Vie de Jules II par Bembo, publiée par Mommsen
il devait être, non pas un homme d'études, mais un homme d'action, destiné à faire sa trouée, et une large trouée, dans un temps où un seul pouvait tout contre tous. Sixte IV, à peine parvenu à la papauté, le créa cardinal et le substitua dans son propre titre ^ Il le nomma en même temps grand pénitencier, archiprêtre de Saint-Jean-de-Latran, et lui donna de plus l'évêché de Garpentras. Lui ayant assuré la richesse et pressentant son humeur belhqueuse, il le délégua près des troupes chargées de soumettre les rebelles de Lodi et de Spolète. Julien délia Rovere se sentit là dans son élément. Il rétablit avec une impitoyable rigueur l'autorité pontificale dans les villes insurgées, mais déshonora sa victoire en permettant qu'on saccageât Spolète et C{ue toutes les barbaries s'y commissent au nom du pape. Il avait ordre, en outre, de châtier Niccolo Vitelli, qui s'était emparé de la seigneurie de Città di Gastello ; mais il ne put avoir raison de cet usurpateur qu'avec l'aide du duc d'Urbin. Il n'en revint pas moins à Rome couvert de gloire. C'est ce triomphateur tonsuré, ce moine guerrier couvert de la pourpre cardinalice, que Melozzo da ForH introduisit, en l/l75, dans la fresque qui consacre Platina comme bibliothécaire du Vatican .
Le cardinal Julien délia Rovere avait alors trentedeux ans. Il est debout, de profil à droite, et, cjuoique
1. Il fut nommé cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens le 15 décembre 1471 .
sur un second plan, très en vue et très à découvert entre les deux principales figures du tableau, Sixte IV et Platina. La tête porte la grande tonsure, avec une couronne de cheveux châtains abondamment fournis, qui tombent par derrière jusque sur la nuque, de côté jusque sur l'oreille, par devant presque jusque sur les yeux. Le front, sous la lourde mèche plate qui le couvre, est d'un large et puissant développement. Les yeux sont noirs, bien ouverts, beaux de forme, avec un regard ferme et inflexible. Le nez est moyen et sans irrégularité notable dans sa construction. La bouche, aux lèvres minces, est plutôt grande que petite, et semble peu faite pour sourire. Le menton n'a rien d'exagéré dans son accentuation. Un sillon s'est creusé déjà sur la joue, qui est sèche, et à la base de laquelle le maxillaire inférieur est saillant, comme chez la plupart des hommes d'énergie. La barbe est vigoureuse, et, quoique complètement rasée, laisse une noire empreinte, qui ajoute quelque chose de sombre à ce visage naturellement dur. Les deux mains sont ramenées l'une sur l'autre, la gauche sur la droite, celle-ci tenant un papier. L'attitude, dans sa simplicité, ne manque pas de grandeur. Un ample manteau rouge, à larges manches et à pèlerine doublée d'hermine, enveloppe tout le corps. Le caractère de la physionomie est mis en relief avec une clarté qui fait pardonner une certaine sécheresse. La couleur est franche, non rompue, très osée, faite en vue surtout de marquer nettement les contours, d'accuser, sans méprise possible,
les formes, les traits et jusqu'au sentiment intime. Sous ce calme d'apparat, la passion gronde ; sous cette rigidité de commande, la volonté est inflexible. On sent que ce masque, composé d'impassibilité, donnera facilement passage à toutes les colères, et que de cette nature, sur laquelle la discipline ecclésiastique a passé son niveau, toutes les violences pourront sortir un jour. En regardant avec attention le portrait du cardinal Julien délia Rovere, on soupçonne déjà ce que sera Jules IL
Entre la fresque de Melozzo da Forli et les fresques de Raphaël au Vatican, c'est-à-dire pendant une période d'au moins trente-cinq ans, les médailles sont les seuls témoignages que puisse invoquer l'iconographie de Jules II.
De 1475 à 1480, ni l'histoire ni l'art ne prononcent le nom de Julien délia Rovere. On sait seulement que, durant ces cinq années. Sixte IV ajouta de nouveaux bénéfices à ceux que possédait déjà le cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens : ce furent, en 1476, les évêchés de Verdun, de Lausanne, de Goutances et d'Avignon % en 1478 ceux de Viviers et de Monde. En 1480, Julien délia Rovere reparaît sur la scène politique, et cette fois pour ne plus la quitter. Sixte IV qui, six ans auparavant, avait essayé ses aptitudes militaires, mit alors à l'épreuve ses facultés diplomatiques. Le cardinal
1. Ce ne fut qu'après la mort du cardinal Alano de Coetivis que l'évêché d'Avignon fut érigé en archevêché.
Julien fut envoyé en ambassade auprès de Louis XI. Il avait pour mission principale d'amener le roi à conclure la paix avec Maximilien et à jeter la France contre les Turcs qui, sous Mahomet II, menaçaient de nouveau l'Occident. Il devait subsidiairement obtenir la mise en liberté du cardinal La Ballue. Le légat pontifical eut le tort d'exposer les désirs du pape avec une hauteur c{ui déplut au roi. Sur la question secondaire, il obtint gain de cause : La Ballue sortit de la cage de fer où il était enfermé depuis onze ans' pour avoir vendu à la Bourgogne les secrets de la France. Quant au projet de croisade, Louis XI s'en servit habilement pour faire déposer les armes à Maximilien. Il conclut une trêve, « afin de pouvoir servir Dieu et Notre-Dame contre le Turk ; » mais avec la ferme intention de ne point arriver à la paix, et en disant à ses négociateurs : a Ils vous mentent bien, mentez bien aussi. «^Le temps de la guerre sainte, d'ailleurs, était passé, et le cardinal Julien dut revenir à Rome sans avoir obtenu autre chose que de vagues promesses et de vaines protestations. On n'en frappa pas moins une médaille en mémoire de cette négociation et surtout en l'honneur du négociateur. C'est sur cette médaille que l'on retrouve pour la seconde fois le portrait de Julien délia Rovere. Au droit est le buste du cardinal, de profil à gauche et revêtu de l'aumusse. Depuis 14.75, le visage, toujours complètement rasé, a