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En peu de jours, ce second père s^attacha tellement à moi , qu*il voulut me donner quelquefois , le matin, dans sa bibliothèque, des leçons des hautes sciences qui avaient fait son illustration et qui faisaient maintenant ses délassements. J^y venais de temps en temps le matin. Julie y montait souvent aux mêmes heures. C'était un spectacle rare et touchant que celui de ce vieillard assis au milieu de ces livres , monument des connaissances humaines et de la philosophie dont il avait épuisé toute sa vie les pdges, ouvrant les mystères de la nature et de la pensée à un jeune honmie debout derrière lui, tandis qu'une femme belle et jeune comme la Béatrice du poëte de Florence, cette philosophie idéalisée, cette sagesse amoureuse , servait de premier disciple à ce vieillard et de condisciple à ce jeune frère. Elle apportait les
livres 9 feuilletail les pages, marquait de son beau doigt rose les chapitres; elle circulait à travers les sphères ^ les globes , les instruments, les monceaux de volumes dans cette poussière de la science humaine ; elle ressemblait à l'âme de la nature qui se dégageait de cette matière pour Tallumer et la faire brûler et aimer.
En peu de jours, j'avais plus appris et plus compris que dans des années de sèches et solitaires études. Les infirmités fréquentes de l'âge dans le maitre interrompaient trop souvent ces entretiens et ces leçons du matin!
Mais je continuais à venir , tous les soirs , consumer une partie de: mes nuits dans l'entretien de celle qui était , à elle seule , la nuit et le jour , le temps et l'éternité pour moi. Comme je te l'ai déjà dit, j'y venais au moment où les importuns quittaient son salon. Quelquefois je restais de longues Jaurès sur le pont ou sur le quai , marchant ou m'arrétant tour à tour, et attendant vainement que
206 KAPHAEL.
le volet intérieur ^'ouvrît en plein ou à moitié pour me faire Tappel muet dont nous étions convenus. Que de flots paresseux de la Seine emportant avec eux, sous Tarcbe des ponts les lueurs flottantes de la lune bu les réverbérations des fenêtres de la ville, n'ai* je pas ainsi suivis dans leur fuite ! que d'heures et de demi-heures frappées par le marteau des églises voisines ou lointaines , n'ai-je pas ainsi comptées en les maudissant de leur lenteur ou en les accusant de leur précipitation ! Je connaissais le timbre de ces voix d'airain de toutes les tours de Paris, 11 y avait des jours heureux et des jours néfastes. Quelquefois je montais sans avoir attendu un seul instant. Je ne trouvais auprès d'elle que son mari, qui dépensait en récits enjoués et en douces causeries les heures qui le préparaient au sommeil. Quelquefois je n'y rencontrais qu'un ou deux amis de la maison. Ils entraient un instant, apportant la nouvelle ou l'émotion du jour. Ils donnaient à l'amitié les prémices de leur soirée , achevée ensuite dans ies salons politiques. C'é^ taient le plus habituellement des hommes parlementaires, des orateurs éminents des deux chanl*
RAPHAËL. 'i67
breSjSuard, Booàld, Monnier, Reyneval, Lally- ToUendal, vieillard à Tâme juvénile; Laine, Je plus pur calque de la vertu et de l'éloquence an* tiques qiie j'aie jamais vénéré dans nos temps mo-' dernes ; romain de cœur, dé langue et d'extérieur, à qui il ne manquait du Romain que la toge pour être le Ciçéroh ou le Caton de son temps. Je m'àtr tachai d'une admiration et d'un respect plus tendre à cette incarnation d'un grand citoyen, M. Laine me distingua lui-même par quelques •regards et par quelques mots de prédilection. Il fut, depuis, mon maître. Si «j'avais un jour une patrie à servir et une* tribune à remplir, le souvenir de son patriotisme et de soti éloquence poserait devant moi comme un modèle non à égaler jamais^ mais à imiter de loin.
Ces hommes se succédaient autour de la petite table à ouvrage. Julie était à demi couchée sur son canapé. Je me tenais respectueux: et silencieux dans le coin de la chambre, loin d'elle, écoutant, réfléchissant , admirant on désapprouvant en moimême , mais ouvrant rarement les lèvres, à moins d'être interrogé , et ne mêlant que quelques mots
timides et réservés, à demi-voix , à ces conversations. J'ai toujom's eu avec des convictions trèsfortes , un extrême embarras à les énoncer devant les hommes. Us me semblaient infiniment supérieurs à moi en âge et en autorité. Le respect pour le temps y pour le génie et pour la renommée fait partie de ma nature. Un rayon de gloire m'éblouit. Un cheveu blanc m'impose Un nom illustre m'incline volontairement. J'ai perdu bien souvent de ma valeur réelle à. cette timidité, jamais néanmoins je ne Pai regretté. Ce sentiment de la supériorité des autres est bon dans la jeunesse et dans tous les âges. Il élève l'idéal auquel on veut aspirer. La confiance en soi-même est une insolence envers la nature et envers le tempâ. Si ce sentiment de la supériorité des autres est une illusion , c'est une illusion du dioins qui grandit l'humanité. Elle vaut mieux que Pillusion qui la rapetisse. Hélas ! on la réduit assez tôt à ses justes et tristes proportions!
Ces hommes faisaient, au commencement, peu d'attention à moi. Je les voyais se pencher quelquefois vei*s Julie et lui demander tout bas qUi était
ce jeune homme. Ma physionomie pensive et Timmobilité modeste de mon attitude paraissaient les étonner et leur plaire. Insensiblement ils se rap* prochaient de moi , ils dirigeaient avec une bienveillante intention de geste quelques-unes de leurs paroles de mon côté. C'était comme un encouragement indirect à me mêler à l'entretien. Je le faisais en peu de mots pour leur exprimer ma reconnaissance. ' Mais je rentrais vite dans mon ombre et dans mon silence, de peur de prolonger l'entretien en le relevant. Je ne les considérais que comme le -cadre d'un tableau. Le seul intérêt réel pour moi, c'était le visage, la parole et l'âme de celle que leur présence me dérobait.
Aussi , quelle joie intime et quels battements de cœur quand ils sortaient, quand j'entendais, sous la voûte , le roulement de la voiture qui emportait enfin le dernier d'entre eux ! Nous restions seuls. La nuit était avancée. La sécurité de nos heures
ï70 RAPHAËL.
solitaires augmentait à chaque pas de Taiguille des minutes qui s'appïochait du chiffi-e de minuit sur le cadran de la pendule. On n'entendait plus que de rares voitures ï*ésonner par intervalles sur les pavés du quai^ ou le ronflement du vieux concierge qui dormait sur une banquette du vestibule , au pied de Tescalier.
Nous nous regardions sans parler d'abord, comme étonnés de notre bonheur. Je mè rapprochais de la table auprès de laquelle Julie travaillait à la lampe , à quelque ouvrage de fenune. L'ouvrage s'échappait de ses doigts distraits. Nos regards s'épanouissaient. Nos lèvres se décollaient. Nos cœurs débordaient. Nos paroles , pressées comme des flots contenus par une ouverture trop étroite, hésitaient d'abord à couler. Elles n'épanchaient que goutte à goutte le torrent de nos pensées. Nous ne pouvions choisir assez vite, dans la confusion de choses que nous avions à nous dire , celles que nous étions le plus pressés de nous révéler. Quelquefois il se faisait un long silence par rembarras même et par l'excès des paroles qui s'accumulaient dans nos cœurs sans pouvoir en
sorlir. Puis elles commençaient à couler lentement^ comme ces premières gouttes qui décident la nue à se fondre et à éclater. Ces premières paroles appelaient d'autres paroles qui leur répondaient. Le son de voix de Vxxn entraînait le son de voix de l'autre 9 comme un enfant qui ise précipite entraîne Tautre en tombant. Nos paroles se confondaient un moment sans ordre , sans réponse et sans suite; aucun des deux ne voulant laisser à l'autre le bon* heur de le devancer, dans l'expression d'un sentiment commun. Chacun des deux croyait avoir éprouvé le premier ce qu'il révélait de ses pensées, depuis l'entretien de la veille ou depuis la lettre du matin. Puis ce débordement tumultueux^ dont
nous finissions par rougir et par rire, s'apaisait
enfin. 11 faisait place à un calme épanchement de nos lèvres, qui répandaient ensemble ou alternatif vement la plénitude de leurs expressions. C'était un transvasement continu et murmurant de l'âme de l'un dans celle de l'autre. Un échange sans réserve de nos deux natures. Une transmutation complète d'elle en moi et de moi en elle par la communication réciproque de tout ce qui vivait,
in RAPHAËL.
sentait 9 pensait ou brûlait en nons. Jamais, sans doute , deux êtres aussi irréprochables dans leurs regards et dans leurs pensées m^e, ne mirent plus à nu leur cœur Tun devant l'autre , et ne se révélèrent plus immatériellement le Tond le plus mystérieux de \&jtrs sentiments. Cette innocente nudité de nos âmes restait chaste quoique dévoilée. Elle était comme la lumière qui montre tout et qui ne souille rien. Nous n'avions à nous révéler <iue Tamour sans tache qui nous purifiait en nous embrasant.
Cet amour y par sa pureté même, se renouvelait sans cesse avec les mêmes lueurs dans Tâme, les mêmes rosées sur les yeux , les mêmes saveurs virginales de premier épanouissement. Tous les jours étaient comme le premier jour. Tous les moments étaient semblables à cet ineffable moment où on' le sent éclore en soi et se répéter dans le cœur et dans le regard d'un autre soi-même; toujours fleur, toujours parfum, toujours ivresse, parce que le fruit n'en sera jamais cueilli.
Cet amour prenait , pour se traduire , toutes les formes infinies par lesquelles Dieu a permis à Tâme de se communiquer à l'âme, à travers la barrière transparente des sens. Depuis le regard qui contient le plus de nous* mêmes dans un rayon presque immatériel , jusqu'aux paupi^es fermées qui sem* blent recueillir en nous l'image regue » pour l'em* pécher de s'évaporer, depuis la langueur jusqu'au délire, depuis ie soupir jusqu'au cri ^ depuis le long silence jusqu'à ces paroles intarissables qui coulent des lèvres sans pause et sans fin, qui coupent l'haleine^ qui lassent la langue, qu'on prononce sans les entendre soi-même, et qui n'ont au fond d'autre signification que celle d'un ^ort impuissant pour dire et pour redire ce qui ne peut jamais être assez
dit !
Nous avions souvent parlé ainsi des heures entières, à demi -voix , le coude sur la petite table, le visage près du visage, les deux regards presque
m RAPHAËL.
confondus , sans nous apercevoir que l'entretien avait duré plus que la durée d'une respiration : tout étonnés que les minutes eussent couru aussi vite que nos paroles et que l'horloge sonnât l'heure inexorable de nous séparer.
C'étaient tantôt des interrogations et des réponses sur les plus fugitives nuances de nos'natures et de nos pensées. Des dialogues à voix à peine entendue. Nos haleines articulées plus que des paroles saisissables. Des confessions rougissantes de nos plus sec^ts et de nos plus sourds gémissements intérieurs. Des étonnements et des exclamations de bonheur en nous découvrant des impressions semblables et répercutées, l'une dans l'autre, comme la lumière dans la réverbération , comme le coup dans le contre-coup, comme la figure dans l'image. Nous nous écriions en nous levant du même élan simultané : « Nous ne sommes pas « deux ! nous sommes un seul être sdus deux « natures qui nous trompent. Qui dira vous à a l'autre! qui dira moi? Il n'y a pas •moi, il n'y a
(' pas vous, il y a nous! » et nous retombions
anéantis d'admiration sur cette conformité merveil-
leuse , pleurant de délices de nous sentir ainsi
doubles en n'étant qu'un , et d'avoir multiplié notre être en le donnant.
JLiA.J\.iA.*
Quelquefois, et le plus ordinairement, c'étaient des retours et scrupuleusement attentifs sur tous les lieux, sur toutes les circonstances, sur toutes les heures qui avaient amené ou marqué les commencements de notre amour : semblables à une jeune fille qui a laissé égrener en marchant les perles précieuses de son collier et qui revient pas à pas , les yeux baissés sur son chemin , pour les retrouver et les ramasser une à une. Nous ne voulions pas perdre la mémoire d'un de ces sites, d'une de ces heures , de peur de perdre avec eux la mémoire et la jouissance avare d'une seule de nos félicités. Les montagnes de la Savoie; la vallée de Chambéry : les cascades; les torrents; le lac; les pelouses mousseuses, noires d'ombres, ou moirées de lueurs éparses sous les giands bras
276 RÂPHÂBL.
tendus des châtaigniers ; les rayons à travers les branches; le ciel entrevu par les fissures du dôme de feuillage sur nos têtes ; (a Aappe d'azur et les voiles blanches à nos pieds ; nos premières entrevues involontaires de loin , dans les sentiers de la montagne ; nos conjectures alors Tun sur Tautre ; nos rencontres en voguant à contre -sens dans nos bateaux, sur le lac, avant de nous connaître; ses cheveux noirs emportés par le vent; mon attitude indifférente; mes regards détachés de la foule; la double énigme que nous posions ainsi perpétuellement Tun devant l'autre, et dont le mol, pour tous deux , devait être un éternel amour ; puis le jour fatal de la tempête et de l'évanouissement; la nuit de prières dans la mort et dans les larmes ; le réveil dans le ciel;' le retour ensemble, sous l'allée de peupliers, au clair de lune, ma main dans sa main; ses larmes chaudes senties et bues; les premiers mots par où s'étaient échappées nos
deux âmes, le bonheur, la séparation tout
enfin !
Nous ne pouvions nous rassasier de ces détails. C'était comme si nous nous étions raconté une his-
RAPHAEi. 277
toire qui n'eût pas été la nôIre. Mais qu'y avait-il donc désormais dans l'univerâ en dehors de nous ? ô inépuisable curiosité de rsHEnour, tu n'esu pas une puérile distraction de l'heure, tu es l'amour même qui ne peut se lasser de regarder ce qu'il admire , qui ne veut pas laisser échapper une impression , un cheveu^ un cil, un frisson, une rougeur, une pâleur, un soupir de ce qu'il aime, afin d'avoir une raison d'aimer davantage et de jeter avec cliacun de ces souvenirs un aliment de plus dans ce foyer d'enthousiasme oii il jouit lui-même de se sentir consumé I , . . •
Quelquefois Julie pleurait tout à coup de tris-
tesse étrange. C'était de me voir condamné, par cette mort toujours cachée mais toujours présente entre nous, à n'avoir devant les yeux en elle qu'un fantôme de bonheur qui s'évanouirait au moment où je voudrais le presser sur mon cœur. Elle gémissait, elle s'accusait de m'avoir inspiré une
passion qui ne pourrait jamais me rendre heureux ! — • (c Oh ! je voudrais mourir , mourir vite , « mourir jeune et encore aimée , me disait-elle. « Oui , mourir ! puisque je ne puis être à la fois i< que Tobjet et l'illusion amère de Tamour et de la « félicité pour toi ! ton délire et ton supplice tout a ensemble! Âh 1 c*est le plus divin des bonheurs « et la plus cruelle des condamnations confondus c< dans la même destinée ! que l'amour me tue ! et « que tu me survives pour aimer, après moi , selon a ta nature et selon ton cœur ! Je serai moins (( malheureuse en mourant que je ne le suis en (c sentant que je vis de tes peines, et que je te (( voue à la perpétuelle mort de ta jeunesse et de c< ton bonheur !
a — • Oh ! blasphème contre la suprême félicité , f( lui répondis-je en posant ma main tremblante « sous ses yeux, pour que ses larmes tombassent sur w mes doigts. — Quelle vile idée vous faites -vous c< donc de celui que Dieu a trouvé digne de vous « rencontrer , de vous comprendre et de vous a aimer? N'y a-t-il pas plus d'océans de tendresse « et de bonheur dans cette larme qui tombe toute
« chaude de votre cœur sur ma main et que je « bois comme la goutte de sang du supplice divin «de notre âme, que dans les milliers de désirs « assouvis et de voluptés coupables qji se noient « les vulgaires attachements que vous regrettez (( pour moi? Est-ce que je vous ai jamais paru « envier aut^e chose que cette souffrance à deux? (( Ne fait-elle pas de nous deux victimes voloni( taires et pures? N'est-ce pas cet éternel holocauste «de l'amour qui, depuis Héloïse jusqu'à nous, « n'avait peut-être jamais été offert en spectacle « aux anges? Est-ce que j'ai jamais reproché une « seule fois à la destinée, dans le délire même « de mes heures solitaires, de m' avoir élevé par « vous et pour vous au-dessus de la condition des (c hommes? Il m'a donné à aimer en vous non une « femme qu'on peut presser et flétrir dans des c( bras mortels, mais une incarnation impalpable « et sacrée de l'immatérielle beauté? Est-ce que « le feu céleste, dont je brûle délicieusement c( ne consume pas en moi tout charbon des désirs a vulgaires? Est-ce qu'il ne me convertit pas tout « entier en flamme? Est-ce que cette flamme n'est
280 RAPHABL.
a pas auasi {mre et ausai suave que les rayons de « votre âme qui Tout allumée et qui Teutretieauent a éterneileiueut par vos yeux? Ah! lulîe! prenez (c de vous une idée plus digue de vous^méme^ et « ne pleurez pas sur les peines que vous croyez a m'imposer ! Je ne souffre pas. Ma vie est un con- « tinuel débordement de bonheur. Une plénitude « de vous seule, Une paix. Un sommeil dont « vous êtes le rêve ! Vous m'avez transformé « en une autre nature. Moi souffrir? Ah! je vou- « drais quelquefois souffrir en ^et , pour avoir a quelque chose à offrir au Destin , en retour de « ce qu'il m'a donné en vous, ne fût-ce que le (c sentiment d'une privation et l'amertume d'une << larme? Car souffrir pour vous serait peut-être ce la seule chose qui pût ajouter uiie goutte de « plus à la coupe de bonheur dont je suis inondé. « Souffrir ainsi est-ce donc souffrir ou jouir? Non : (C vivre ainsi c'est mourir, il est vrai ; mais c'est « mourir quelques années plus tôt à cette misérable « vie , pour vivre d'avance de la vie du ciel ! »
Elle le croyait. Je le croyais en le disant moimême. Je joignais les mains devant elle. Nous nous séparions , enfin , après ces entretiens , elle gardant y moi emportant, pour nous en nourrir séparés jusqu'au lendemain, l'impression du dernier regard et l'écho du dernier accent qui devait nous faire vivre et attendre tout un long jour.
Je la voyais ouvrir sa fenêtre, quand j'avais passé le seuil de sa porte, s'accouder entre ses fleurs sur la barre de fer du balcon ; me suivre aussi loin que la brume de la Seine laissait se dessiner mon ombre sur le pont. Je me retournais tous les huit ou dix paô ^ pour lui renvoyer mon âme avec mon regard et mon soupir qui ne pouvaient la quitter. Il me semblait que mon être se partageait en deux; ma pensée pour revoler et habiter près d'elle ; et que mon corps seul , comme un être machinal, regagnait à pas lents, dans l'ombre des rues désertes, la porte de l'hôtel où je revenais me coucher.
Ainsi s'écoulèrent, sans autre diversité que celle de mes études et de nos impressions , les mois délicieux de l'hiver. Ils touchaient à leur fin. Déjà les premières splendeurs du printemps entreluisaient au sommet des toits^ sur le dédale humide et obscur des rues de Paris. Mon ami V***, rappelé par sa mère, partit. Il me laissa seul dans la petite chambre où il m'avait reçu pendant mon séjour. V*** devait revenir en automne. Il avait payé ce logement pour l'année entière. Absent, il me laissait encore sa fraternelle hospitalité. Je le vis partir avec uû serrement de cœur. Je n'avais plus personne à qui parler de Julie. Mes sentiments allaient peser sur mon cœur d'un poids d'autant plus lourd que je ne les déposerais plus dans un autre cœur. Mais c'était un poids de bonheur ; je pouvais encore le soulever. Bientôt il devint un poids d'angoisses que je ne pouvais confier à personne, et encore moins à celle que j'aimais.
Ma mère m'écrivit que des désastres inattendus de fortune et des gênes domestiques avaient frappé mon père avec une telle âpreté de sort que la maison paternelle , autrefois si large , si ouverte et si hospitalière , était devenue une indigence relative qui forçait mon pauvre père à me retrancher la moitié de ma pension , pour suffire , avec bien de la peine, à Tentretien et à l'éducation des six autres enfants. Il fallait donc, me disait- elle ^ ou me presser de trouver des moyens d'honorable existence, par mes propres efforts, à Paris', ou bien revenir dans la maison de famille et vivre, à la campagne , du pain de tous dans la médiocrité et dans la résignation. La tendresse de ma mère me consolait d'avance de cette douloureuse nécessité. Elle me faisait le tableau du bonheur qu'elle aurait à me revoir. Elle m'étalait la perspective gracieusement colorée des travaux des champs et des simples plaisirs de la vie rurale. D'un autre côté , quelques-uns des amis de jeu et de plaisir de mes premières années de désordre, tombés dans la misère, m'ayant rencontré à Paris, me rappelèrent de petites obligations que j'avais con-
i'^ RAPHAËL.
tractées envers eux et me p^^Teflt de vcdît à leur âecoors. Ils me dépoaillèreDi p^i a pe« aiiiâ de la meilleure partie do trésor d'économie que /avais amasâé pour aie soutenir plos longtemps à Paris. Je touchais au fond de ana petite bourse. Je songeai à tenter enfin la fortune par la renonuiiée.
Un matin, après une violente lutte entre ma timidité et mon amour , Tamour remporta. Je cachai sous mon habit le petit manuscrit relié en carton vert; il cont^iait les poésies, ma dernière espérance. Je m'acheminai , en hésitant et en chancelant souvent dans mon dessem , vers la maiscm d'un célèbre éditeur , dont le nom est associé à la gloire des lettres et de la librairie françaises : M. D**^. Ce nom m'attira le premier parce qu'indépendamment de sa célébrité comme éditeur M. D^^ était de plus un écrivain assez considéré alors* Il avait publié ses propres vers avec tout le luxe et tout le retentissement d'un poëte qui possède les voix de sa propre renommée. Arrivé rue Jacob, à la porte de M. D***, porte tapissée de gloires, il me fallut un redoublement d'effort sur moi -même pour franchir le seuil. Un autre
pour monter Tescalier. Un autre enfin plus violent encore pour sonner à la porte de son cabinet. Mais je voyais derrière moi le visage adoré de Julie qui m'encourageait, et sa main qui me poussait. J^osai tout.
M. D***, homme d'un âge mûr, d'une figure précise et commerciale, d'une parole nette et brève comme celle d'un homme qui sait le prix des minutes, me reçut avec politesse. Il me demanda ce que j'avais à lui dire. Je balbutiai assez longtemps. Je m'embarrassai dans ces contours de phrases ambiguës, où se cache une pensée qui veut et qui ne veut pas aboutir au fait. Je croyais gagner du courage en gagnant du temps. A .la fin, je déboutonnai mon habit. J'en tirai le petit volume. Je le présentai humblement, d'une main tremblante à M. D***. Je lui dis que j'avais écrit ces vers ; que je désirais les faire imprimer pour to' attirer sinon la gloire , dont je n'avais pas la ridicule illusion , au moins l'attention et la bienveillance des hommes puissants de la littérature; que ma pauvreté îïe me permettait pas de faire les frais de cette impression ; que je venais lui sou-
296 RAPUABL.
mettre mon œuvre et loi demander de la publier si , après Tavoir parcourue , il la jugeait digne de quelque indulgence ou de quelque faveur des esprits cultivés.
M. D^^ sourit avec une ironie mêlée débouté, hocha la tête , prit le manuscrit entre deux doigts habitués à froisser dédaigneusement le papier, posa mes vers sur sa table, et m'ajourna à huit jours pour me donner une réponse sur Tobjet de ma visite. Je sortis.
Ces huit jours me parurent huit siècles. Mon avenir , ma fortune , ma renonunée , la consolation ou le désespoir de ma pauvre mère, mon amour, enfin ma vie et ma mort étaient dans les mains de M. D***. Tantôt je me figurais qu'il lisait ces vers avec la même ivresse qui me les avait dictés sur les montagnes ou au bord des torrents de mon pays. Qu'il y retrouvait la rosée de mon âme, les larmes de mes yeux, le sang de mes jeunes veines. Qu'il réunissait les lettrés ses amis pour entendre ces vers. Que j'entendais moi-même, du fond de mon alcôve , le bruit de leurs applaudissements. Tantôt je rougissais en moi-même
d'avoir livré aux regards d'un inconnu une œuvre si indigne de la lumière. D'avoir dévoilé ma faiblesse et ma nudité pour un vain espoir de succès qui se changerait en humiliation sur mon front , au lieu de se convertir en joie et en or entre mes mains. Cependant l'espéraince aussi obstinée que mon indigence reprenait le dessus dans mes rêves , et me conduisait d'heure en heure jusqu'à l'heure assignée par M. D***.
Le cœur me manqua en montant , le huitième jour, son escalier. Je restai longtemps debout sur le palier de la porte , sans oser sonner. Quelqu'un sortit. La porte restait ouverte. Il fallut bien entrer. Le visage de M. D*** était inexpressif et ambigu comme l'oracle, il me fit asseoir, et cherchant mon volume enfoui sous plusieurs piles de papiers. — « J'ai lu vos vei-s, Monsieur, me dit- il. ils ne (c sont pas sans talent, mais ils sont sans étude. (( Ils ne ressemblent à rien de ce qui est reçu et
ti recherché dans nos poètes. On ne sait où vous u avez pris la langue ^ les idées , \eè images de « cette poésie. Elle ne se classe éM& aucun genre « défini. C'est dommage , il y a de rhannonîe* (( Renoncez à ces nouveautés qui dépayseraient le V génie français. Lisez nos mattres , Deiille , u Pamy^ Michaud^ Raynouard, Luce de Lancival, u Fontanes, voilà des poètes chéris du public. w Ressemblez à quelqu'un si vous voulez qu'on « vous reconnaisse et qu'on vous lise! Je vous (( donnerais un mauvais conseil en vous engageant « à publier ce volume , et je vous rendrais mauvais « service en le publiant à mes frais. >- En me parlant ainsi , il se leva et me rendit le manuscrit. Je ne cherchai point à contester avec la destinée ; elle parlait pour moi par la bouche de cet oracle. Je remis le volume sous mon habit. Je remerciai M. D*^^. Je m'excusai du temps que je lui avais fait perdre^ et je descendis , les jambes brisées et les yeux humides , les marches de l'escalier.
Ah! si M. D^*^ homme bon, sensible, palron des lettres , avait pu lire au fond de mon cœur et comprendre que ce n'était ni la fortune ni la gloire
que venait mendier, àon œuvre à la main , ce jeune inconnu? n;[ais que c'était l'amour et la vie que je lui deiuandais, je suis convaincu qu'il aurait imprimé le volume. Le ciel , au moins , lui en aurait rendu le prix !
Je rentrai désespéré dans ma chambre. L'enfant et le chien s'étonnèrent, pour la première fois, des ténèbres de ma physionomie et de l'obstination de mon silence. J'alluïnai le poêle. J'y jetai feuille à feuille le volume tout entier, sans en sau* ver une page. — « Puisque tu n'es pas bon à (( m'acheter un jour de vie et d'amour, m'écriai-je (( sourdement en le voyant brûler, que m'importe « que l'immortalité de mon nom se consume avec «toi! Mon immortalité, ce n'est pas la gloire, « c'est mon amour ! »
Le même soir., je sortis à la nuit tombante. Je vendis le diamant de ma pauvre mère. Je J'avais gardé jusque-là, dans l'espoir d'en racheter le prix par mes vers et de lui rapporter son anneau
290 RAÇHAEL.
intact. Je baisai furtivement et je mouillai de larmes ce diamant, eh le remettant au lapidaire. Le marchand parut lui-même attendri. Il comprit bien que je n'avais pas dérobé ce diamant, a la douleur que je ne pouvais dissimuler en le Ini remettant. En comptant les trente louis qu'il m'en donna , mes doigts laissèrent twnber cet or, comme s'il eût été le prix d'une profanation. Oh ! combien de diamants d'un prix vingt fois supérieur n'aurais -je pas donnés souvent depuis, pour racheter ce même diamant , ce diamant unique pour ipôi , un morceau du cœur de ma mère! une des dernièf'es larmes de ses yeux! la lumière de son amour ! A quel doigt aura-t-il passé?.
Mais le printemps était venu. -Les tuileries couvraient , le matin , les oisifs de rpmbre verte des feuilles et de la neige embaumée des marronniers. Du haut des ponts j'apercevais au delà de l'horizon de pierre de Chaillol et de Passy les Jongues lignes
ondulées et vei'doyantes des coîliçes de Fleury , de
Meudon et de Sèint-Cloud. Ces collines semblaient
sortir comme des* îles de solitude et de fraîcheur de cet océan de craie. Elles m'eilvoy aient au cœnr comme des remords et des reproches poignants- Cétaient les images, les souvenirs et les soifs de la nature que je venais d^oublier six mois. Le soir, la Im^ flottait avec ses édaboussures de clartés, sur les ondes tièdes de la riviçré. L'astre rêveur ouvrait, à l'extrémité du Kt de la Seine, des avenues lumineuses et des perspectives fantastiques ou l'œil allait se perdre dans des paysages * de vapeur et d'ombre. L'âme y suivait involonfaî-* rement lès yeux. Lés devantures des boutiques, les balcons et lés fenêtres des quais étaient couverts de vases de fleurs. Elles répandaient leurs
parfums jusque sur la iête des passants. Aux coins des rues et au bout des ponts, les bouquetières assises derrière un rideau de plantes épanouies agitaient des branches de lilas, comme pour embaumer là ville. Dans la chambre de Julie, le foyer de la cheminée transformé en grotte de mousse, les consoles, les tables, portaient toutes des pots
2n RAPHAËL.
de violettes, de muguets^ dé roses, de primeyères* Pauvres» fleurs dépaysées des champs! Semblables aux hirondelles entrées par étourdçrie dans un apparteiûent , et qui se froissent les ailes contre les murs en annonçant les beaux jours d'avril aux pauvres habitants des greniers. Le parfum de ces fleurs nous portait au cœur. Nos pensées nous ramenaient naturellement, par Timpression des odeurs et des images , à cette nature au sein de laquelle nous avions été si seuls et si heureux. Nous l'avions oubliée cette nature, tant que les jpurs avaient été sombres, le ciel, âpre, l'horizon fermé. Reclus dans l'étroite chambre où nous étions l'un pour l'autre tout notre univers, naus ne pensions plus qu'il existât un autre ciel, un autre soleil; une autre nature en dehors de nous. Ces beaux jours entrevus à travers, les toits d'une ville immense , vinrent nous, le rappeler. Ils nous troublèrent, ils nous attristèrent, ils' nous attirèrent
par d'invincibles instincts à les contempler, à les savourer, à les boire de plus près dans lès forêts et dans les solitudes des environs de Paris. 11 nous semblait, en concevant ces désirs irrésistibles et
en faisant ces projets de promenades lointaines ensemble dans les bois de Fontainebleau , de Vincennes, de Saint -Germain, de Versailles, que nous allions retrouver nos bois et nos eaux des vallées des Alp^^. Nous y verrions, du moins, les mêmes soleils et les mômes ombres ; nous y reconnaitrions dans les branches les gémissements sonores des mêmes vents.
Le printemps , qui rendait la limpidité au ciej et la sève aux plantes^ rendait aussi une jeunesse plus palpitante et plus pleine au cœur de Julie. Les teintes de ses joues étaient plus vives; les rayons de ses yeiix «plus bleus et plus pénétrants. Sa parole aVait plus d'émotion dans l'accent; sa langueur avait plus de soupirs; sa démarche, plus d'élans et d'enfance dans les attitudes. Une fièvre de, vie l'agitait jusque dans l'immobilité de sa chambre. Cette douce fièvre pressait lès paroles sur ses lèvres , elle donnait des inquiétudes à ses pieds sur le parquet. Le' soir Julie laissait ses rideaux ouverts , elle allait à chaque instant s'accouder à sa fenêtre pour aspirer la fraîcheur de l'eau, les rayons dé la lune , les bouffées d'air végétal qui ,
en suivant la vallée de Meudon , arrivaient attiédies jusque dans les appartements du quai.
— « Oh! donnons, lui dis-je, quelques jours « de fête à nos âmes^ au milieu de tous nos jaurs «de bonheur! Nous, les plus, sensibles et les plus « reconnaissants de tous ces êtres pour lesquels « Dieu ranime sa terre et ses cieux , ne soyons pas « les seuls pour lesquels il les ranime en vain, .« PlongeonS'-nous ensemble dans cet air, dam ces « lueurs, dans ces herbes, dans ces rameaux, dans x< cet océan de végétation et d'animation qui inonde « en ce, moment la terre! Allons voir si rien n^a f.< vieilli d'up jour daqs les ceuvre$ de sai création, <c si rien n'a baissé d'une onde ou d'une note dans (c cet enthousiasme qui chantait, gémissait, aimait ce et criait en nous sur les montagnes ou sur les t( vagues de la Savoie! >»
(( — Oh oui! allons, dit-elle, nouis ne sentirons ii pa3 plus. Nous n'aimç>rons pas mieux, nous ne c( bénirons pas autrement. Mais nous aurons rendu « un coin de la tqrre. et du ciel de plus témoin du « bonheur de detix pauvrqs êtres* Ce temple de « notre amour qui n'était que sur .ces montagnes
« tant aimées sera partout où /'aurai marché et « respiré avec toi !»
Le vieillard encouragea ces courses dans les belles forêts autour de Paris. Il avait Tespoir, entretenu par les igaédecins, que Tair végétal, le contact du soleil qui solidifie tout, et un exercice modéré en pleins champs , . raffermiraient la déli* cate3se maladive des nerfe de Julie , et donne^ raient de l'élasticité à son cœur. Tous les jours de soleil, pendant cinq semaines du premier prin-» temps, je venais la prendre à sa porte y au milieu du jour. La voiture dans laquelle nous montions était fermée , afin d'éviter lés regards et les observations légères que les passants de sa connaissance ou les inconnus auraient pu faire en voyant une si ravissante jeune femme seule avec un bomm^ de mon âge. Je ne lui ressemblais pas assez pour passer pour sojpi frère. Nous descendions de voiture à l'entrée des grands bois, au .pied des collines, aux portes des parcs des alentours de Paris. Nous cherchions à Fieury, à Meudon, à Sèvres, à Sartory, à Vincennes, les piu^ longues et les plus solitaires allées tapissées d'herboB en fleurs que le
sabot des chevaux ne foule jamais, excepté 1^ jours de chasse royale. Nous n'y rencontrions que
quelques enfants ou quelques pauvres femmes qui creusaient la terre avec leur couteau pour y cueillir les chicorées. De temps en temps une biche effrayée bruissait dans les feuilles et franchissait Tallée en s'enfonçant, après nous avoir regardés, dans les taillis. Nous marchions en silence , tantôt l'un pré*cédant l'autre^ tantôt sa main passée sous mon bras. Nous parlions de l'ayenir, du bonheur de posséder à-^soi seul un des arpents de ces milliers d'ar{)ente inhabités , avec une petite maison de garde, sous un de ces vieux chênes. Nous rêvions tout haut. Nous cueillions des violettes ou des pervenches. Nous en faisions des hiéroglyphes échangés entre nous. Conservées dans des feuilles lisses d'ellébore, nous attachions à ces lettres de fleur tel sens , tel souvenir, tel regard > tel soupir, telle prière. Nous nous réservions de les relire quand nous serions séparés. Elles devaient nous rappeler à jamais, ce que nous voulions ne jamais perdre de nos délicieux entretiens, Nous nous asseyions à l'ombre, au bord de l'ai-
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lée. Nous ouvrions un livre, nous essayions de le lire, nous ne pouvions jamais aller au bout de la page. Nous aimions mieux lire en nous-mêmes les pages inépuisables de noà propres impressions. J'allais chercher du lait et du pain bis dans quelque ferme voisine. Nous nàangions sur Therbe en jetant le reste de la coupé aux fourmis , lés miettes du pain aux petits oiseaux. Nous rentrions, au coucher du soleil , dans Tocéàn tumultueux de Paris, le bruit et la foule nous serraient le cœur. Je remettais Julie, ivre du jour, à sa porte. Je rentrais épuisé de bonheur dans ma chambre vide, j'en frappais les murs pour qu'en s'écroulant ils mé rendissent la lumière, la nature et l'amour dont ils me privaient. Je'dinais sans goût. Je lisais sans comprendre. J'allumais ma lampe; j'attendais, en comptant les heures, que la soirée fût assez avancée pour oser retourner à sa porte et redemander à la nuit les entretiens de la matinée.
Nous recommencions les mêmes courses le len-
demain. Ah! combien de troncs d\arbres sont marqués pour moi, dans ces forêts, sur la racine ou sur Técorce, d'un signe.de mon couteau qui me les fera à jamais reconnaître. Ce sont ceux dont elle goûta rombre, ceux au pied desquels elle respira ua flot de vie , un rayon de soleil ou une bouffée de l'odeur des bois ! Le passant les/Voit, ces arbres, sans se douter qu'ils sont pour quelqu'un Ja colonne d'un' temple dont l'adorateur, est sur la terre et dont la -divinité est au <îiel ! Je vais encore les visiter une ou deux fois chaque printemps, aux anniversaires de ces promenades. Quand la cognée les abat, il me semble qu'elle me frappe .moi-même et qu'elle emporte un morceau de mon cœur!
l;xxxvij.
11 y a, au sommet le plu3 élevé et le pluB habituellement solitaire du parc de Saint-Cloud, à l'adroit où le dos de la colline s'arrondit pour s'incliner en deux pentes contraires, l'une vers le vallon de Sèvres, l'autre vers le cçpux du château, un
carrefour composé du croisement de troi^ longues allées. Là, ces allées se renoontrent et forment ea se rencontrant une large pelouse yide. L'œil y découvre . de loin le rare pronaeneur qui viendrait en troubler, le matin, la sécurité. Ce promontoire de colline domine la plaine d'Issy, le cours de la Seine et la route de Versailles. Encaissé par les trois langues de forêt qui s'avancent en triangles entre les allées, noyé sous les longues ombres des arbres qui l'entourent, il ressemble au bassin arrondi d'un lac dont les herbes et les feuillages seraient les flots. Si l'on regarde vers le vallon dé Sèvres, on n'a pour perspective qu'une large et longue pelouse en pente. Elle descend rapidement vers le cours de l'eau comme une cascade de foin vert ondulé sur sa tige par le vent. Cette pelouse va se perdre au fond du vallon dans des masses noires de taillis peuplés de chevreuils. Par - dessus ces taillis on voit, de l'autre jcôté de la Seine, les grands toits d'ardoise bleuâtre et la cime des parcs majestueux de Meudon qui se découpent sur le ciel, d'été. C'est sur ce promontoire, où l'on JQuit à la fois de l'élévation d'un cap, du silence et de l'abri
d'un vallon, et de la solitude d'un désertique nous venions souvent nous asseoir. La poitrine y respire mieux L'oreille y ploftge dans plus de recueillement. L'âme y prend de plus Haut son vol par-dessus les horizons de la vie.
Nous y montâmes, une des premières matinées du mois de mai. C'est l'heure- où l'immense forêt n'a pour hôtes que les daims, tls viennent bondir dans ses allées désertes. Quelques rares gardeschasse les traversent comme un point noir, à rextrémité des horizons. Nous nous assîmes soiïs le septième arbre qui forme le demi^ cercle concave du carrefour, en face de la pelouse de Sèvres. Il y a des siècles dans la charpente vivante de ce chêne et dans les coudures de ses rameaux. Ses racines en se gouttant de sève pour nourrir et pour porter son tronc, ont fait éclater. la terre à ses pieds, l'entourent d'un talus de mousse, cette mousse forme un banc naturel dont le chêne lui-même est le dossier, et dont ses feuilles basses sont le dais.
La matinée était aussi transparente que l'eau de la mer au lever du soleil sous un cap verdoyant des
îles de l'Archipel. Les rayons déjà brûlants de Tété tombaient d'un ciel limpide sur la colline boisée. Ces rayons ressortaient des taillis en haleines tièdes comme les vagues imbibées de soleil y qui viennent baigner à Tombre le pied' des baigneuses. On n'entendait d'autre bruit que la chute de. quelques feuilles sèches de l'hiver précéident. Elles tombaient y aux pulsations de la sève, au pied de l'arbre, pour faire place aux feuilles nouvelles à peine développées» Des vols d'oiseaux se froissaient les ailes contre les branches^ autour des nids, et un vague, un universel bourdonnement d'insectes ivres de lumière, sortaient et rentraient comme une poussière, à la moindre ondulation du foin en fleurs*.
Lxxxviii;
Il y avait une telle cpnsonnance entre notre jeunesse et cette jeunesse de l'année et du jour, une si complète iiarmonie entre cette lumière, cette chaleur, cette splendeur, ces silences, ces légers bruits, cette ivresse pensive de la nature
et nos propres sensations; nous nous sentions $i (Jélicieasement confondus et comme trdnsfigarés dans cet air, dans ce firmament, dans cette vie, dans cette paix ^ dans cette immutabilité' visible de l'œuvre de Dieu aalour de nous; nouef nous possédîons si parfaitement Tun Tautre dans cette solitude, que nos pensées et nos sensations 6urabondantes mais satisfaites se sufGisaienf. Elles n>vâient pas même la fatigue intérieure de chercher des paroles pour s'^exprimeir. Nous étions comme le Vase plein où sa plénitude même rend la liqueur immobile. Rien de plus ne pouvait tenir dans nos cœurs. Mais- nos cœurs étaient assesr grands pour tout contenir. Rien ne cherchait à s'en échapper. A peine nous eàt-on eatendus respirer. Je ne sais combien de temps nous restâùies
ainsi muets et immobiles Tun à côté de Tautre, assis sur les racines du chêne, les mains sur nos yeux , la tête dans nos mains , les pieds dans le rayon sur l'herbe, Tombre sur nos fronts. Mais» quand* je relevai ma tête, l'ombre avait déjà reculé
de toute la laTgeur du pli de la robe de Julie, devant nous, sur le gazon.
RAPHAËL. 3t)5
Je ta regardai. Elle releva son visage, comme par la même impol^on qui m'avait fait relever le mien. Elle me regarda, et, sans. pouvoir me dire une parole, elle fondit tout à coup en, pleurs.— << De quoi pleurez -vous? » lui dis-je avec ime inquiète émotion mais à demi- voix, de peur de troubler et de détourner ses muettes pensées. —
a De bonhrar! » me répondit-elle. EUe souriait des lèvres, pendant que de grosses larmes coulaient et brillaient comme une rosée de printemps sur ses joues. « Oh l oui, de bonheur, reprit-elle ; « ce jour, cette heure, ce ciel, ce site, cette paix, « ce silence, cette solitude avec vous! celte ^om- « plète assimilation de nos deux âmes qui n'ont « plus besoin de se parler pour s'entendre et qui « respirent pour deux dans un seul souffle, c'est ce trop ! c'est trop pour une nature mortelle , que « l'excès de joie peut étouffer comme l'excès de ce douleur, et qui n'ayant plus même un cri dans ce la. poitrine , gémit de ne pouvoir gémir et pleure ce de ne pouvoir assez remercier ! » . ; .
Elle s'arrêta un moment. Ses joues se colorèrent. Je tremblai que la mort ne la cueillit dans
son épanouissement. Sa voix me rassura bientôt, <x Raphaël! Raphaël!» s'écria- t-elle avec une solennité d'accent qui m'étonna , et comme si elle m'eût annoncé une. grande nouvelle longtemps et péniblement attendue ; « Raphaël ! il y a un Dieu ! « — ».Et qui vous Ta enfiitf révélé mieux aujourd'hui « que tout autre jour? lui çlis-je* -^L'amour !... me « répondit-elle en levant lentement yers le ciel les « globes de ses beaux yeux mouillés ; oui , Tamour « dont je viens de sentir les torrents couler dans c( mon cœur avec des murmures , des jaillissements (( et des plénitudes que je n'avais pas encore a éprouvés avec la même force et avec la même «paix! Non, je ne doute plus, continua -t-elle ce avec un accent où la certitude se mêlait à la joie , ((la source d'où peut couler dans rame une telle « félicité ne peut être sur la terre , cette source ne (c peut s'y perdre , après en avoir jailli I II y a un tt Dieu ; il y a un étemel amour dont le nôtre n'est (c qu'une goutte. Nous it-ons la confondre ensemble (( dans l'océan divin où nous l'avons puisée! Cet it océan , c'est Dieu ! Je l'ai vu , je l'ai senti , je « l'ai compris en ce moment par mon bonheur!
« Raphaël ! ce n'est plus voas que j'aime ! ce n'est « plus moi que vous aimez ! c'est Dieu que nous « adorons désormais l'un et l'autre ! vous à travers « moi ! moi à travers vous ! vous et moi à travers « ces larmes de béatitude qui nous révèlent et qui « nous cachent à la fois l'immortel foyer de nos «cœurs! Périssent, ajouta- 1- elle avec plus d'arec deur de regard et d'acceût , périssent les vains «noms que nous avons jusqu'ici donnés à nos « entraînements l'un vers l'autre. Il n'y en a plus « qu'un qui l'exprime : c'est celui qui vient enfin « de se révéler à moi dans vos yeux ! Dieu ! Dieu ! « Dieu! s'écria-t-elle de nouveau, comme si elle (( eût voulu s'apprendre à elle-même une langue « nouvelle ! Dieu ! c'est toi ! Dieu , c'est moi pour ((toi! Dieu c'est nous! et désormais le sentiment (( qui nous oppressait l'un pour l'autre ne sera plus a pour nous de l'amour, mais une sainte et délice cieuse adoration ! Raphaël, me comprenez-vous? (f Vous ne serez plus Raphaël , vous êtes mon culte « de Dieu! »
Nous nous levâmes dans un élan d'enthousiasme. Nous embrassâmes l'écorce de l'arbre.
Noos le bénîmes pour l'inspiration qui était descendue de ses rameaux. Et nous lui donnâmes un nom. Nous rappelâmes Tarbre de Tadoration ! Nous des^ cendimes , à pas lents y la rampe de Saint- Cloud pour rentrer dans le bruit de Paris* Mais elle y rentrait avec là foi et le sentiment de Dieu trouvés en6n dans son cœur> et moi avec la joie de lui savoir au cœur cette lumineuse source intérieure de consolation ^ d'espérance et de paix I
En peu de temps ^ les dépenses , que j'étais forcé de faire, et dont je cachais la gêne à Julie , pour raccompagner ainsi presque tous les jours dans les campagnes , avaient tellement épuisé le produit de la vente du dernier diamant de ma mère , qu'il ne me restait plus que dix loilis. Je tombais dans des accès de désespoir en comptant, le soir, le petit nombre de jours heureux que me représentait cette faible soînme. J'aurais rougi d'avouer l'excès de mon indigence à celle que j'aimais. Peu riche elle-
même , elle aurait voulu me donner tout ce qu'elle possédait. Mes rapports avec elle en eussent été dégradés à mes yeux. J'aimais mieux mon amour que la vie^ mais j'aurais mieux aimé mourir que d'avilir mon amour.
La vie sédentaire que j'avais menée. tout l'hiver, dans l'obscurité de mon alcôve, l'obstina* tion de mes études le jour, la tension d'une seule pensée^ l'absence de sommeil la nuit, et pardessus tout l'épuisement moral que le perpétuel débordement des forces de l'âme fait éprouver à un cœur trop faible pour suffire à une extase continue de dix mois, avaient miné mon organisation. Je n'étais plus, sous un visage pâle et amaigri , qu'une flamme brûlant sans aliment. Elle devait finir par consumer son propre foyerl Julie me conjurait d'aller respirer l'air natal et de conserver ma vie aux dépens même de son bonheur. Elle m'envoyait son médecin pour ajouter l'autorité de l'art aux supplications de l'amour. Ce médecin ou plutôt cet ami, le docteur Alain, était un de ces hommes de bénédiction dont la physionomie semble apporter un reflet du ciel dans la
mansarde des pauvres qu'ils viennent visiter. Souffrant lui-même d'une maladie de cœur, suite d'une passion mystérieuse et pure pour une des plus belles femmes de Paris, possesseur d'une petite fortune suffisante à la sobriété de sa vie et à ses charités, homme d'une piété tendre, active, tolérante, il n'exerçait sa profession que pour quelques amis et pour les indigents. Sa médecine n'était que de l'amitié ou de la charité en action. Cette profession est si belle, quand elle n'est pas cupide^ elle exerce tant la sensibilité humaine, qu'en commençant comme une profession elle finit souvent comme une vertu, La médecine était devenue pour le pauvre docteur Alain plus qu'une vertu. La passion de soulager les misères de l'âme et du corps. Elles se tiennent quelquefois de si près! Alain portait Dieu là où il portait la vie. Il faisait resplendir la sérénité et l'immortalité jusque dans la mort!
Je l'ai vu mourit- lui-même, quelques années après , de cette tnort des bons et des justes : il en avait fait l'apprentissage au chevet de tant de mourants. Cloué pendant six mois d'agonie sans
mouvement sur sa couche , il. comptait de l'œil les heures qui le séparaient de l'éternité. Une petito pendule était suspendue au pied de son lit. Il tenait entre ses mains jointes sur sa poitrine un crucifix , modèle de patience. Ses regards ne quittaient plus ce céleste ami , comme si son entretien eût été au pied de la croix. Quand il soulTrait au delà de ses forces, il demandait qu'on approchât un moinent le crucifix de sa bouche, et ses plaintes se confondaient avec ses bénédictions. Il s'endormit enfin dans Bes espérances et dans le bien qu'il avait fait. Il avait chargé les pauvres et les malades de porter devant lui son trésor accumulé en œuvres au Dieu des miséricordieux. Il mourut , sans laisser d'héritage, dans une mansarde, sur un grabat. Les pauvres portèrent son corps. Ils lui donnèrent à leur tour la sépulture de la charité dans la terre commune. sainte âme! que je vois encore sourire en souvenir sur ce visage de bonté et de jubilation intérieure, tant de vertu n'eût-elle été qu'un mensonge pour toi? te serais- tu évanouie comme le reflet de ma lampe sur ton portrait quand ma main retire la lueur qui m'aide à te contempler?
Non 9 non. Dieu est fidèle! Il ne t'aurait pas trompé, toi qui n'aurais pas voulu tromper un enfant !
Le médecin s'attacha à moi du plus tendre intérêt. On eût dit que Julie lui avait communiqué une partie de sa tendresse. Il comprit bien mon mal , sans me laisser voir qu'il le comprenait. Il se connaissait trop en passion morale, pour ne pas en reconnaître les symptômes en nous. Il m'ordonna de partir sous peine de mort. Il me fit imposer par Julie son propre arrêt. Il lui communiqua ses craintes. Il emprunta la tendre autorité de l'amour pour m'arracher à l'amour. Il adoucit la séparation par l'espérance. Il m'ordonna d'aller d'abord quelque temps dans ma famille , puis de retourner aux bains de Savoie, où Julie me rejoindrait par ses ordres, au commencement de l'automne. Sa piété ne parut point s'alarmer des symptômes d'une passion mutuelle qu'il ne pouvait s'empêcher de voir entre cette jeune femme et ce
jeune homme. Ce feu pur lui paraissait une faute mais une purification. Sa physionomie ne nous révélait que l'indulgence de l'homme et la pitié de Dieu. Il dénoua ainsi pour nous sauver tous deux une étreinte qui allait nous étouffer dans une même mort. Je consentis enfin à partir le premier. Julie jura qu'elle me suivrait de près. Hélas ! ses larmes, sa pâleur, le tremblement de ses lèvres, le juraient mieux que ses serments. Il ftit convenu que je quitterais Paris aussitôt que mes forces me permettraient de voyager. Le 1 8 mai fut le jour fixé pour mon départ.
Une fois la séparation si rapprochée résolue, nous comptâmes les minutes pour des heures et les heures pour des jours. Nous aurions voulu accumuler et concentrer les années dans une seconde pour disputer et enlever d'avance au temps le bonheur dont nous allions nous sevrer pendant tant de mois. Ces jours furent de délices, mais aussi d'angoisse et d'agonie. Nous sentions sur chaque entrevue, sur chaque regard, sur chaque mot, sur chaque serrement dé mains, le froid du lendemain qui approchait. De tels bonheurs ne sont [)Uis
des bonheurs , ce sont des tortures du cœur et les supplices de l'amour !
Nous consacrâmes à nos adieux toute la journée qui précéda le jour de mon départ* Nous voulions nous faire cet adieu ^ non dans Tombre des murs qui étouffent Tâme, et sous Tœil des importuns, qui refoule le cœur, mais sous le ciel, dans le grand air, dans la lumière, dans la solitude et dans le silence* La nature s'associe à toutes les sensations de l'homme. Elle les comprend, elle semble les partager comme un confident invisible. Elle les porte au ciel pour les recueillir et pour les diviniser!
Le matin de ce jour, une voiture que j'avais louée jusqu'au soir nous emportait. Les glaces
étaient baissées , les rideaux fermés. Nous traversions les rues .presque désertes des hauts quartiers de Paris qui aboutissent au parc enceint de hautes murailles deMousseau. Ce jardin^ alors exclusivement réservé aux promenades des princes qui le
possédaient, ne s* ouvrait que sur la présentation de cartes d'entrée qu'on ne distribuait qu'avec une parcimonie extrême à quelques étrangers ou à quelques voyageurs curieux de ce chef-d'œuvre de végétation. J'avais obtenu de ces cartes privilégiées par un des amis de la jeunesse de ma mère attaché à la maison de ces princes. J'avais choisi cette solitude parce que je savais que les maitres étaient absents^ que les entrées étaient suspendues, et que les jardiniers eux-mêmes en seraient éloignés pour célébrer un jour de fête et de, loisir.
Ce magnifique désert planté de bocages, entrecoupé de prairies, arrosé d'eaux courantes, ou. d'étangs dormants, poétisé de monuments, de colonnes, de ruines, images du temps où l^art a imité la vieillesse des pierres, et dont les lierres rongent les débris, n'aurait d'autres hôtes ce jourlà que les rayons, les insectes, les oiseaux et nous ! Hélas ! jamais ses gazons et ses feuilles ne devaient être arrosés aussi de plus de larmes !
Plus le ciel était tiède et resplendissant, plus les ombres et la lumière se combattaient délicieusement sur l'herbe, aux haleines du vent d'été,
comiBe l'ombre des ailes d'un oiseau qui en poursuit un autre; plus les rossignols lançaient de notes ivres et balbutiantes dans l'air sonore ; plus les eaux réfléchissaient nettement dans leur miroir poli les muguets, lés marguerites et les pervenches bleues renversées qui tapissaient les talus de leurs lits; plus cette gaieté nous était triste et plus cette sérénité lumineuse d'une mâtinée de printemps contrastait avec le nuage sombre qui pesait sur nos cœurs. En vain nous cherchions à' nous tromper un moment nousmêmes en. nous récriant sur la beauté du paysage, •sur l'éclat des fleurs, sur les parfums de l^air, sur l'épaisseur de l'ombre, sur le recueillement de ces sites qui auraient suffi à ensevelir la félicité d'un monde d'anàour. Nous y jetions, par complaisance , un regard distrait , mais ce regard retombait bien vite sur le sol. Nos voix, en répondant par de vaines formules de joie et d'admiration , trahissaient le vide des mots et l'absence de nos pensées : elles étaient ailleurs !
En vain aussi nous nous assîmes tour à tour au pied des lilas les plus embaumés, sous les
bras verts des plus beaux cèdres, sur les tronçons cannelés des colonnes les plus ensevelies dans le lierre, au bord des eaux les plus récueillies dans ia pelouse de leurs bassins, pour y passer les longues heures dii dernier entretien. A peine avions-nous choisi un de ces sites qu'une vague inquiétude nous forçait à le quitter pour en chercher un autre. Ici l'ombre, là la lumière; plus loin le bruit importun de ia cascade, ou i'(d)stinatioQ du rossignol à chanter sur nos têtes, nous rendait toute cette volupté amère et tout ce spectacle odieux. Quand le cœur est douloureux dans la poitrine , la nature entière nous fait mal. L'Éden lui-même serait un supplice de plus, s'il était la scène de la séparation de deux amants.
Enfin lassés d'errer sans trouver un abri contre nous-mêmes, depuis deux heures, nous finîmes par nous asseoir auprès d'un petit pont sur iin ruisseau 9 un peu loin l'un de l'autre, comme si le bruit même de nos respirations nous eût été importun, ou comme si nous eussions voulu par instinct nous dérober l'un à. l'autre le sourd
murmure des sanglots intérieurs que nous sentions prêts à éclater dans nos poitrines. Nous regardâmes longtemps avec distraction Teau verdâtre et huileuse. Elle s'engouffrait lentement sous l'arche du petit pont. Elle entraînait tantôt une blanche feuille de muguet tombée du bord, ' tantôt un nid vide et cotonneux d'oiseau , que le vent avait secoué de l'arbre. Tout à* coup, nous vîmes flotter, les ailes immobiles et renversées, le corps dWe pauvre petite hirondelle de printemps. Elle s'était noy^ sans doute en buvant dans cette coupe avant que ses ailes fussent assez fortes pour l'y soutenir. Elle nous rappela l'hirondelle qui était tombée un jour morte à nos pieds , du haut de la tour démantelée du vieux château, au bord du lac, et qui nous avait attristés comme un présage. L'oiseau mort passa lentement devant nous, et la nappe, sans faire un pli., le roula et l'engouffra
peu à. peu sous la nuit profonde de l'arche du
pont Quand le corps de l'oiseau eut disparu, nous vîmes une autre hirondelle passer et repasser cent fois sous l'arche en jetant de petits
cris de détresse et en froissant ses ailes contre la charpente du cintre. Nous nous regardâmes involontairement. Je ne sais ce que dirent nos deux regards en se rencontrant, mais ce désespoir d'un pauvre oiseau trouva nos paupières si pleines et nos cœurs si prêts à se rompre que nous détournâmes tous deux au même instant nos visages et que nous éclatâmes, la bouche contre terre, en sanglots. Une larme en entraînait une autre, une pensée une autre pensée, un présage un autre présage, un sanglot un autre sanglot. Nous essayâmes quelquefois de nous parler, mais l'accent brisé de la voix de l'un brisait davantage la voix de, l'autre; nous finîmes par céder à la nature et par verser en silence , pendant les heures que l'ombre seule mesurait , tout ce qu'il y avait ' de larmes dans nos sources intérieures. L'herbe s'en imbiba, le vent les essuya, la terre les but. Dieu- les compta, les rayons du soleil les enlevèrent. Il ne restait plus une goutte d'angoisse dans nos deux âmes quand nous nous relevâmes l'un devant l'autra, presque sans nous
voir, à travers le nuage de nos yeux. Ce furent nos adieux : une image funèbre, un océan de larmes, un éternel silence. Nous nous séparâmes ainsi , sans nous regarder davantage, de peur de tomber à la renverse sous le contrecoup de ce regard. Ce Jardin délaissé de notre amour et de notre adieu ne reverra jamais la trace de mes pas.
XClh
Le lendemain, je roulais anéanti et silencieux, la tête enveloppée dans mon manteau ^ entre cinq ou six inconnus qui s'entretenaient gaiement de la qualité du vin et du prix du dîner d'auberge, dans une de ces voitures banales où s'entassent les voyageurs, sur les collines nues de la route du midi. Je n'ouvris pas les lèvres une seule fois pendant ce long et morn^ voyage.
Ma mère me reçut avec cette tendresse sereine et résignée qui rendait le malheur même presque Jienreux près d'elle* Je ne lui rapportais qu'un corps malade,, des espérances consumées.
son diamant dépensé en vain pour ma for* tune , une mélancolie qu'elle attribuait à la jeu* nesse oisive , à Timagination sans aliment , mais dont je lui cachai soigneusement la véritable cause 9 de peur d'ajouter à ses peines une peine irrémédiable de plus.
Je passai Tété, seul, au fond d'une vallée déserte, dans d'âpres montagnes où mon père avait une petite métairie cultivée par une famille dé laboureurs. Ma mère m'y avait envoyé et confié laux soins de ces braves gens ^ pour y prendre l'air et le lait. Mon unique occupation
lut de compter les jours qui me séparaient du
moment où je devais aller attendre Julie dans notre chère vallée des Alpes. Ses lettres que je recevais et auxquelles je répondais tous les jours, entretenaient ma sécurité. Elles dissipaient, par l'enjouement et par les caresses de mots, le nuage de pressentiments sinistres que nos adieux avaient laissé sUr mon âme. De temps en temps , quelque phrase de découragement et de tristesse jetée ou involontairement oubliée parmi ces perspectives de bonheur ,
comioe une feuille morte au milieu des feuilles vertes du printemps, me paraissait bien un peu en contradiction avec le calme et la fleur de santé dont elle me parlait. Mais j'attribuais ces rares dissonances à quelque ombre de souvenir ou à quelque impatience de la lenteur des jours , ombres qui auraient apparemment traversé la page, pendant qu'elle m'écrivait.
L'air élastique des montagnes , le sommeil la nuit, les courses le jour, le travail du corps dans le jardin et dans les prés de la métairie de mon père^ par-dessus tout l'approche de l'automne et la certitude de revoir bientôt celle qui portait ma vie dans son regard m'avaient promptement rétabli. Il ne me restait d'autre trace de souffrances qu'une mélancolie douce et pensive répandue sur mes traits ; c'était comme une brume sur une matinée d'été; c'était un silence qui semblait contenir un mystère, un instinct de solitude qui faisait croire aux paysans superstitieux de la montagne que je m'entrète,'nais avec les génies des bois.
Toute ambition était abattue en moi par mon
amour. J'avais accepté ma pauvreté et mon obscurité sans retour pour toute ma vie. La résignation pieuse et sereine de ma mère s'était insinuée dans mqn esprit avec ses saintes et douces paroles. Je ne formais plus d'autre rêve que celui de travailler , dix à onze mois de l'année, de la main ou de la plume, d'amasser ainsi assez d'économies pour aller passer un mois ou deux auprès de Julie, tous les ans; puis, si le vieillard venait à lui manquer, de me consacrer en esclave à son service , comme Rousseau à madame dô Warens; de nous abriter dans quelque chaumière écartée de ces montagnes, ou dans un des chalets conùus de notre Savoie ; d'y vivre d'elle , comnie elle y vivrait de mpijj sans me retourner pour regretter ce monde vide, et sans demander à l'amour même d'autre récompense que le bonheur d'aimer!...
Une seule chose me rappelait quelquefois ru-
dément de cette régioil de mes rêves ; c'était la gêné cruelle darils laquelle la maison ï)aternelle était tombée à la suite des dépenses perdues faites poiir moi. Des récoltes avaient manqué plusieurs années de éiiite, des accidents de fortune avaient changé )[)resque en détresse Thumble médiocrité de mes parents. Chaque fois que j'allais, le dimanche, voir nia mère, elle ine découvrait ses embarras et ver&ait devant moi des larmes; elle les cachait à toon père «t à mes soeurs. J'étais tombé moi-même alors dans un extrême dénûment. Je ne vivais, dans la petite métairie, que du pain ûoir, du laitage et dés œuffe de la basse cour. Je vendais secrètement et successivement à là ville tout ce que j'avais rapporté de hardes et de livres de Paris, pour avoir de quoi payer les ports dés lettres de Julie pour lesquelles j'aurais vendu des gouttes de mon sang.
Cependant le mois de septembre touchai t à sa fin. Julie m'écrivait que des inquiétudes sur la santé de son mari quî s'affaiblissait de jour en jour { ô pieuse fraude de l'amour pour déguiser ses propres maux el ïn'enlever mes pfopr^ soticis ! )
RAPHABL. 323
la r^flnaii^t> plus longtemps qu'elle n'avait cru, à Paris. Mais elle m'engageait à partir sans délai mei-^néme et à aller Tattendre en Savoie; Elle
m'y rejoindrait sans fatite, vers la fin d'octobre. Cette lettre était pleine des recommandations de la ptas tendre sœur pour un frère chéri. Elle me coujurait et m'ordonnait, par l'autorité souveraine de son amour , de prendre garde à un mal qui couvait quelqu^is âous les surfaces les plus fleuries de la jeun^se et qui la desséchait et la tranchait tout à coup, au Ddômént où l'on croyait en avoir triomphé. Cette lettre renfermait de plus une consultation et une ordonnance de son médecin et du mien , le compatissant docteur Alain. Cette ordonnance m*imposait, dans les termes les plus impératifs et sous les menaces les plus alarmantes, une longue saison des bains d'Aix. J'avais montré cette consultation du docteur Alain à ma mère, pour mptiver mon départ. Elle en avait conçu un si grand troubte de cœur qu'elle ne cessait de jomdre ses prières aux injonctions des médecins pour me forcer à partir. Mais hélas ! je m'étais adressé en vain à quelques amis aussi
pauvres que moi et à qirelques usuriers cruels, pour trouver la faible somme de douze louis nécessaire à mon voyage. Mon père était absent depuis six mois. Ma mère ne voulait , à aucun prix, aggraver ses embarras et ses inquiétudes en lui demandant de Targent. 11 ne pouvait emprunter qu'en découvrant une gêne dont il était déjà trop humilié Je me préparais à partir avec deux ou trois louiê dans ma bourse , espérant trouver le reste dans la bourse de mon ami L***, à Chambéry. Mais peu de jours avant mon départ , ma mère , en y pensant une nuit, trouva dans son cœur la ressource qu'un cœur de mère pouvait seul trouver.
Il y avait, à un des angles du petit jardin qui entourait de deux côtés la maison paternelle , un petit bouquet d'arbres composé de deux ou trois tilleuls, d'un chêne -vert, de sept ou huit tortueuses charmilles, reste d'un bois planté depuis
des siècles, et qu'on avait respecté saiîs douté comme le génie du lieu , quand on avait défriché la colline, bâti la maison, muré le jardin. Ces beaux arbres étaient le salon en plein air dé te famille, les jours d'été. Leurs bourgeons au printemps, leurs nuances en automne, leurs feuilles mortes Thiver remplacées par le givre qu'ils. portaient sur leurs vieilles branches comme des cheveux blancs , nous marquaient les saisons. Leur ombre ^ qui se repliait sous leurs pieds , ou qui s'allongeait sur la plate -bande de gazon régnant à l'entour, nous marquait les heures mieux qu'un cadran. Ma mère nous avait nourris , bercés, nous avait appris à maîcher sous leurs feuilles. Mon père s'y asseyait, un livre à la main, au retour de la chasse, son ftisil brillant suspendu à une de leurs branches, seâ chiens haletants couchés près du banc. Moi-même j'y avais passé mes plus douces heures d'adolescence, avec Homère ou Télémaque ouverts sur l'herbe devant moi.
J'aimais à m'y étendre sur le gazon tiède, accoudé devant le volume dont les moucherons ou les lézards me dérobaient quelquefois les
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lignes sous les yeux.. Les rossignols y chantaient pour la maison 9 sans qu'on put jamais découvrir leurs nids, pas même la branche d'où éclatait leur voix. Ce bosquet pétait la gloire , le souvenir, l'amour de tous» L'idée de le convertir en un petit sac d'écus, qui ne donnerait ni mémoire au cœur, ni joie ni ombre à tout jamais , ne; serait venue à personne , si ce n'est à une mère mourant d'angoisse sur la vie de son fils unique : cette idée. vint à ma mère. Avec la promptitude d'instinct et la fermeté de résolution qui la caractérisaient , craignant aussi sans doute q^'un rémords ne la saisit ou que mes tendres résistances ne l'arrêtassent si elle attendait pour me consulter, elle appela les bûcherons, à son réveil, elle vit mettre la cognée aux racines, en pleurant et en se détournant, pour ne pas entendre la chute et le. gémissement de ces vieux abris de sa jeunesse sur le sol retentissant et nu du jardin.
Quand , le dimanche suivant , en revenant h M***, je cherchai de l'œil , du . hapt de la monr tagne, le groupe d'arbres qui tachait si agriéablement la colline et qui dérobait au soleil une partie du mur gris|itre de la maison, je crus rêver en n'apercevant plus à leur place qu'un monceau de tropcs abattus , de branches écorcées et saignantes jonchant la terrp, et le chevalet des scieurs de planr ches, semblable à un instrumjBnt de supplice, ou
la scie grinçait en fendant les arbres de ses dents. J'accourus, les bva^ tendus, vers le miir extérieur. J'ouvris en tremblant la petite porte du jardin. •• Hélas ! jl ne restait plus debqut que le chêqe-vert, un tilleul et le plus vieux âgs charmes, sous lesquels on avait rapproché le banc. — « C'est assez , c( me dit ma nière qui vint à n^oi en cachapt s^s « larmes et en se jetant dans mes bras; F ombre « d'un arbre vaut celle d'ifpe forêt. Et ppis quelle « ombre me vaudrait là tienpe ? Ne me reprochez
« rien. J'ai écrit à votre père que les arbres se (( couronnaient et portaient dommage au potager. « N'en parlons plus !... » Puis m'entrainant dans la maison, elle ouvrit, son secrétaire, et en tirant un sacd'écus à demi rempli. «Tiens, ditH^lle, et <c pars ! Les arbres me seront assez payés si tu « reviens guéri et heureux !»
Je pris le sac en rougissant et en sanglotant. Il y avait six cents francs. Mais je résolus de le rap-
porter tout entier à ma pauvre mère.
Je pattis à pied , des guêtres de cuir aux jambes, mon fusil sur mon épaule, comme un chasseur. Je n'avais pris dans le sac que cent francs ajoutés au peu que j'avais et au produit de mes derniers traviaux vendus , afin de ne rien coûter à ma mère. Le prix des arbres m'aurait étouCFé. Je le laissai en secret dans la métairie pour le rendre, à mon retour , à celle qui se l'était si héroïquement arraché, du cœur pour moi. Je mangeais et je couchais dans les plus humbles cabarets des villages. On me prenait pour un pauvre étudiant suisse qui rentrait de l'université de Strasbourg. On ne me demandait que' la stricte valeur du pain tjue j'avais mangé, de
la chandelle que j'avais brûlée , du grabat où j'avais dormi. Jq n'avais porté qu'un livre que je lisais^ le soir, sur le hanc, devant la porte. C'était Werther en allemand. Ces caractères inconnus confirmaient mes hôtes dans l'idée que j'étais un voyageur étranger.
Je traversai ainsi les longues et pittoresques gorges du Bugey. Jô traversai le Rhône au pied du rocher de' Pierre- ChâteL Le fleuve encaissé lave éternellement la base de ce roc d'une onde aussi rapide que la meule, et aussi tranchante que le couteau , comme pour faire écrouler cette prison d'État qui attriste son lit de son ombre. Je gravis lentement le Mont -du- Chat par des sentiers de chasseurs de chamois. Parvenu au sommet 9 j'aperçus à mes pieds lès vallées d'Aix, de Chambéry, d'Annecy, dans le lointain, et à mes pieds le lac taché de teintes roses par les rayons flottants du soleil du soir. Il me sembla qu'une seule figure remplissait pour moi l'immensité de cet horizon. Elle s'élevait des chalets où nous nous étions rencontrés-, du jardin du vieux médecin, dont je reconnaissais le toit pointu
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d'ardoise par-dèssus les fumées de la ville; des figuiers du petit donjon de Bpn-Port au fond d'une Qnse opposée j des châtaigniers de la collinp de Tresserves; des bois de Saint- Innocent; de l'île d^ Châtillon; des barques qui rentraient dans les rades; de toute cette terre, (de tout ce ciel 6t de tous ces flots. Je tombai à gcQpux devant cet horizon plein d!une ombre ; j'ouvris }es bras et je les refermai comme si j'avais eml^rassié son âme en embrassant l'air qui avait passé s^r toutes ces scènes de notre bonheur , sur toutes ces traces de ses pas. ie m'assis ensuite derrière un rocher couvert de buis , qui efnpéjcbait les çhevriers mêmes de m'apercevpir en passant dans le sentier. Je restai là en contemplation et en souvenirs jusqu'à ce que le soleil touchât presque aux cimes de neige de Nivolex. Je ne voulais ni traverser le lac ni entrer dans la ville, dje jour. Xa rusticité de mon costume , l'indigence de ma bourse, la frugalité de vie à laquelle la nécessité ïjfàB condamnait pour habiter quelques, mois auprès d'elle, auraient paru trop étranges aux habitants et aux hôtes de la maison du vieux
médepin. Tout cela contrastdit trop ^vec rélégqnce de vétemwts, d'habitudes et de vie que j'y avais montrée l'année précédente. J'aurais fait rougir celle que j'aurais abordée en paraissant dans les rues comme un jeune homme qui n'avait pas même de quoi se loger dans un hôtel décent de ce séjour de luxe. Ma résolution était|jrise de.me glisser, de nuit, dans le faubourg de chaume qui règne au bord d'un ruisseau parmi les vergers du bas de la ville.
J'y connaissais une pauvre jeune servante nommée Fanchette. Elle s'était mariée l'année précédente avec un batelier. Elle avait réservé un ou deux lits dans le greni^ de sa chaumière pour y loger et pour y nourrir un ou deux pauvres malades indigents à quinze sous par jour. J'avais fait retenir un de ces lits et une place à cette pauvre table chez la bonne servante, en lui recommandant le secret. Mon ami L*** de Chambéry, à qui j'avais écrit en lui marquant le jour de mon arrivée au bord du lac, était venu lui-même, quelques jours auparavant, prévenir Fanchette et retenir mon logement. Je l'avais prié, de plus, de reoe-
332 ftAPHAËL.
voir à son adresôe, à Chatnbéry, les lettres qui me seraient écrites de Paris. 11 devait me les faire passer par le conducteur de carrioles qui vont perpétuellement d'une de ces villes à l'autre. Je devais me tenir renfermé, pendant mon séjour à Aix, dans la petite chambre de là chaumière du faubourg, ou dans les Vergers voisins, tant que le jour durerait. Je ne sortirais qu'à la nuit tombée. Je monterais par le dehors de la ville jusqu'à la maison du vieux médecin. J'entrerais par Ja porte du jardin ouverte sur la campagne. Je passerais les heures solitaires du soir dans de délicieux entretiens. Je serais heureux de souffrir cette gêne et cette humiliation mille fois récompensées par ces heures d'amour. Je concilierais ainsi , pensais- je en moi-même, ce que je devais de respect au sacrifice fait par ma pauvre mère et de culte à rimàge que je venais adorer. '
Par une pieuse superstition de l'amour, j'avais
mesuré mes pas sur ma longue route à pied, de.manière à arriver de l'autre côté du. Mont- du- Chat à l'abbaye d'Hàut^-Combe , le jour anniversaire de celui où le miracle de notre première rencontre et de la révélation de nos deux cœurs s'était fait dans la pauvre auberge des pécheurs, au bord du lac. 11 me semblait que les jours avaient des destinées comme les autres choses humaines, et qu'en retrouvant le même soleil , le même mois, la même date, dans le même lieu, je retrouvais une partie de celle que jô regrettais. Ce serait un augure du moins de notre prochaine et longue réunion. '
Du bord des rampes à. pic qui descendent du sommet du Mont- du -Chat vers le lac, j'apercevais déjà , à ma gauche , les vieilles ruines et les longues ombres de l'abbaye qui assombrissent une vaste étendue des eaux. En peu de minutes j'y étais parvenu. Le soleil plongeait derrière les Alpes. Le long crépuscule d'automne envelop-
334 RAPHABL,
pait 1^ montagnes, le bord et léis flots. Je ne m'arrêtai pas aux ruines. Je traversai rapidement le verger où nous nous étions assis au pied éei la meule de foin auprès des ruches. Les ruches et la meul6 de foin y étaient encore ; mais on ne voyait ni lueur de feu à travers les vitres de la petite auberge, ni fumée au-dessus du toit, ni filets suspendus pour sécher sur les palissades du jardin.
Je frappai; on ne me répondit pas. Je secouai le loquet de bois, la porte s^ouyrit d'elle-même* J'entrai dans la, petite salle aux murailles enfu^ mées. Le foyer était balayé jusqu'aux ceftdres. La table et les meubles étaient enlevés. Les dalles de pierre du pavé étaient cîôuvertes de brins de paille et de plumes tombés de cinq ou six nids vides d'hirondelles suspendus comme une corniche aux potitres noires du plancher. Je montai l'échielle de bois accrochée au mur par un piton de fer : elle servait d'escalier à la chambre haute où Julie s'était réveillée de l'évanouissement, la main sur mon front; j'y entrai comme on entre dans un sanctuaire ou dans un sqpulcre; j'y promenai mes
regards. Les lits de bois, les armoires, les escabeaux , avaient disparu. Un oiseau de nuit agita peâamtneht ses ailes, au bruit dénies pas, battit les mtirs de ses pltiilies et s'échappa, en jetant un cri, par le chèssîs ouvert sur le verger. Je pouvais à peine rçconhaître la place où je .m'étais agenouillé pendant cette terrible et délicieuse nuit , au; pied du lit ou du cercueil de la jeune morte, ry baisai le plancher. Je m'assis longtemps sur le rebord de la fenêtre , essayant de i'ecomposer dans .ma mémoire le lieu , les meubles , le lit , la lampe , les heures , (jui étaient restés à leur place en moi quand tout avait déjà été déplacé par un an d'absence. Il n'y avait personne dàn§ les énvii'ônS déserte de la chauinière qui ptà me donner un renseignlèmétit sur les causes de l'abandon de cette maison. Je crûs comprendre , aux tas de fegots qui restaient daps la cour, aux poules et aux pigeons qui revenaient d'eux -^mémes se hucher dans la chambre ou sur le toit , et aux meules de Mn et de paille intactes dans lé verger^ que la famille était allée faire là i^oisson tardive dans les hauts chalets de la
montagne , et qu'elle n'en était pas encore redes^ cendue.
Cette .solitude dont je m^étai& emparé me semble triste, 'moins triste néanmoins que la présence ' et les pas d'indifférents dans ce lieu sacré pour moi. Il aurait fallu contraindre devant eux , mes yeux , ma voix, mes gestes.et les impressions dont j'étais assailli. Je résolus d'y passer la nuit. Je montai une botte de paille fraîche ; je l'étendis sur le plancher , à la place même où Julie avait dormi ' son sommeil de mort. Je posai mon fusil contre la muraille. Je tirai de mon havresac un morceau de pain et un peu de fromage de chèvre que j'avais acheté à Seyssel, pour me soutenir en route. Tallai souper au bord de la fontaine, qui, coule et qui s'arrête alternativement, comme une respiration intermittente de la montagne, sur un plateau vert, au-dessus des ruines de l'abbaye. ^
On a, du bord de ce plateau et des terrasses
démantelées du vieux monastère , à ces heures du soir , le plus enivrant horizon dont il soit donné de jouir à Tœil d'un solitaire , d'un contemplatif ou d'un amant : l'ombre verte et humide de la montagne avec le bruit de sa source et de ses froissements de feuillages derrière soi : les ruines, les pans de murs festonnés de lierre, les arcades pleines de nuit et de mystère; le lac et ses vagues mortes roulant lentement une à une leurs franges de petites écumes, comme les plis du drap de sa couche , pour amortir son sommeil sur le sable fin , au pied des rochers. Sur le bord opposé, les montagmes bleues vêtues d'ombres transparentes; à droite, à l'extrémité , à perte de vue l'avenue lumineuse que trace et que rougit <le pourpre sur Teau et sur le ciel le soleil , en retirant à lui sa splendeur. Je me plongeais dans ces ombres et dans cette lumière, dans ces nuages et dans ces flots, je m'incorporais cette nature, et je croyais m'incorporer ainsi l'image de celle qui était toute cette nature pour moi. Je me disais: « Je l'ai vue là! (( Voilà la distance où j'étais de son bateau
« quaad je l'ap6rçus luUaat coutrô la lour- « mente. Voilà la plage où elle aborda ! Voilà u le verger où nous eûmes ensemble cette longue « confidenee, au soleil ^ et où. elle revint ,à la vie « pour me donner deux vies ! Voilà, dans le loince tain y les cimes des peupliers de la grande « avenue qui se déroule comme un serpent vert « sortant des eaux! Voilà les chalets, les pelouses, u les futaies de châtaigniers, Ito chemÎQy» creux (c sur les derniers ptans des montagnes où je (c cueillais les fleurs, les fraises, les châtaignes (< dont je remplissais son tablier ! Ici ell^ m'a dit (( cela. Là je lui ai avoué tel secret de mon âme , « ailleurs nous sdmmea restés tout un soir en (I silence , les yeux dans le soleil couchant y le a cœur submergé d'enthousiasme, la bouche sans (( voix. Sur cette vague elle voulait mourir. Sur a cette plage elle me jura de vivre. Sous ce groupe (( de noyer sans feuilles alors, elle me dit adieu (( et promit que je la reverrais avant que les nou-^ a velles feuilles eussent jatmi ! Elles vont jaunir. « Mais Tamour est aussi ûdèle que la nature.
(«Dans quelques jours je la reverrai Je la
«vois déjà, car ne suis -je pas déjà là pour » l'attendre , et attendre ainsi n'est-ce pas revoir « déjà? »
Et pois je me figurais le moment où en ma promenant derrière les vergers ombragés de noyers qui descendent de ta montagne derrière le jardin du vieux médecin, j'apercevais enfin la fenêtre de la chambre fermée où on l'attendait, s' ouvrant pour la première fois, et une femme, la tête inondée de ses longs cheveux noirs, accoudée entre les rideaux et rêvant au frère qu'elle cherchait des yeux dans cette nature où
elle aussi ne voyait que lui Et mon cœur,
à cette image, battait avec une telle impétuosité dans ma poitrine que j'étais obligé d'éloigner un moment cette image pour respirer.
Cependant la nuit était presque entièrement tombée de la montagne sur le lac. On n'apercevait plus les eaux qu'à travers une brume de clair-obscur qui plombait leur nappe assombrie.
Dans le silence profond et universel qui précède robscurité^ le bruit régulier de deux rames qui semblait s'approcher du bord frappa mon oreille. Je vis bientôt une petite tache mobile sur Teau grossir à Tœil , et se glisser en jetant une légère frange d'écume de chaque côté , dans Tanse voisine de la maisonnette du pécheur. Pensant que c'était peut-être le pêcheur lui-même revenant de la côte de Savoie à sa demeure abandonnée , je descendis précipitamment des ruines sur la plage pour me trouver à l'arrivée du bateau.
J'attendis sur le sable que le pécheur eût abordé.
Dès qu'il m'aperçut : « — Monsieur , me cria - « t-il, êtes -vous le jeune Français qu'on attend « chez Fanchette , et à qui je suis chargé de re- (( mettre ce papier? » — En parlant ainsi , il se jeta dans l'eau jusqu'à mi -jambes, et s'avançant vers moi une grosse lettre à la main , il me la remit. Je sentis, au poids, que cette lettre en contenait
RAPHAËL. 3ii
plusieurs. J'ouvris précipitamment la première enveloppe et je lus confusément à la lueur de la lune , un billet de mon ami L*** daté du matiti à Chambéry. L*** me disait que mon logement était retenu et préparé chez la pauvre servante du faubourg; que personne n'était encore arrivé de Paris chez notre ami le vieux médecin ; que , sa^ chant par moi-même que je serais le soir à Haute- Gombe, et que j'y passerais la nuit et une partie du jour suivant , il profitait du départ d'un batelier sur, qui passerait sous l'abbaye , pour m'envoyer le paquet de lettres arrivées depuis deux jours à mon adresse, et dont je devais être affamé ; qu'il viendrait lui-même me chercher le lendemain soir à Baute- Combe; que nous traverserions le lac et que nous entrerions dans la ville , à l'ombre de la nuit.
En parcourant ce billet, je tenais le paquet d'une main tremblante. Il me ^semblait lourd comme ma destinée. Je me hâtai de payer et de
congédier le batelier impatient de repartir pour sortir du lac et entrer dans le Rhône avant le9 dernières ténèbres; je ne^lui demandai qu'un bout de chandelle pour lire mes lettres : il me le donna. J'entendis le bruit de ses rames entamant de nou^^ veau la nappe profonde. Je rentrai bondissant de joie dans la chambre haute où j'avais étendu la paille pour mon sommeil. J'allais revoir les caractères sacrés de cet ange , à la place même oit il s'était manifesté à mes yeux dans sa splen» deur et dans son amour. Je ne doutais pas qu'une de ces lettres ne m'annonçât qu'elle était partie de Paris et qu'elle approchait.
Je m'assis sur le monceau de paille; j'allumai la chandelle en brûlant une amorce de mon fusil ; je décachetai l'enveloppe. Je ne m'aperçus qu'à ce moment que le cachet de cette première enveloppe était noir et que l'adresse était de l'écriture du docteur Alain. Ce deuil à la place de la joie que j'attendais me fit frissonner. Les autres lettres contenues dans un pli séparé glissèrent de ma main sur mes genoux. Je n'oi^is lire un mot de plus, de peur d'y h'ouver hélas! ce que ni la
main , ni les yeux , ni le sang , ni les larmes , ni la terre, ni le ciel , ne pouvaient plus en effacer. . . La mort ! Je lus cependant , à travers un tremblement de mon àme qui faisait danser les syllabes sur le papier, ces seuls mots :
« Soyez homme! Résignez - yous à la volonté (( de celui dont les desseins ne sont pas nos (( desseins ; n'attendez plus personne ! • • . • Ne u la cherchez plus sur la terre; elle est re- « montée au ciel en vous nommant. .... Jeudi ,
u au lever du soleil Elle m'a tout dit avant
« de mourir Elle m'a chargé de vous envoyer
u ses dernières pensées qu'elle a écrites jusqu'à la « minute .où sa main s'est glacée sous votre
« nom Aimezi-la dan3 ce Christ qui nous a aimés
« jusqu'à la mort, et vivez pour votre mère! —
« Alain. »
Je tombai inanimé sur la paille. Je ne revins à moi qu'à la fraîcheur glaciale du vent de minuit sur mon front. La chandelle brûlait encore. La
344 RAPHAÇL.
lettre du médecin était serrée convulsivement entre mes doigts. Le paquet intact avait roulé de \non sein sur le plancher. Je l'ouvris avec mes lèvres , comme si j'avais craint de le profaner en brisant avec mes doigts ce cachet d'un message du ciel. Il en roula sur mes genoux plusieurs longues lettres écrites de la main de Julie. Ces lettres étaient rangées par ordre de date.
Il y avait dans la première : « Raphaël ! ô mon « Raphaël ! ô mon frère ! pardonnez à votre sœur (c de vous avoir trompé si longtemps!.:.. Je n'ai
« jamais espéré vous revoir en Savoie ! Je sa-
« vais que mes jours étaient comptés et que je
« ne vivrais pas jusqu'à ce bonheur! , Quand
« je vous ai dit : au revoir, Raphaël, à la porte (( du jardin de Mousseau , vous ne m'avez pas «comprise, mais Dieu me comprenait, lui. Je «voulais dire à revoir! à bénir! à aimer éter-
« nellement au ciel ! Enfant! j'ai recommandé
« à Alain de vous tromper aussi et de m'àider à « vous faire partir de Paris. Je voulais , je devais (( vous épargner ce déchirement de si près, qui au- « rait emporté un morceau de votre cœur et toutes
«VOS forces! Et puis, tenez pardonnez-
(c inoi encore 9 je vous. dis tout: je ne voulais pas
« que vous me vissiez mourir je voulais un
(f voile entre vous et moi quelque temps savant « la mort!..... Ah! la mort est si froide!.... Je a la sens, je la vois, elle me fait horreur de
« moi-même! Raphaël! je voulais laisser dans
« vos yeux une image de beauté que vous puis* ce siez toujours contempler et adorer!.*. •• Mais
« maintenant, ne partez pas! N'allez pas m-at-
« tendre en Savoie! Encore quelques jours..... w deux ou trois peut- être. i— et vous n'aurez plus « à m'attendre nulle part! J'y serai, Raphaël! Je « serai partout et toujours ou vous serez!..... »
Cette lettré était toute trempée de larges gouttes de larmes. Elles avaient dépoli et durci le papier.
Il y avait dans l'autre , datée d'un jour après :
A minuit, le
((Raphaël! vos prières m'ont fait descendre « une grâce du ciel. J'ai pensé hier à l'arbre de « l'adoration, à Saint- Gloud, au pied duquel j'ai « vu Dieu à travers votre âme. Mais il y en a un
« plus divin, l'arbre de la Croix ! Je l'ai em-
w brassé je ne m'en séparerai plus! Oh! qu'on
a est bien sous ce sang et sous ces larmes qui a vous lavent et qui vous embaument!....^ Hier « j'ai appelé un saint prêtre dont Alain m'avait If parlé. C'est un vieillard qui sait tout, qui parce donne tout!.... Je lui ai découvert mon âme, il
« y a répandu la lumière et la vie de Dieu!
ce Oh! qu'il est bon ce Dieu! qu'il est indulgent! « qu'il est plein de mansuétude ! que nous le A connaissions peu ! Il permet que je vous aime ! <c que vous soyez mon frère ! que je sois votre « sœur ici -bas, si je vis; là haut, votre ange, si « je meurs!..... 0! Raphaël! aimons-le, puisqu'il « veut que nous nous aimions comme nous nous u aimons !^.... » Il y avait au bas Une petite croix et comme l'impression d'un baiser tout autour.