Juin
mais presque aussitôt le lion se réveille et c'est en rugissant qu'il se reprend à vivre. Le 5 octobre 1511, après la messe pontificale célébrée à Sainte-Marie-du-Peuple, la Sainte-Ligue^ signée avec Venise et l'Espagne contre la France, est solennellement publiée.
C'est à la fin de cette année 1511, quand le pape vient de rentrer en possession de lui-même et de retrouver ses moyens d'action, que Raphaël introduit pour la première fois la figure de Jules II dans les Chambres du Vatican.
PORTRAIT DE JULES II ET DES PERSONNAGES DE SA SUITE DANS LA FRESQUE DE GRÉGOIRE IX DONNANT LES DÉCRKTALES.
On se rappelle que l'idée de jurisprudence, si admirablement exprimée dans l'allégorie peinte au-dessus d'une des fenêtres de la Chambre de la Signature, a reçu son développement historique, de chaque côté de cette même fenêtre, dans les deux fresques qui représentent Justinien 'publiant le Digeste et Grégoire IX donnant les Décrétâtes. Or, Grégoire IX n'a été qu'un prétexte à représenter Jules II entouré de ses cardinaux de prédilection, dans le Vatican de Bramante. C'est le premier des trois grands portraits apologétiques que Raphaël allait lui consacrer.
Portrait de Jules II. — Jules II, en grand costume pontifical, est assis sur un trône élevé de deux marches. De la main gauche tendue en avant il remet les Décrétales à l'avocat consistorial agenouillé devant lui, et de la main droite il le bénit. Toute cette figure est calme et quasi religieuse, avec quelque chose aussi de triste et de presque affaissé. Naguère Jules II, sur ses médailles, avait un reste de jeunesse qui faisait illusion sur la réalité ; le voilà qui paraît tout à coup plus âgé que son âge. La mort, dans l'espace d'un an, a livré deux assauts à cette redoutable nature, et, si elle n'a pu vaincre, elle a certainement fait brèche. C'est bien réellement un vieillard que Raphaël aura pour modèle désormais. La tête semble s'incliner sous le poids de la tiare, chef-d'œuvre de Caradosso * ; et le bonnet de velours
4. M. Eug. Piot qui, nous l'avons dit, a étudié avec tant de bonheur l'œuvre de Caradosso, a découvert, dans un livre de linguistique orientale ( Introduclio ad chaldaicam linguam, syriacam, atque armenicam et decem alias linguas, etc. Theseo Ambrosio ex comilibus Albonensis, etc. Pavie, i539, in-4°), les détails suivants sur la tiare qu'Ambrogio Foppa (Caradosso) avait exécutée pour Jules II : « Ce fut Caradosso qui composa pour Jules II la triple mitre ou couronne pontificale, appelée aussi par d'autres trirègne ou trône, qui coûta un prix extravagant. L'artiste avait disposé tout autour des rangées de pierres précieuses d'un éclat extraordinaire, distribuées avec tant d'ordre et en telle abondance que, s'il est permis de comparer les choses divines aux choses humaines, je dirais que ce n'est pas autrement que se présente la voûte céleste lorsqu'elle resplendit de planètes et d'étoiles. Caradosso se surpassa lui-même dans cet ouvrage, et surpassa tous les orfèvres de son temps. » « La grande tiare de Jules II, ajoute M. Piot, était surmontée d'une magnifique émeraude du poids de quatre cent quatre carats et demi, qui ser-
rouge doublé de fourrure, qui protège le crâne dénudé sous la triple couronne, montre combien de précautions sont maintenant nécessaires. On aperçoit des rides profondes dans la partie du front que ne couvre pas la double coiffure, ainsi que dans la portion des joues que la barbe n'a point envahie. Les yeux ne se sont pas éteints, mais le regard n'a plus l'éclat dont il briV lait récemment encore. La bouche aussi a pris un caractère de bienveillance un peu mélancolique qu'on ne lui avait jamais vu sur les médailles d'avant 1510. L'ensemble du visage, enfin, a perdu son caractère de provocation belliqueuse pour prendre une expression presque monacale. Le corps, en même temps, s'est alourdi et comme ramassé. La chasuble, étincelante d'or et de pierreries, est devenue trop pesante aux épaules qui se voûtent et se courbent ^ La maladie
vaît de base à la petite croix placée au sommet. Elle a été détruite à la fin du xviii^ siècle, sous le pontificat de Pie VI, sous le beau prétexte de la refaire d'une forme plus élégante; c'est du moins ce que nous apprend Pio Naldi dans son traité Délie gemme (1791), oii la grande émeraude est gravée parmi les pierres les plus remarquables. » (Le Cabinet de V Amateur, par M. Eug. Piot, 3" année, nouvelle série, n^» 29 et 30, 1863, p. 40 et 41.)
1 . La chape ou chasuble brodée d'or, avec les branches de chêne enlacées des délia Rovere, est posée sur une longue robe de laine blanche, attachée à la taille par une riche cordelière. Cette robe traîne sur la première marche du trône et couvre les pieds du pontife. Au bouton de chape, qui relient ce lourd et somptueux vêlement sur la poitrine du pape, est également attaché le nom du plus grand orfèvre de la Renaissance italienne. Nous empruntons encore au savant travail de M. Eug. Piot sur Caradosso la description que
marque de son empreinte ce corps robuste qui, tout en fléchissant, n'est pas vaincu sans retour.
Michelet, en parlant du Jules II de la Ligue de Cambrai^ dit : « C'était un homme âgé et qui semblait octogénaire, très ridé, très courbé. » L'ingénieux histo-
Theseo Ambrosio donne de ce bijoux fameux : « Garadosso mit en œuvre pour Jules II, pontife vraiment souverain, un diamant qui avait été acheté vingt -deux mille cinq cents monnaies d'or, et l'enchâssa dans des lames d'or et d'argent qui, par le moyen de la ciselure et d'autres procédés ingénieux, formaient, s'il m'en souvient bien, les quatre docteurs de l'Église, de façon que l'on distinguait, je pourrais dire, jusqu'à la couleur de leurs vêtements. Cet ouvrage fut tenu pour une merveille, et, en effet, l'artiste avait su fixer ce diamant avec tant d'art et de symétrie entre les lames, au moyen de fils d'or délicats, que, lorsque le pontife célébrait la messe revêtu de ses habits pontificaux, ce fermoir, qui retenait les deux pans de la chasuble sur la poitrine de Sa Sainteté, avec son gros diamant de forme pyramidale, je crois, placé au centre, avait l'éclat d'un astre au milieu du ciel et éblouissait de ses feux les yeux des assistants. » Vannuccio Biringuccio, dans sa Pyrolechnia (1540), parle de ce diamant et le place au second rang, comme importance, après celui de l'empereur Soliman; il était, dit-il, un peu moins gros que la moitié d'une noix. « Le bouton de chape fait pour Jules II, ajoute M. Piot, n'a pas dû survivre longtemps à sa tiare. Après le traité de Campo-Formio, en 1797, toute l'orfèvrerie du Vatican fut fondue pour aider à payer la contribution de guerre, mise à la charge du gouvernement pontifical, et l'œuvre de Garadosso a partagé le sort d'un autre bouton de chape célèbre, fait par Benvenuto Cellini pour Clément VU, et détruit dans celte circonstance. Nous avons entendu raconter tous les détails de cette triste exécution, oij beaucoup d'autres merveilles furent anéanties, par le dernier orfèvre du Vatican, M. Spagna. Il avait conservé une vive impression de ce massacre auquel, très jeune, il avait assisté en qualité d'ouvrier. » {Le Cabinet de V Amateur, 3<= année, nouvelle série, n"^ 29 et 30, p. 43 et 45.)
POllïRAITS DE JULES II. 319
rien s'est trompé de date. Il a négligé de demander aux médailles ce qu'avait été Jules II de 1503 à 1510 et il a pris le pape de 1511 pour celui de 1508; mais on ne peut mieux rendre, et d'un trait plus rapide, l'impression que laisse le portrait peint à fresque par Raphaël dans la Chambre de la Signature. Dans ce portrait au regard fatigué et aux traits affaissés, on ne reconnaît presque plus le pape des médailles, le Jules II de Garadosso. Tant il est vrai qu'à quelques années de distance nous ne nous ressemblons plus à nous-même. Il suffit d'un coup de vent pour mutiler le plus puissant des chênes, et d'un coup de fièvre pour abattre le plus vigoureux des hommes.
Parmi les cardinaux qui entourent le pape, Yasari nomme Jean de Médicis, qui sera Léon X, Antonio del Monte, ainsi que le cardinal Alexandre Farnèse, qui sera Paul III, et il parle en outre d'autres portraits dont il ne dit pas les noms : Giovanni cardinale de' 3Iedici assislente, cJie fa papa Leone, Antonio cardinale di Monte, eAlessandro Farnese cardinale^ che fa poîpapa Paolo ni, con altri ritratti^. Pour Jean de Médicis, point d'erreur possible; il sera pape bientôt, et son portrait, dès cette époque, est dans la mémoire de tous. Vasari, d'ailleurs, le désigne comme assistant Jules II, c'est-à-dire comme lui rendant un service personnel et particulier. Or, ce service qui consiste à soulever un des pans de la chape pontificale, ils sont