830 et au bruit du caoon qui déchirait la politique de la inàiaon de Bourbon et les traités de 1845.
Telles étaient les occupations toutes, studieuses et toutes recueillies de mes journées. Je ne désj^ rais rien de plus; mon ambition même d'entrer dans une carrière n'était , au fond , que Tambition de ma pauvre mère et la douleur de lui dépenser son diamant sans lui rapporter quelque compendation dans une amélioration de ma destinée. On m'aurait offert en ce mpmeat une ambassade pour m'éloigner de Paris et un palais pour quitter mon grabat dans mon antichambre, que j'aurais fermé les yeux pour ne pas voir la fortune , et les oreilles pour ne pas l'écouter. J'étais trop heureux, dans mon obscurité , du rayon invisible aux autres qui éclairait et qui embrasait ma nuit.
Mon bonheur se levait quand le jour se couchait. Je dînais ordinairement seul dans ma cellule. Du pain , une tranche de bœuf bouilli assaisonnée de persil et quelques salades de racines formaient habituellement mon repas. Je ne buvais que de l'eau, pour épargner la dépense d'un peu de vin si nécessaire pour corriger l'eau fade et souvent fétide de Paris. Une vingtaine de sous par jour suffisaient ainsi à mon dîner. Ce repas nourrissait encore avec moi le pauvre chien qui m'avait adopté. Après le dîner, je me jetais sur mon lit, accablé de la solitude (Bt du travail du jour ; j'abrégeais ainsi par le sommeil' tes longues heures nocturnes qui me séparaient encore du seul moment où commençait vrai^ ment te temps pour moi : heures que les jeunes gens de mon âge dépensent , comme je l'avais fait moi-même avant ma transformation, dans les théâtres, dans les lieux publics, et dans les délassements dispendieux d'une capitale.
A onze heures, je m'éveillais. Je m'habillais avec la simplicité décente d'un jeune homme dont la taille , la figure et les cheveux ondes par le peigne le parent de peu. Une chaussure propre, du linge
blanc y un vêtement totijours noir brossé de mes propres mains, boutonné jusqu'au col, comme le costume des jeunes disciples des écoles du moyen âge 9 un manteau militaire rejeté à grands plis sur l'épaule gauche et préservant l'habit des éclaboussures de la rue; tel était le costume uniforme, simple et obscur qui, sans trahir ma situation ^ n'affectait ni luxe ni misère, et ine permettait de passer de ma solitude dans un salon sans attirer mais sans choquer les yeux des indifférents.
Je sortais à pied, car le prix d'une course de voiture m'aurait dépense un jour dé ma vie. Je suivais les trottoirs; Je longeais les murailles. J'évitais les roues. Je marchais lentement sur la pointe des pieds pour préserver mon costume de la boue, qui dans le salon éclairé de bougies aurait trahi l'humble piéton. Je ne me pressais pas, car je savais que Julie recevait, tous les soirs, les amis de son mari dans sa chatnbre 6u dans son salon.
Je voulais attendre que la dernière voiture eût quitté la porte, avant d'y frapper. J'avais cette réserve, non pas seulement pour éviter les observations sur l'assiduité d'un jeune inconnu dans la
maison d'une si jeune et si belle fenimey mais surtout pour ne pas partager son regard et ses paroles avec les indiflFérents dont elle était obligée , à cette heure, de soutenir et de relever l'entretien. 11 me semblait que chacun d'eux me dérobait une part de sa présence et de son âme. La voir, l'entendre et ne pôs la posséder seul, c'était plus cruel quelquefois pour moi que ne pas la voir du tout.
Je marchais , pour dépenser le temps , d'un bout à l'autre d'un pont qui franchit la Seine presque en face de la maison q\ie Julie habitait. Combien de milliers de fois n'ai-je pas compté les planches de ce pont qui résonnaient sous mes pas ! Combien de pièces de monnaie de cuivre n'ai-je pas jetées en passant et en repassant , dans la tasse de ferblanc du pauvre aveugle assis par la neige ou par la pluie contre le parapet de ce pont ! Je priais pour que mon obole retentissant dans le coeur du misérable et de là à l'or^Ue de Dieu, m'obtînt en
retour le départ d'un importun qui retardait mon bonheur et la sécurité d'une longue soirée!
Julie, qui connaissait ma répugnance à trouver des étrangers chez elle , était convenue avec moi d'un signal qui me dirait de loin l'absence ou la présence des visiteurs dans son petit salon. Quand il y avait foule , les deux volets intérieurs de l'étroite fenêtre étaient fermés : je ne voyais que la faible lueur des bougies filtrer entre les deux battants. Quand il n'y avait qu'un ou deux familiers prêts à se retirer , un des battants était fermé. Enfin ^ quand tout le monde était parti , les deux battants s'ouvraient ainsi que les rideaux , et je pouvais voir de l'autre rive la clarté de la lampe posée sur la table devant laquelle elle lisait ou elle écrivait en m'attendant. ,Mes yeux ne perdaient jamais de vue cette lueur lointaine, viable et intelligible pour moi seul au milieu de ces milliers de lueurs de fenêtres, de réverbères, de boutiques, de voitures, de eafés, et de ces avenues de feux mobiles ou immobiles qui illuminent^ la nuit, les façades et les horizons de Paris. Toutes ces autres • illuminations disparaissaient pour moi. Il n'y avait
plus d'autres clartés sur la terre , plus d'autre étoile dans le firmament que cette petite fenêtre Tonde semblable à un œil ouvert sur moi pour me chercher dans l'ombre, et vers laquelle mes yeux: ^ ma pensée, mon âme, étaient sans cegse et uniquement tendus ! puissance incompréhensible de cette nature infinie de l'homme qui peut remplir les espaces de mille univers et les trouver encore xtrop étroits pour son universalité ! ou qui peut se concentrer dans un seul petit point lumiujeux brillant à travers ïa brume d'un fleuve, parmi l'océan de feux d'une ville immense , et trouver son infini de désirs, de sentiments, d'intelligence et d'amour dans cette seule étincelle qui ne rivaliserait qu'à peine avec le ver luisant d'une nuit d'été ! Que de fois ne me suis -je pas dit cela alors en marchant enveloppé jusqu'aux yeux sur mon pont obscur? Que de fois ne me suis -je. pas écrié en regardant cet œil -de-bœuf brillant dans lé lointain : « Mon u Dieu, soufflez sur toutes les clartés de là terre,. (( éteignez tous ces globeç lumineux du firmament, « mais laissez l\iire éternellement cette petite clarté, « étoile mvstérieuse de deux vies. Et cette lueur
u éclairera assez tous les mondes et suffira, pen-;- « dant votre éternité , à mes yeux ! »
Hélas ! je l'ai yue depuis s'éteindre cette étoile de ma jeunesse, ce foyer de mes yeux. et de mon cœur! J'ai vu les volets de la fenêtre rester de longues années fermés sur la funèbre obscurité de la petite chambre. Puis je les ai vus se rouvrir un jour, une année. Puis j'ai osé regarder pour savoir qui est-ce qui osait vivre où elle avait vécu. Puis j'ai vu paraître , les jours d'été , au bord de cette fenêtre inondée de soleil et parée de vases de fleurs, une jeune femme inconnue jouant et souriant avec un enfant nouveau -né, sans se douter qu elle jouait sur un sépulcre, que ses sourires devenaient des larmes dans les yeux d'un passant , et que cette vie était une ironie de la mort!... Puis je suis revenu souvent , dans la nuit, et j'y reviens maintenant toutes les années encore , m'approcher à pas craintifs de ce mur, toucher cette porte, m'asseoir sur ce banc de pierre, regarder les lueurs , écouter les bruits qui se font là - haut , et me figurer un moment que je vois le reflet de sa lampe , que j'entends le timbre de sa voix , que je
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vais frapper à la porte , qu'elle m'attend et qoe je
vais monter! mémoire! es-tu un bienfait du
ciel ou un supplice de l'enfer? ...*..
k»**>*** »••»*■• «é — Mais pardon , mon ami , je reprends mon récit, puisque tu le veux.
Julie» le lendemain de mon arrivée, m'avait pré-* sente au vieîHard qui lui servait de père et dont elle illuminait les derniers jours du rayonnement de son âme, de sa tendresse et de sa beauté. Il m'avait reçu comme un second fils. Il connaissait par elle notre rencontre en Savoie, notre attachôment fraternel l'un pour l'autre, notre corres-* pondance de tous les jours ^ et cette parenté de nos deux âmes révélée par la conformité de nos instincts, de nos âges et de nos sentiments. Il sa** vait la pureté surnaturelle de l'attachement que la nature et la société nous interdisaient d'altérer ja^ mais. Il n'avait d'inquiétude et de jalousie que
pour le bonheur , la renommée et la vie de sa pupille. Il craignait seulement qu'elle n'eût été séduite ou trompée par ces premiers regards qui sont quelquefois la révélation, quelquefois l'illusion des jeunes femmes, et qu'elle n'eût donné son cœur à un homme créé par sa seule imagination. Mes lettrès , dont elle lui lisait de nombreux passages , l'avaient un peu rassuré cependant. Ma physionomie pouvait seule lui dire si mes sentiments étaient de la nature ou de l'art dans ces lettres; car le style peut mentir, le visage jamais.
Le vieillard m'examina avec cette attention un peu inquiète qu'on dérobe sous un regard un moment replié. Mais à mesure qu'il me contemplait et qu'il m'interrogeait, je voyais ce regard s'ouvrir, s'éclairer de satisfaction intérieure , s'attendrir de confiance et d'accueil, et se poser sur moi avec Cette sécurité et cette caresse des yeux , qui sont les paroles muettes, mais les meilleures paroles d'un premier entretien. L'ardent désir de plaire au vieillard , la timidité naturelle à un jeune hornme qui sent le sort de son cœiir dans le jugement* qu'on va porter de lui , la crainte que cette impression
ne me fôt contraire , la présence de Julie qui me troublait en m'encourageant , toutes ces nuances de ma pensée lisibles dans la modestie de mon atti-» tude et dans la rougeur de mes joues, parlèrent sans doute pour moi mieux que je n'aurais parlé moi-même. Le vieillard me prit les mains avec un geste tout à fait paternel et me dit : vc Rassurez- «vous, Monsieur, et comptez deux amitiés, au « lieu d'une, dans cette maison. Julie ne pouvait « pas mieux choisir un frère , et moi je n'aurais « pas mieux choisi un fils. » Il m'embrassa, et nous causâmes comme s'il m'eût vu depuis mon enfance, jusqu'à l'heure où un vieux serviteur venait régulièrement tous les soirs , au coup de dix heures, lui donner le bras pour le soutenir sur
l'escalier et le reconduire dans son appartement.
C'était une belle et charmante vieillesse , à qui l'on ne souhaitait rien que la sécurité d'un lendemain. Cette vieillesse toute désintéressée et toute
paternelle ne blessait nullement le regard à côté de cette jeune femme. C'était un peu d'ombre du soir sur un épanouissement du matin. Mais on sentait que cette ombre était {protectrice , et qu'elle abritait tout, sans rien flétrir de cette jeunesse, de cette innocence et de cette beauté.
Les traits de cet homme illustre étaient réguliers comme ces lignes pures des profils antiques que le temps décharné un peu sans les altérer. Ses yeux bleus avaient le regard adouci mais pénétrant d'une vue usée qui regarde à travers une brume légère. Sa bouche était fine comme un demi-mot, enjouée comme un sourire de père aux petits enfants. Ses cheveux éméchés par Tétude et par l'âge avaient la souplesse et les inflexions d'un duvet de cygne. Ses mains étaient effilées et blanches comme . les mains de marbre de la statue de Sénèque mourant faisant ses adieux à Pauline. Son visage amai* gri et pâli par les longs travaux de l'esprit n'avait point de rides parce qu'il n'avait jamais eu de chair. Quelques veines bleues et épuisées de sang serpentaient Seulement sur les tempes aplaties. Son front, cet organe que les pensées sculptent et polissent
comme la dernière beauté de Thomme, réfléchissait les lueurs du foyer. Les joues avaient cette délica* tesse de peau, cette transparence de teinte d'un visage qui a vieilli à lx)mbre des murs et que le vent ni le soleil, n'ont jamais liâlé. Teint de femme qui efféminé, à la fin de la vie, la physionomie des vieillards. Il leur donne quelque chose d'aérien, de fugitif et d'impalpable, comme une ombre qu'un souffle trop fort risquerait de faire envoler. Ses paroles mûres , réfléchies , enchâssées naturellement dans des phrases. brèves,. nettes, luniineuses^ avaieht la précision d'une bouche qui a beaucoup choisi en dictant ou en écrivant les jformes de ses pensées. Il entrecoupait ces phrases de longs si* lences , comme pour leur donner le temps de pénétrer dans l'oreille et d'être goûtées par l'esprit de ceux qui l'écoutaient. 11 les assaisonnait d'un enjoueoient toujours gracieux , jamais cynique, comn^e des ailes légères dont il relevait de temps en temps et à dessein la conversation .pour l'empêcher de s'appesantir sons le poids trop continu des idées.
Après quelques jours , j'adorai ce sage et charmant vieillard. Si je devais vieillir , je souhaiterais de vieillir comme lui. Une seule chose m'affligeait en le regardant, c'est qu'il s'avançait d'un pa§ serein vers la mort, sans croire à l'immortalité. Les sciences naturelles, qu'il avait beaucoup étu* diées , avaient accoutumé son esprit à ,se confier exclusivement au jugement de ses sens ; ce qui n'était pas palpable n'existait pas pour lui, ce qui n'était pas calculable ^ n'avait point d'élément de certitude, à ses yeux; la matière et le chiffre composaient pour lui l'univers; les nombres étaient son Dieu; les phénomènes étaient sa révélation; la nature était sa bible et son évangile ; sa vertu c'était l'instinct ; sans voir que les nombres, le^ phénomènes , la nature et la vertu ne sont que des hiéroglyphes écrits sur le rideau du temple, et dont le sens unanime est : Divinité» Esprits sublimes , mais rétifs , qui montent merveiUeu^ment
2fr4 RAPHAËL.
de degrés en decrés Tescalier de la science, sans vouloir jamais franchir le dernier qui mène à Uea !