‹ Raphaël, peintre de portraitsChapitre 125 sur 133 · Il fut enterré dans l'église de Saint-Barnabe, à Mantoue · texte numérisé non relu

Il fut enterré dans l'église de Saint-Barnabe, à Mantoue

ROMANUS MORIENS SECUM TRES JULIUS ARTKS ABSTULIT (hAUD MIRUM), QUATUOR UNUS ERAT

telle est l'épitaphe que l'on inscrivit sur sa tombe.

laisse paraître un plastron de chemise blanche, qui couvre le haut de la poitrine et dégage le col. 11 y a, dans cet homme jeune encore, quelque chose de délicat et de presque féminin, qui forme un contraste pittoresque des plus heureux avec la mâle prestance des porteurs du pape.

Une première esquisse, très vivement dessinée à la plume, prouve que Raphaël a dû lutter contre les prétentions de l'entourage du pape à faire invasion dans la fresque d'Uéliodore. D'après cette esquisse, Jules If , s'entourant d'éclat et de solennité, était coiffé de la mitre et bénissait l'assistance. Un porte-croix et un massier précédaient les porteurs, que suivaient trois gardes suisses et un cardinal, ce dernier monté sur un cheval richement caparaçonné. En tout dix figures, qui eussent pris un bon tiers de l'espace total de la fresque, au grand détriment de l'action principale \ Raphaël a sagement fait de réduire ces prétentions. D'après son conseil, le pape s'est contenté de paraître avec le moins de bruit possible et sans par trop détourner l'attention, juste assez pour qu'on pût comprendre le sens allégorique du drame, mais sans rompre l'unité pittoresque de ce drame et sans le priver d'aucun de ses éléments nécessaires.

Les cinq figures qui accompagnent ici le portrait du pape font, comme dans la fresque des Décrétales,

\ . Voir ce dessin au musée du Louvre.

partie intégrante de ce portrait. On ne peut les en séparer sans en amoindrir gravement la valeur pittoresque. Le Jules II de \'Héliodore démontre d'ailleurs un grand progrès sur le Jules II des Décrétales, Raphaël, sans cesser d'être fidèle à la vérité naturelle, a conquis une indépendance d'interprétation désormais souveraine. L'idée du triomphe soulève le vieillard c|ue nous connaissons déjà. Languissant et accablé tout à l'heure, il semble maintenant avoir secoué le poids des infirmités et des ans. Le dessin est plus large et plus magistral. La forme est plus complètement enveloppée dans la couleur, qui paraît même avoir sollicité particulièrement le génie du maître. Les tons se montent et se chauffent, prennent une vigueur et une intensité dignes des plus grands coloristes. On sent que Raphaël a vu les portraits de Giorgione, qu'il en a subi le charme et qu'il cherche à s'en rapprocher. Il arrive, en effet, dans cette fresque, à presque rivaliser d'éclat avec la peinture à l'huile. Yoilà un vrai portrait d'histoire, une peinture où toutes les ressources de l'art sont largement mises à contribution. Et pourtant, dans cette voie grandiose du portrait historique, Raphaël n'a point dit encore ici son dernier mot.

PORTRAIT DE JULES II ET DES PERSONNAGES DE SA SUITE DANS LA FRESQUE DE LA MESSE DE BOLSÈNE.

Parmi les œuvres faites pour consacrer les événements qui se heurtent au terme du pontificat de Jules II, il n'en est pas de plus magnifique que les portraits du pape et des personnages de sa suite placés par Raphaël dans la 3Iesse de Bolsène,

Deux mois après la bataille de Ravenne, Machiavel écrivait : « Autrefois, aucun baron n'était assez petit pour ne pas mépriser la puissance du pape ; aujourd'hui, le roi de France la respecte. » Cette puissance, cependant, n'était que superficielle. Jules N, en satisfaisant sa haine contre Louis XII, avait sacrifié sa patrie à sa passion personnelle et marqué Rome, dès 1512, pour le désastre de 1527. Il lui restait à se venger du clergé qui avait tenté de le déposséder, et, le 3 mai, il ouvrit le concile de Latran, où pleine satisfaction fut donnée à ses rancunes. Tout sembla dès lors favoriser ses entreprises. Le duc d'Urbin reprit Bologne le 10 juin. Reggio, Modène, Parme, c{ui depuis iliOd appartenaient au duché de Milan, firent également retour au Saint-Siège comme ayant été comprises dans la donation de Gharlemagne. Peu s'en

fallut que Ferrare aussi ne tombât aux mains de l'Église. Quant aux Florentins qui avaient accueilli le concile de Pise, ils furent déclarés ennemis de la Sainte-Ligue, et l'autorité des Médicis leur fut imposée de nouveau par les Espagnols de Raymond de Cordoue, qui livrèrent préalablement la ville de Prato au plus affreux pillage ^ Le pape compléta son œuvre en rompant avec les Vénitiens % pour se livrer exclusivement à Ferdinand et à Maximilien ^ ; de sorte que, tout en se vantant de vouloir purger l'Italie de l'étranger, il s'alliait avec les Allemands et avec les Espagnols contre la seule puissance italienne capable de faire échec aux envahisseurs. Jules II mit enfin la France en interdit et annula la Pragmatique-Sanction que Charles VII avait obtenue du concile de Bàle^ Ce

1. Plus de quatre mille habitants furent massacrés, et, sans l'intervention de Jean de Médicis, rien ne fût resté dans la ville. Le gonlalonier Soderini se sauva à Raguse d'abord, puis en Turquie. Antoine Segna, qu'il avait envoyé comme ambassadeur auprès du pape, fut arrêté, mis à la torture, et mourut quelques jours après. « Cet acte de cruauté souille d'une tache ineffaçable la mémoire de Jules II. » (Nardi, Stor. Fior., lib. V, p. 152.]

2. Les Vénitiens avaient repris Padoue,Vicence, Vérone, Brescia, Bergame, Trévise et Crema. Ces succès portèrent ombrage à Jules II.

3. Le nouveau traité d'alliance avec l'empereur d'Allemagne et le roi d'Espagne fut signé solennellement, le 2 décembre 1512, dans l'église de Sainte-Marie-du-PeupIe.

4. En 1431 et en 1438. Cette constitution avait réglé les rapports de l'Église gallicane avec le Saint-Siège et assuré au clergé français certaines garanties contre lesquelles la papauté avait déjà plusieurs fois réclamé. Elle n'en fut pas moins regardée comme loi

fut le couronnement de son édifice. Deux mois après, le 21 février 1513, il mourut au Vatican, à l'âge de soixante-dix ans, après neuf années, trois mois et vingt et un jours de pontificat, laissant l'Italie et l'Europe dans le plus profond désordre \ S'il avait vécu quelque temps encore, il aurait été écrasé lui-même sous l'écroulement de ce qu'il croyait avoir fondé.

Si le légendaire fuori harhari motive la présence du pape dans la fresque à'Héliodore^ quel est celui des événements de la dernière heure qui a porté Raphaël à faire de Jules II le témoin du miracle de Bolsène? On a dit que Jules II avait voulu protester en personne contre les hérésies, et s'inscrire à l'avance contre celles qui pourraient survenir^; mais aucune division dogmatique ne s'était produite sous son pontificat, et dans Luther, qui était alors à Rome pour y représenter les Augustins de Wittenberg, on ne pouvait pressentir un réformateur. Jules II, d'ailleurs, était beaucoup moins préoccupé de doctrine que de poli-

du royaume, jusqu'au jour (10 décembre 1512) où le concile de Latran, dans sa quatrième session, en décréta l'abrogation.

1. Jules II succomba à la fièvre et à la dyssenterie, qui le minaient depuis longtemps. Il mourut en chrétien et en prêtre, après avoir pardonné même aux cardinaux du concile de Pise, et fut enterré à Saini-Pierre, au Vatican, dans la chapelle du Saint- Sacrement, où il attend depuis trois cent soixante-huit ans sa translation à Saint-Pierre-aux-Liens.

2. Nous l'avons dit nous-même dans notre volume des Chambres. Une étude plus approfondie de l'histoire de la papauté et du caractère de Jules II nous fait revenir sur cette affirmation.

tique, et les intérêts confiés par lui au concile de Latran étaient bien moins spirituels que temporels. Pour Jules II, le prêtre incrédule personnifie les cardinaux insurgés contre lui. Jules II lui-même, dans la fresque de Raphaël, veut intervenir comme une menace vivante contre cette tentative d'usurpation. Voilà sa véritable raison d'être dans la Messe de Bolsène. Les sujets des quatre grandes peintures de la Chambre d'Héliodore ont un rapport trop immédiat avec les événements contemporains, pour que la présence du pape à la Messe de Bolsène ne se rattache pas allégoriquement à un fait récent et de grande importance. Ce fait est le concile de Latran, où Jules II eut raison des conciles de Pise et de Milan. Pour Jules II, l'orthodoxie, c'est lui; l'hérésie, ce sont les cardinaux qui ont tenté de le déposséder. Le prêtre sacrilège n'est que la figure de ces prétendus hérésiarques.

Portrait de Jules II. — Au sommet de la fresque, vis-à-vis du prêtre dont un miracle confond l'impiété , Jules II est agenouillé sur un coussin à glands d'or posé sur un escabeau recouvert de velours rouge. De cette manière, la figure du pape s'élève à la même hauteur que celle de l'officiant, prend plus d'importance encore que cette figure et devient le centre pittoresque du tableau, dont elle est, au point de vue du xvi^ siècle, l'âme vibrante et parlante.

Le souverain pontife, en costume presque familier, est vêtu d'une longue robe de laine d'un blanc

jaunâtre, dont la traîne descend jusque sur la dernière des marches qui conduisent à l'autel ; un rochet de lin blanc est passé par-dessus cette robe ; une aumusse rouge, doublée d'hermine, est jetée sur les épaules par-dessus le rochet. Les deux mains sont ouvertes et rapprochées l'une de l'autre pour priera. Les coudes servent d'appui au torse et reposent sur un coussin de drap d'or doublé de rouge et porté par deux X en bronze doré, dont les extrémités sont ornées de têtes et de griffes de hon. Tandis c{ue les mains prient et que le corps s'incline légèrement en avant dans l'attitude du recueillement et de la dévotion, la tête se redresse, comme pour protester contre cette apparence d'humilité, et semble, par sa fière prestance, défier l'ennemi personnel qui se cache derrière le prêtre sacrilège. Rien de plus éloquemment passionné que cette figure. La tête est nue et de profil à gauche. Une couronne de cheveux blancs, dégarnie seulement sur les tempes, forme avec la barbe, blanche aussi, un encadrement où les traits s'éclairent et s'animent avec une vivacité singulière. Le front a un développement majestueux; l'œil retrouve l'éclat dont il brillait dans les jours de lutte et de triomphe; le dessin du nez s'ennoblit et s'épure; la bouche, aux lèvres contractées, est menaçante; les joues paraissent avoir recouvré l'éclat et la coloration delà santé. Arrière la vieillesse, les infirmités, la mala-

i. C'est la main gauche qui recouvre et cache presque la main droite. L'index, l'annulaire et le petit doigt de cette main gauche sont garnis de bagues à chatons.

die! Jules II, à la veille de sa mort, réapparaît imposant, superbe, majestueux, redoutable. C'est comme une résurrection. Vivant encore, Raphaël lui décerne les honneurs de Tapothéose et le place sur le plus magnifique piédestal qui convienne à un pape. Il semble impossible de serrer de plus près la réalité et de la transfigurer en même temps d'une manière plus saisissante et plus grandiose. L'histoire, aussi bien que l'art, a droit de revendiquer ce portrait. Malheur aux cardinaux du concile de Pise s'ils se trouvaient en ce moment au pouvoir du pape !

Neuf autres portraits, choisis parmi les personnages de la cour et de la haute domesticité pontificale, font pour ainsi dire partie du portrait même du souverain pontife et forment une admirable suite à ce portrait. Jules II étant agenouillé au faîte du tableau, ces neuf figures aussi sont à genoux, chacune d'elles à la place que la hiérarchie lui marque. Ce sont d'abord, aune hauteur intermédiaire, mais déjà fort au-dessous du pape, deux cardinaux; puis, derrière ces cardinaux et presque sur le même plan, deux prélats de la chambre pontificale ; enfin, sur le sol même du temple, c'est-à-dire sur le plan inférieur, les parafrenierij, au nombre de cinq, qui entourent la cella gestatoria.

Portrait du cardinal Raphaël Riario. — Le premier des cardinaux et le plus en vue est Raphaël Riario, cardinal de Saint-Georges % que nous avons rencontré

i. Vasari, t. VHI, p. 25.

au début de cette étude dans la fresque de Melozzo da Folii^ Malheureusement le portrait de l/l75 ne peut servir de contrôle au portrait de 1512. Raphaël Riario n'avait que dix-huit ans dans la fresque de Melozzo da Forli, et il en a cinquante-cinq dans la fresque du Sanzio. Or, à trente-sept ans de distance, comment certifier l'identité du personnage? Gomment, dans l'homme touchant presque à la vieillesse que Raphaël a peint de profil, retrouver le jeune homme que Melozzo jadis avait représenté de face ? Comment reconnaître la tête d'autrefois, cette tête alors coiffée d'une longue chevelure blonde, ce visage au teint frais et rose, aux traits mous et indécis, dans la tête au crâne chauve, dans le visage pâle et dans les traits nettement caractérisés que nous voyons maintenant? N'essayons donc pas un rapprochement impossible , et , sans chercher d'aussi lointaines ressemblances , considérons le cardinal Riario tel que l'a peint Raphaël. Sa belle prestance, l'aisance avec laquelle il porte haut la tête , font deviner en lui un homme habitué dès l'enfance à toutes les fortunes. Il a très grand air dans sa longue robe rouge % et l'humilité ne paraît pas être son fait, tout agenouillé qu'il soit, les mains jointes et la tête levée dans l'attitude de l'adoration, ou plutôt de l'admiration, car, en bon courtisan, il regarde le pape beau-

Page 1