‹ Raphaël, peintre de portraitsChapitre 117 sur 133 · Vasari, t. VIU, p · texte numérisé non relu

Vasari, t. VIU, p

deux à le rendre, l'un à la droite du souverain pontife et l'autre à sa gauche. Celui de droite est Jean de Médicis, on le reconnaît sans hésitation ; quel est celui de gauche? Vasari ne le dit pas explicitement, et l'histoire de l'art n'a fait aucun effort jusqu'ici pour sortir de cette indétermination. Bellori, Montagnani et Passavant ont indiqué vaguement Antonio del Monte. Estce parce que Yasari le nomme tout de suite après Jean de Médicis? Probablement. Mais ne pourrait-on dire qu'en les nommant ainsi Vasari a voulu marquer que Raphaël les avait de très près rapprochés l'un de l'autre? Ce serait alors derrière le cardinal de Médicis qu'il faudrait chercher le cardinal del Monte. Sont-ce là des raisons? Ce ne sont pas même des probabilités. Pour résoudre le problème, il faut en déterminer et en coordonner les véritables termes. Ayant à décider entre trois personnages qui se trouvent dans un tableau où tout est disposé d'après une immuable hiérarchie, demandons-nous d'abord quelle est la place qu'assigne à chacun d'eux le droit de préséance. En Jean de Médicis était cardinal depuis vingt-trois ans, Alexandre Farnèse depuis dix-huit ans, Antonio del Monte depuis quelques mois seulement \ Dès lors, Jean de Médicis prenant la première place, c'est-à-dire la droite du pape, c'est Alexandre Farnèse qui devra

4. Jean de Médicis avait été nommé cardinal le 9 octobre 1488, à râge de treize ans, avec le titre de Santa-Maria-in-Domnica. Alexandre Farnèse avait été nommé en 4493, et Antonio del Monte en 1511.

paraître à la seconde place, c'est-à-dire à la gauche du pontife, tandis qu'Antonio del Monte sera relégué au troisième rang, c'est-à-dire derrière le cardinal Jean. La position de ces trois personnages ainsi établie a priori, nous interrogerons l'iconographie. Si elle confirme pour chacun d'eux les inductions préalablement fournies par les convenances historiques, la preuve sera faite, la vérité sera mise en évidence, sans qu'aucun doute puisse s'élever désormais ^

Portrait du cardinal Alexandre Farnèse. — A la gauche de Jules II, et soulevant de la main droite la chape pontificale % est le cardinal Alexandre Farnèse. Le cardinal de Médicis a le pas sur lui, mais il a droit de préséance sur le cardinal del Monte.

Les Farnèse, d'origine toscane, étaient alliés aux plus puissantes familles de l'ItaHe. Dès la fin du xiii^ siècle, les mères de leurs fils sont des SaHmbene, des Corbara, des Monaldescha, des Anguillara, des Golonna, des Orsini^ Alexandre Farnèse eut pour

1. Le portrait du cardinal Jean de Médicis devrait nous occuper le premier, si le plan de ce travail ne nous forçait à le réserver pour l'iconographie de Léon X (voir le tome II du présent ouvrage).

2. De manière à dégager la main gauche du pape, qui tient les Décrétales. Quant à la main gauche du cardinal Farnèse, elle disparaît sous les plis de la robe.

3. On pense que les Farnèse ont tiré leur nom de leur château de Farneto, près d'Orvieto. De Farneto on aurait fait Farnèse. Ranuce Farnèse I^"" combattit pour l'Église au xiii'' siècle, lui soumit

mère une Gaetani. Il naquit à Rome * le 28 février l^l68, et Pomponius Lœtus fut un de ses maîtres. Innocent YIII le nomma protonotaire apostolique, et, le 21 août 1^93, Alexandre VI lui donna le cardinalat % avec le titre des Saints-Cosme-et-Damien\ Alexandre Farnèse savait à quel prix sa sœur Julie lui avait acheté cette haute dignité ecclésiastique, et il n'en rougissait pas. Il avait vingt-cinq ans, menait joyeuse vie, comptait plusieurs bâtards, et était si bien connu dans Rome, que le peuple le surnomma tout aussitôt (( le cardinal de la jupe » . On ne se doutait pas alors que le cardinal de la jupe serait, cinquante-deux ans plus tard, le pape du concile de Trente. Quant à M'"* Julie, les satiriques l'appelaient « la fiancée de Jésus-Christ, » et rinfessura, en énumérant les invités au repas de

plusieurs villes et fut tué en 1288. Ranuce II et Nicolas, fils de Ranuce I", tinrent pour Rome aussi, et portèrent également les armes pour Charles d'Anjou. Ranuce III, seigneur de Montalto, fut général des troupes florentines; il eut, de Pontafîlea Salimbeni (de Sienne), Pierre Farnèse, qui défendit Sienne en 4 386. Ranuce IV, fils de Pierre Farnèse, fut généralissime des troupes de l'Église sous Eugène IV, qui lui donna la Rose d'or; il épousa Agnès Monaldescha, dont il eut Pierre-Louis Farnèse. Ce dernier eut pour femme Giovanella Gaetani, et pour enfants Alexandre et Julie Farnèse. 4. D'autres disent à Canino.

2. Il y eut contre cette nomination une vive opposition de la part du Sacré Collège. Le cardinal Julien délia Rovere fut à la tête de celte opposition, et le roi Ferdinand de Naples offrit de mettre une armée à la disposition des cardinaux opposants. — Alexandre VI avait antérieurement nommé Alexandre Farnèse trésorier apostolique.

3. Alexandre Farnèse prit ensuite le titre de Sant'Eustaccliio.

noces de Lucrèce Borgia, la nomme sans plus de façon « la concubine du pape » . Les Farnèse virent tout simplement en elle un instrument de fortune. Grâce à elle, en effet, ils acquirent assez de puissance pour avoir un jour dans leur famille un pape^ et pour prendre rang parmi les maisons souveraines de la Péninsule \ Gela nous révolte, mais ne répugnait pas de la même manière aux contemporains de Jules II. En 1(192, Julie Farnèse met au monde une fille du nom de Laure, qui devient aussitôt l'objet des plus ardentes convoitises. Il faut lire, dans la correspondance de Pucci, les projets d'avenir que, dès l'année suivante, Alexandre Farnèse fonde sur cette enfant, et avec quelle complaisance il se fait dire et répéter par ses courtisans qu'elle est bien réellement la fille du pape. (( Elle est fille du pape, nièce du cardinal, et fille putative du seigneur Orsini% à qui notre seigneur donnera encore trois ou quaire châteaux près de Bassanello\ » En 1193, Alexandre Farnèse veut la fiancer

1. Alexandre Farnèse devint pape en 4534, et prit le nom de Paul in.

2. Ce fut Paul III qui fonda la principauté de Parme et Plaisance pour Pierre-Louis Farnèse, l'aîné des fils naturels qu'il avait eus avant sa promotion au cardinalat.

3. Giulio Orsini, duc de Bracciano, était l'époux de Julie Farnèse et vivait dans son château de Bassanello plutôt qu'à Rome, où il eût été un gênant témoin de sa honte.

4. Celte lettre était écrite par Lorenzo Pucci à son frère Giannozzo, le 23 décembre 1493, pour être communiquée à Alexandre Farnèse.

avec Astorre Manfredi de Faenza^ ; mais Julie ne l'entend pas ainsi, et en l/l99 elle dispose de sa fille en faveur de Frédéric, fils de Raimondo Farnèse. La fiancée avait sept ans, le fiancé en avait douze-. Il ne fallait pas qu'elle sortît de la famille. Elle en devait sortir un jour, cependant, et rétablir alors par son mariage la fortune un moment ébranlée de tous les siens.

Alexandre YI meurt, et les Farnèse voient crouler l'échafaudage qu'ils avaient dressé en vue de leur ambition. Mais, presque aussitôt, Jules II le relève de ses propres mains, en manant son neveu Nicolas délia Rovere à la fille unique de Julie Farnèse, à cette Laure Orsini, fille d'Alexandre VI et sœur naturelle de Lucrèce Borgia. Jules II, pour reconstituer les États de l'Église, avait besoin de se concilier les grandes familles de Rome. Cette union scellait l'alliance qu'il voulait contracter avec les Farnèse et avec les Orsini ^ Elle était aussi le gage de sa réconciliation avec les Borgia. Tout en les accablant de sa haine tant qu'il avait vu en eux des rivaux, il avait, comme Machiavel, admiré leur puissance, applaudi à leur initiative, et, dès qu'il ne

1. Astorre Manfredi étant déjà fiancé k la fille de Pierre de Médicis, Alexandre Farnèse chargea Lorenzo Pucci de rompre cet engagement.

2. Acte authentique de ces fiançailles fut dressé le 21 avril 1499.

3. L'année suivante, Jules II maria sa fille naturelle Felice à Giangiordano Orsini, seigneur de Bracciano, et donna pour femme à Marc-Antonio Colonna sa nièce Lucrezia Gaza délia Rovere, sœur de Niccolà.

les craignit plus, il n'hésita pas à se rapprocher d'eux. Le mariage fut célébré au Vatican, au mois de novembre 1505, en présence du pape, de Julie Farnèse et du cardinal Alexandre, qui reçut, comme cadeau de noces, deux évêchés. Jules II notifia officiellement à Lucrèce Borgia cet événement, qui fut le plus grand triomphe de la vie romanesque de Julie. L'ancienne maîtresse d'Alexandre YI voyait Jules II lui-même plier devant elle. Elle était sortie naguère du Vatican, courbée sous le poids de la honte ; elle y rentrait le front haut, pour unir la fille qu'elle avait eue d'un pape avec le neveu d'un autre pape, et recevoir ainsi l'absolution officielle de tout son passé. Elle était encore très belle, avait à peine trente ans, et fut dès lors proclamée « l'illustre et noble dame Julie des Farnèse^ » A partir de cette époque, on voit le cardinal Alexandre Farnèse attaché de très près à la personne de Jules II, faisant montre en toute occasion de son dévouement aux délia Rovere, et recevant en

4. Julie Farnèse mourut le 23 mars 1524. Marco Foscari, ambassadeur de Venise à Rome, informe alors la Seigneurie que « la sœur du cardinal Farnèse, M™® Julie, autrefois maîtresse du pape Alexandre, vient de mourir ». — Une Vierge, peinte par Pinturicchio dans les appartements Borgia, au Vatican, passe pour être le portrait de Julie Farnèse. Une tradition romaine affirme également que la figure de la Justice du tombeau de Paul III, dans la basilique vaticane, représente Julie Farnèse elle-même; tandis que la figure de la Sagesse, qui décore le même tombeau , serait Giovanella Gaetani, mère de Paul III (Alexandre Farnèse) et de Julie Farnèse. Il serait ténnéraire de donner créance à de pareils dires.

326 RAPHARL PEINTRE DE PORTUAITS.

échange de riches bénéfices et de productifs évêchés*. Rien donc de plus naturel que de le voir, dans la fresque de Raphaël, à la gauche du pape et attentif à lui rendre les moindres soins.

Quoique l'identité du cardinal Farnèse ne puisse être directement établie dans la fresque vaticane, la preuve peut être faite par induction d'abord, par élimination ensuite, et ne laisser prise, par conséquent, à aucun doute.

Alexandre Farnèse se montre de trois quarts à gauche. Les cheveux, coupés en couronne autour de la tonsure, tombent sur le front et sur les oreilles, qu'ils recouvrent à moitié. Les yeux , qui sont clairs et lumineux, se lèvent vers le pape avec admiration, presque avec ferveur. Le nez est fin, assez allongé et régulièrement dessiné. La bouche n'est point grande et les lèvres sont minces. Le menton n'a rien encore de trop saillant, mais on sent qu'il pourra le devenir dès que les dents feront défaut. Les joues, soigneusement rasées, sont plutôt maigres que grasses. L'expression du visage est spirituelle et fine. Les traits, dans leur régularité, n'ont rien de froid ni de banal. L'ensemble de la figure a grand air. Les draperies sont opulentes sans ostentation, nobles avec simplicité. Les cardinaux contemporains de Jules II se drapaient dans leur pourpre comme les sénateurs du siècle d'Au-

1. En 1509, Alexandre Farnèse reçut l'évêchéde Parme. II allait recevoir, en 1512, l'évêché de Solmona. Quand il devint doyen du Sacré Collège, il était possesseur de sept évêchés,

guste dans leurs toges. En 1511, Alexandre Farnèse avait quarante-trois ans, et le personnage représenté par Raphaël, à la gauche du pape, répond parfaitement à cet âge.

Nous ne pouvons malheureusement confronter ce portrait avec aucun autre portrait du même personnage, datant à peu près de la même époque. Si les portraits du pape Paul III sont nombreux*, ceux du cardinal Farnèse font complètement défaut. Or Paul III appartient à l'année 153/1, et, de 1511 à 153/1, vingttrois ans ont accumulé sur la figure du brillant cardinal les déformations et les rides. Le visage du cardinal était rasé de frais, celui du pape disparaît en partie sous une longue barbe blanche; la bouche, dépourvue de dents, a perdu sa forme et s'est retirée; le nez, déjà mince en 1511, s'est comme aiguisé, tombe vers le menton, qui s'est porté en avant; les joues se sont amaigries et creusées; l'œil seul, resté vif et brillant, concentre avec un éclat particulier tout ce que l'âge

1. Les médailles de Paul III sont en grand nombre. — La statue du Capitole est une de ces œuvres apologétiques où la flatterie a une trop large part pour que la vérité puisse y trouver peut-être suffisamment son compte. Il en est de même de la statue qui se trouve sur le mausolée du pape, à Saint-Pierre de Rome. — Dans le tableau du Titien, au musée Bourbon (à Naples), où Paul III est assis entre Alexandre et Ottavio Farnèse, la ressemblance semble serrée de très près. Il en est de même dans le portrait de la galerie du Belvédère, à Vienne. — Quant aux deux portraits du cardinal Alexandre Farnèse et du pape Paul III qui se trouvent en regard l'un de l'autre dans la mosaïque de Santa-Maria-Scala-Cœli, ils sont de pure fantaisie.

328 RAPHAËL PEIJNTRE DE PORTRAiTS.

a laissé dans cette tête de force et de flamme. Eh bien, malgré de si profondes altérations, on peut, dans les portraits de 1531, retrouver les portraits de 1511. Il y a, en effet, certains caractères de nature et de conformation native qui ne sauraient gravement changer. Si la boîte du crâne est petite chez l'homme de quarantetrois ans, elle ne deviendra pas puissante chez le vieillard de soixante-six ans. L'ossature du visage également ne se modifiera guère; et il en sera de même de la forme initiale de chacun des traits. Une bouche petite ne devient pas grande, des lèvres épaisses ne deviennent pas minces, etc. Or, les mêmes caractères pittoresques et les mêmes traits essentiels se retrouvent dans les portraits de Paul III et dans le portrait qui nous occupe. Titien % après 1534, ne contredit en rien ce que Raphaël affirme en 1511, et les médailles du pape Paul III confirment avec autorité ce qu'avance le Sanzio pour le cardinal Farnèse. L'identité d'Alexandre Farnèse, dans la fresque de la Signature j, est donc suffisamment étabhe. Elle le sera plus encore quand nous connaîtrons Antonio del Monte, et que nous constaterons l'impossibilité absolue d'adapter à ce personnage aucun des traits de Paul III,

Portrait du cardinal Antonio del Monte. — Le cardinal Antonio del Monte était originaire de Monte- Sansavino, dans la province d'Arezzo. Son grand-père,

i. Voir les portraits de Paul III par Titien au musée Bourbon, à Naples, et dans la galerie du Belvédère, à Vienne.

qui s'appelait comme lui Antonio, était fils de Pielro Giochi. De cet Antonio Giochi naquit Fabiano, fameux jurisconsulte, auquel on donna le nom de sa ville natale. Dès lors, les Giochi disparurent pour faire place aux del Monte. Fabiano del Monte, à qui la ville d'Arezzo décerna des honneurs publics*, laissa six enfants : Margherita, Yincenzo, Gaterina, Andreina, Pierpaolo et Antonio \ L'aîné des fils, Yincenzo % eut pour fils à son tour Giammaria, qui devint pape sous le nom de Jules III*; le dernier, Antonio, né à San-Savino en l/l61, fut Antonio del Monte. Antonio comprit tout de suite que l'Église seule pouvait le conduire très vite et le porter très haut^ Attaché d'abord à la paroisse de Sant' Angelo in Vado, il fut successivement évêque d'Arezzo% recteur de Sainte-Agnès^ et de San Luciano% attaché au tribunal de Rote à Rome, évêque de Gittà di Gastello et archevêque de Siponto^ En

4. Fabiano del Monte avait été auditeur de Rote à Giltà di Caslello, podestat à Urbin et avocat consistorial à Ronfie.

2. Fabiano del Monte avait eu pour fenfime Jacopa di Gaspare. Il mourut à l'âge de soixante-dix-sept ans, le l'^'" juin 1498.

Page 1