Ce concile se tint de mai 1431 à mars
4. Un extraitdece discours se trouve dans Schraeckh (vol. XXXII,
naient de fonder leur principauté à Florence, les Sforza à Milan, les Vénitiens dans la Lombardie, la famille d'Aragon à Naples; le pape ne devait-il pas établir une plus vaste domination personnelle dans les pays qui formaient le patrimoine de l'Église et que gouvernaient une foule de chefs indépendants? C'est ce que pensa Sixte IV. Par le fer et par le feu, il chercha une principauté pour Girolamo Riario, son neveu, ou plutôt son fils, brouilla l'Italie, ruina l'Eghse, et mit l'omnipotence spirituelle au service des plus criminelles intrigues. Dès que les Vénitiens ne favorisèrent plus son ambition, il les excommunia. Les Médicis lui étant devenus un obstacle, il fomenta contre eux la conjuration des Pazzi. A Rome enfin, poursuivant avec une rage sauvage les Golonna, qui s'étaient déclarés ses adversaires, il leur arracha Marino, et fit arrêter et exécuter le protonotaire dans sa propre maison : «Voyez, s'écrie la mère affolée de douleur en montrant au peuple la tête de son fils^ voyez, c'est la tete de mon fils;
p. 90) et a été transcrit par Ranke : Histoire de la Papauté^ traduite de l'allemand par M. J.-B. Haiber (t. P"", p. 72). — Laurent de Médicis, qui devait marier sa fille à un des fils d'Innocent VIII, n'écrivait-il pas au pape : « Le zèle et le devoir imposent à ma conscience de rappeler à Votre Sainteté qu'aucun homme n'est immortel. Un pape possède autant d'importance qu'il veut en avoir, et, comme il ne peut rendre sa dignité héréditaire, il ne peut appeler sa propriété que les honneurs et les bienfaits qu'il accorde aux siens. »
1. C'est à San Celso in Banchi, où gisait le cadavre du protonotaire Colonna, que se passa cette scène lugubre et saisissante.
voilà la fidélité du pape ! 11 avait promis qu'il donnerait la liberté à mon fils si nous lui abandonnions Marino; il possède maintenant Marino, et mon fils nous est rendu, mais assassiné ! Voilà comme le pape tient sa parole ^ . » Telle était la tradition politique que Sixte IV allait transmettre à ses successeurs... La fresque de Melozzo da Forli est comme une page apologétique de ce népotisme à outrance, et c'est dans cette fresque qu'apparaît pour la première fois le personnage qui sera Jules II.
Sixte IV, en 1475 ou 1476, est âgé de soixante et un ou soixante-deux ans. II a là devant lui ses neveux, tous grassement pourvus ; l'un compte parmi les princes les plus puissants de l'Italie ; sur les autres, les bénéfices ecclésiastiques sont tombés en pluie d'or et continueront d'affluer à profusion. Le pape, assis de profil à gauche et les deux mains appuyées sur les pommeaux de la seggia pontificale^ , regarde son ouvrage et trouve que tout est bien. Ses traits, paternes et satisfaits, sont fins et spirituels, avec quelque chose de tranchant et d'incisif. L'œil a de l'éclat et de la pénétration; le nez est un peu lourd et tombant; la bouche, aux lèvres minces, est petite ; les joues, soigneusement rasées, sont fatiguées et amaigries. On sent ce qu'il peut y avoir de redoutable à l'occasion
1. Voyez Alegretto Alegrelti, Diari sanesij p. 817; Ranke, t. I", p. 76.
%. Le siège pontifical, en velours rouge cramoisi, est garni de clous dorés et de franges de laine rouge entremêlées de ûls d'or.
dans ce doucereux visage. Sous une apparence presque débonnaire, il y a du renard et même du loup dans cette physionomie. Le costume est celui des souverains pontifes à l'intérieur de leur palais, depuis le retour d'Avignon 1 : bonnet de drap écarlate, garni d'hermine; aumusse, de même étoffe et de même couleur, également doublée d'hermine^; rochet de lin, passé pardessus la soutane de laine blanche^; chaussure rouge, ornée d'une croix d'or ; anneau pastoral à l'annulaire de la main gauche. La physionomie confirme de tous points celle de l'admirable statue de bronze qu'Antonio Pollajualo a couchée sur le tombeau du pontife dans la basilique de Saint- Pierre. Le portrait de Melozzo s'accorde aussi avec les médailles sculptées en l'honneur de Sixte IV, surtout avec celle que les franciscains firent graver à l'occasion de l'exaltation du
1. Antérieurement au schisme, le vêtement des papes, à l'intérieur du palais, était de la plus grande simplicité, et ne différait guère de celui du reste du clergé. Le changement de climat occasionna des modifications indispensables, et l'usage du vêtement adopté à Avignon se conserva après le retour du Saint-SiègeàRome.
2. Pendant le séjour en France, la rigueur relative du climat avait fait adopter aux papes l'usage de longues capes rouges doublées de fourrures. Après le retour à Rome, on conserva ce vêtement, seulement on le réduisit à une simple pèlerine à capuchon, l'aumusse, qui ne couvrit plus que le haut de la poitrine et des bras.
3. Le rochet, prescrit particulièrement aux évêques par Innocent Ilf, est une tunique de lin avec des manches étroites, et quelquefois sans manches, ainsi que le décrit Ducange. Ici le rochet est à manches attachées au poignet par des boutons blancs.
pape qui appartenait à leur ordres Jl présente cependant une accentuation moins prononcée des parties défectueuses du visage, du nez notamment. Le peintre, en donnant aux traits plus de régularité, a peut-être
1 . Au droit d'une de ces médailles, Sixte IV, coiffé de la tiare et vêtu de la chape, est de profil à gauche : sixtvs un pont. max. SACRicvLT. Au revers, le pape est assis sur la sella gestaloria; saint François et un autre saint des ordres mineurs posent la tiare sur sa tête : fec. damvs • m • terris • aeterna • dabvntvr • OLiMPO. (Galerie de Florence,) — La médaille de Pietro da Milano, qui n'est guère connue que par la mention que Bolzenthal en a faite et qui est datée de 1472, se rapporterait aussi au début du pontificat de Sixte IV. — Il en est de même de la médaille de Cristoforo di Geremia. Elle porte, au droit, le buste du pape à gauche : sixtvs. pp. un VRBis • RENOVATOR . On voit, au revers, un homme pourvu d'un caducée et une femme qui tient une corne d'abondance : CONCOR, ET AMATOR, PACIS. PON. MAX. PPP. ECCLESIA. « —
D'autres médailles, très belles également, peuvent être citées à l'appui du portrait de Melozzo da Forli. Par exemple, la médaille gravée lors du couronnement de Sixte IV. Au droit : buste de profil à gauche, avec la tiare et la chape, sur le fermoir de laquelle est sculpté un chêne; autour : sixtvs iv pont. max. Au revers: le chêne des délia Rovere, surmonté des clefs et de la tiare; autour : FRANC DELLA ROVERE DI SAvoNA MCDLxxi. (Galerie de Florence.) — Rappelons aussi la médaille commémoralive de la prise d'Otrante. Au droit : buste de profil à gauche, avec la tiare et la chape : sixtvs iiii PONT. MAX. SACRICVLT. Au rcvcrs : femme nue tenant une lance de la main droite, et s'appuyant du bras gauche sur une colonne au pied de laquelle sont enchaînés des prisonniers mahoméians; à droite, au fond, la mer avec des navires; à gauche, i'armée des Turcs; au centre : mgccclxxxi • sixte • potes • constantia; autour : parcebe svbiectis et debellare svperbos. — Citons enfin les médailles d'Andréa Guaccialotti et d'Antonio de! PoUajuolo, datées l'une et l'autre de l'année 1481.
un peu flatté son modèle. 11 n'en a pas moins rendu les principaux caractères avec une remarquable rigueur. Sous le souverain pontife on voit le moine, et, sous le moine, l'homme que la nature avait marqué d'une si vive empreinte.
Le fond de la fresque représente la grande salle de la bibliothèque vaticane, avec ses plafonds à caissons et ses arcs en berceaux, soutenus par des piliers carrés sur lesquels s'élancent et s'enroulent avec élégance des branches de chênes chargées de glands ^ En présence de ces nobles perspectives, on respire à pleins poumons l'air de la Renaissance, et l'on se sent dés-
1. Serlio, parlant de Melozzo, le déclare incomparable dans l'art de produire l'illusion par la perspective. L'influence de Pietro della Francesca est d'ailleurs ici manifeste, peut-être aussi celle de Mantegna ou de son collaborateur Ansovino. Luca Paccioli écrit, dans son curieux livre De Simmâ ArUhmelicâ et Geomelriâ : « Melozzo et son cher élève Marco Palmezzani, toujours le compas à la main, conduisent leurs ouvrages et proportionnent leurs figures de telle sorte qu'elles paraissent divines plutôt qu'humaines et que pour vivre il ne leur manque que le souffle. Egli col suo caro allievo Marco Palmezzani, sempre con circina e libella loro opère proporzionandOj conducono in modo, che non umane ma divine agli occlii nostri representano e a tulle loro figure lo spirilo solo per che manchi. La fresque du Vatican donne pleinement raison à ces écrivains... Le principal ouvrage de Melozzo da Forli était ï Ascension dit Christ, qu'il avait peinte dans la tribune de l'église des Saints-Apôtres, à Rome. Cette fresque avait été exécutée en 1472, sur l'ordre du cardinal Riario. Quand on agrandit la tribune où elle se trouvait, en 1711, on la sacrifia. On en conserva seulement quelques fragments, que l'on voit dans la sacristie de la basilique de Saint-Pierre, au Vatican.
m RAPHAËL PEINTRE DE PORTRAITS.
armé devant le pape qui tient une si grande place parmi les promoteurs du grand art. Gardons-nous d'ailleurs déjuger avec nos idées modernes les hommes de la fm du xv^ siècle et du commencement du xvi®. En politique, ce qui nous paraît monstrueux leur semblait permis, et, dans le domaine des arts, ce qui atteint presque les limites de notre admiration ne dépassait pas la moyenne de leurs vues. Avons-nous moralement grandi autant que nous avons baissé dans la manière de sentir et de rendre le beau? C'est ce que diront, dans trois ou quatre siècles, les générations futures. Pour l'histoire de l'art, Sixte IV est un grand pape. « Les édifices qu'il éleva dans Rome sont si nombreux, dit Ciacconius, que, avec les seules pierres sur lesquelles il les a signés de son nom et de ses armes , on pourrait bâtir un vaste palais. » 11 construisit les églises de Sainte-Marie-du-Peuple et de Sainte-Marie-de-la-Gonsolation ; il répara les basiliques de Saint-Pierre et de Saint-Jean-de-Latran , les églises des Saints-x\pôtres , de Saint-Pierre-aux-Liens, des Saints-Nérée-et-Achillée, de Sainte-Balbine , de Sainte-Suzanne, de Saint-Vital, de Saint -Nicolas, etc.; il réédifia l'hôpital de San- Spirito, jeta sur le Tibre le pont Sixte % déblaya le
1. Une médaille consacra la construction de ce pont. Au droit st le buste du pontife, de profil à gauche ; la tête est nue et rasée, le corps est vêtu de la chape : sixtvs iiii pont. max. sacricvltor. Au revers, dans un encadrement de feuilles de chêne, un pont à quatre arches est jeté sur le fleuve. Au-dessus de ce pont on lit : cvRA RERVM pvBLicARVM. (Galerie de Florence.) — Une autre très
champ de Flore, ouvrit la rue qui conduit du Vatican au château Saint- Ange, bâtit la bibliothèque Vaticane et la chapelle Sixtine, releva de leur ruine les anciens aqueducs et ramena triomphalement dans Rome Vacqua vergine. Melozzo da Forli fut son peintre favori, Mino de Fiesole et Antonio Pollajuolo furent ses sculpteurs préférés. Il fit venir à Rome Luca Signorelli, Sandro Cotticelli, don Bartolommeo délia Gatta, Domenico Ghirlandajo, Pérugin et Cosimo Rosselli, qui tous prirent part à la décoration de sa chapelle... C'étaient là de nobles titres, que Jules II devait adopter un jour comme sa meilleure part d'héritage dans la succession de son oncle.
Jules II, ou plutôt le cardinal Julien délia Rovere, dont Melozzo da Forli a peint le portrait à côté du portrait de Sixte IV, était né à Albisola le 15 décembre l/l43. Raphaël, son père, le dernier des cinq enfants de Léonard et le plus jeune des frères de Sixte IV, avait épousé une femme d'origine grecque , Théodora, fille de Jean Manirolo, dont il avait eu cinq fils et une fille : Léonard, qui épousa Jeanne, fille naturelle de Ferdinand d'Aragon , roi de Naples ; Julien, qui devint Jules II; Jean, qui prit pour femme Jeanne de
belle médaille encore a élé faite en l'honneur du Restaurateur de la Ville éternelle. A l'endroit est le profil du pape, avec ces mots : sixTvs un pontifex maximvs urbis restavrator. Au revers, le pape, assisté de deux cardinaux, donne audience à une foule respectueuse agenouillée devant lui. On lit au-dessous : op. victoris camelio ve. (Galerie de Florence.)
Montefeltro, fille de Frédéric d'Urbin^; Bartolommeo, dont l'histoire ne dit rien ^ ; Clément, évêque d'abord et cardinal ensuite, que Melozzo a placé selon nous dans sa fresque ; Luchina, mariée successivement à Jean- François Franciotti et à Gabriel Garra de Savone. Le chef d'une famille dont chacun des membres était devenu l'égal des princes et des rois ne voulut pas sortir de la modestie de sa condition première : il mourut pauvre, à Rome, le 3 avril 1^77. Quant au second de ses fils, Julien, les vingt premières années de sa vie se passèrent dans une telle obscurité que l'esprit de dénigrement a pu tout y voir. A en croire Bembo % celui qui devait être Jules II aurait été à Venise le serviteur infidèle d'un maître auquel il aurait volé deux ducats. De pareilles imputations, qu'aucune preuve n'autorise, sont évidemment calomnieuses. On ne sait rien de la jeunesse de Jules II, sinon qu'après avoir revêtu l'habit de Saint-François, il prit le nom de délia Rovere, à la suite de son oncle devenu cardinal, et qu'il obtint sous ce titre, en 14G5, le prieuré de Pont-Saint-Esprit en France. Il avait fait de médiocres études à l'université de Pérouse, et la science théologique ne fut jamais son fort. Sa vocation était ailleurs :
1. Le tombeau de Jean délia Rovere est un des plus beaux tombeaux de Rome. Il se trouve à Sainte-Marie-du-Peuple, dans la troisième chapelle à droite. Un Christ mort, assis et soutenu par deux anges, est peint par Pinturicchio dans le tympan de ce monument.