‹ Raphaël, peintre de portraitsChapitre 128 sur 133 · C'est Raphaël Mengs qui a émis cette opinion · texte numérisé non relu

C'est Raphaël Mengs qui a émis cette opinion

Ce cardinal est agenouillé, de trois quarts à gauche, revêtu du costume le plus modeste que lui permette son rang dans l'Église. Les mains dévotement croisées sur la poitrine et les yeux ardemment fixés dans la direction de l'autel, il semble ressentir avec une singulière énergie la douleur et l'indignation; le front se contracte ; les yeux brillent avec éclat ; la bouche aux plis tombants est presque menaçante. Semblable au prince des apôtres au moment de la Gène, le dévoué cardinal se répand en protestations. Peut-être, comme fit saint Pierre quand la synagogue se fut emparée de Jésus, aurait-il aussi renié son maître si le concile de Pise eût triomphé du concile de Latran.

Derrière les cardinaux se tiennent, également agenouillés, les prélats de la Chambre pontificale. Voilà encore deux très beaux portraits, dont les noms seraient peut-être des révélations pour l'histoire, si l'histoire de l'art avait pris soin de les enregistrer. Le premier se montre de profil, le second de trois quarts à gauche. Tous deux portent la grande tonsure et sont vêtus d'un manteau sans manches, passé par-dessus la soutane; tous deux sont jeunes, le second plus encore que le premier; tous deux sont humbles et recueilhs, effacés dans leur expression, dominés surtout par le sentiment du respect.

Toutes les nuances de la hiérarchie ecclésiastique sont très nettement indiquées dans cet ensemble de portraits, complément nécessaire du portrait de

Jules IL Les cardinaux , qui viennent immédiatement après le pape et qui peut-être seront papes à leur tour, ont leur manière de voir et la peuvent manifester; mais les prélats qui les assistent doivent contenir leurs sentiments, demeurer dans une grande réserve et ne paraître qu'en sous-ordre. Ces deux jeunes prélats ont donc la tenue correcte qui leur convient. Exercés de bonne heure à leur rôle, ils portent la marque d'une même éducation. L'homme moral a transfiguré en eux l'homme physique. Ils ne se ressemblent pas , et l'on croirait qu'ils ont été coulés dans un même moule. Le même esprit communique à leur visage une même expression. L'identité d'habitudes produit chez eux l'identité de physionomie. Le regard est, de part et d'autre, douloureusement étonné. La même âme, humble et soumise, imprime presque la même empreinte aux deux corps.

Il en est tout autrement des cinq gentilshommes qui sont ici les palefreniers du pape. Voilà des figures vraiment laïques, qui ont chacune leur physionomie propre, leur sentiment naïf et individuel, et qui s'y abandonnent avec une entière franchise. Les précédents personnages vivent surtout de la vie intérieure et de la vie nerveuse ; ceux-ci vivent de la vie du dehors et de la vie musculaire. Ils sont bien de leur temps et bien peu du nôtre. On sent des hommes d'action, que le tourment des choses divines n'a jamais travaillés, et encore moins ce mal particulier à notre âge, cette las-

situde de vivre avant d'avoir vécu , ce découragement des choses avant de les avoir connues. Étrangers aux mièvreries modernes, façonnés surtout pour la lutte, jeunes encore et des plus beaux qui se puissent voir, l'élégance en eux le dispute à la force. Faut-il voir là les véritables porteurs de Jules IP? Sous le costume des parafrenieri^ Raphaël n'a-t-il pas voulu plutôt perpétuer les traits de quelques-uns de ses disciples ou de ses amis, comme il l'avait fait déjà pour Marc- Antoine et pour Jules Romain dans la fresque d'Héliodore? On ne sait. L'iconographie devrait trouver des documents d'une abondance inépuisable dans les innombrables fresques dont la Renaissance a recouvert les murs de ses palais et de ses églises, et elle demeure impuissante devant ces légions de portraits dont l'histoire de l'art a négligé de conserver les noms. Il faut donc se contenter de regarder ici cinq admirables portraits anonymes. Tous sont agenouillés. Le premier appuie la main droite sur le bâton de la seggia gestatoria et porte la main gauche à son épée ; son visage sans barbe est vu de profil, et ses longs cheveux châtains descendent sur son col. Le second, de profil éga-

1 . Les porteurs du pape, au nombre de douze, étaient pris parmi les officiers subalternes de la cour pontificale. Huit référendaires les accompagnaient dans les grandes cérémonies; ils tenaient les bâtons du dais qui abritait le pape. Référendaires et palefreniers dépendaient du doyen des palefreniers {decano dei parafrenieri) , qui était un des grands dignitaires de la cour pontificale. Sa fonction répondait à celle de grand écuyer dans les cours séculières. Le service des parafrenieri était encore ainsi organisé de nos jours.

lement, lève la tête vers le pape ; une abondante chevelure d'un blond roux tombe en masse jusque sur ses épaules. Le troisième, placé derrière le premier, se penche en avant, de profil encore, avec un vif mouvement de curiosité; le bas de son visage est couvert d'une barbe légère et bien plantée. Le quatrième, placé à droite du troisième et derrière le second, détourne sa tête de l'officiant et du pape, pour la montrer de face au spectateur; ses cheveux sont enveloppés dans une coiffe brodée, qui dégage l'oreille et ceint le front, dont elle dessine le contour; la tête, originale autant que belle, est portée par un col robuste et léger tout ensemble; un charme quasi féminin se mêle, dans cette figure, à la force et à la beauté virile, sans en affaiblir l'expression. Le cinquième, enfin, est de profil et en partie coupé par le cadre de la fresque ; sa tête est levée vers l'autel et son regard est brillant d'ardeur; on croit voir, à travers ce bel œil, le rayonnement d'une belle âme. Ces cinq figures sont semblablement vêtues : chemises blanches attachées autour du col ; tuniques à plastron largement échancrées sur la poitrine et retenues sur les épaules par de simples bretelles; jupes courtes de même étoffe, dégageant les jambes et descendant au-dessous des genoux*; justaucorps à manches bouffantes, très ouverts aussi par devant; chemises de linge blanc, couvrant le

4. Les jupes tombent ici jusqu'à terre, parce que les figures sont à genoux.

haut de la poitrine jusqu'à la naissance du col ; chausses collantes, dessinant, non seulement les jambes, mais aussi les pieds, chaussés de souliers fort découverts. Ces costumes des plus pittoresques, pour être uniformes, ne sont point identiques. Le peintre en a coupé les formes avec indépendance et s'est donné toute latitude dans le choix des couleurs : pour le premier des porteurs, la tunique présente de larges raies verticales rouges et vertes, avec des manches et un collet noirs ; pour le second, la tunique est noire avec des manches rouges ; pour le troisième, la tunique et les manches sont rouges sur rouge ; pour le qualriome, la tunique est noire et horizontalement rayée de jaune, avec des manches rouges; pour le cinquième enfin, la tunique et les manches sont noires sur noir.

Rien n'est plus harmonieux, plus robuste comme dessin et plus vigoureux comme peinture, que ces cinq portraits si étroitement liés ensemble et si bien faits pour former un magnifique complément au portrait de Jules II. Tout ce que l'homme, dans le plein épanouissement de sa force, possède de beauté, de jeunesse et de séduction, est contenu dans ce groupe, qui est à la suite du pape ainsi qu'une éclatante fanfare. Jamais, avec des moyens plus simples, l'art n'est arrivé à un effet plus grandiose; jamais la fresque n'a été traitée avec plus d'ampleur et de sécurité ; jamais des têtesportraits n'ont été modelées avec plus de puissance; jamais costumes n'ont été peints avec plus de verve et avec moins d'emphase, jamais pinceau n'a fait sentir à

un plus haut point les qualités plastiques des différentes étoffes. Au point de vue même de la couleur, les fresques de Titien, dans la Scuola di Sant' Antonio à Padoue, sont ici presque surpassées.

Considérés dans leur ensemble, ces dix portraits se résument pour ainsi dire dans un portrait unique, le portrait de Jules II. Liés entre eux par des liens pittoresques étroitement serrés et qui les rattachent tous au portrait principal, ils figurent, de degrés en degrés, les principaux termes de la hiérarchie, depuis le rang suprêmejusqu'aux subalternes fonctions. Au sommet, le pape, poursuivant dans l'Église ainsi que dans l'État le rcve de ses ambitions. Au-dessous, les cardinaux, également passiomiés pour les intérêts du ciel et pour les triomphes de la politique. Puis les prélats de la Chambre pontificale, représentant la vie intérieure et religieuse. Au bas, enfin, l'élément laïque, les parafrenierij, à la fière prestance, portant librement en eux, comme une double puissance, le prestige de la jeunesse et le privilège de la beauté. Voilà une page d'histoire d'une admirable clarté, peinte avec un éclat de couleurs que ni le temps ni les hommes ne sont parvenus à altérer, où rien n'a vieilli ni ne s'est démodé, parce que tout y est marqué au coin de la vie et de la vérité.

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