PORTRAIT DE RAPHAËL DANS LE TABLEAU DE SAINT LUC PEIGNANT LA VIERGE
Nous en avons fini avec les portraits authentiques dé Raphaël par lui-môme. En dehors du tableau des Offices et de la fresque vaticane, on ne connaît, nous l'avons dit, ni tableaux ni fresques où l'on puisse avec certitude retrouver à la fois les traits et l'exécution de Raphaël. Il est impossible, cependant, de ne pas parler d'un tableau qui nous est parvenu sous le nom de Raphaël et dans lequel intervient la personne même de Raphaël. Ce tableau, sur lequel on ne s'est jamais bien entendu, est à l'Académie de Saint-Luc, et représente Saint Luc peignant la Vierge, Très inégal dans ses ditférentes parties, il est loin d'avoir l'unité d'une œuvre d'un seul jet. Si la tête du saint, par exemple, enflammée de bonheur et d'enthousiasme, est presque digne du maître, la Vierge et l'enfant Jésus, d'un faire pesant et inerte, dénoncent la main d'un élève. Le dessin et la couleur de la figure de Raphaël surtout sont fort éloignés de la manière du grand artiste. 11 est en outre douteux que Raphaël se soit mis de lui-même en présence de la Madone et à côté de saint Luc. N'était-ce pas dire qu'il se considé-
rait comme le peintre de la Vierge? D'après ce qu'on sait de sa modestie, ce n'est pas probable. Rien de plus naturel, au contiaiie, qu'un de ses élèves l'ait introduit dans un pai'eil tableau. L'idée de saint Luc peignant la Vierge appartiendrait alors à Raphaël. Par Raphaël la peinture aurait été commencée, ainsi que semble l'indiquer la figure de l'Évangéliste; puis l'exécution du reste aurait été confiée à un élève, qui aurait pris sur lui de placer, à côté de saint Luc, la figure de Raphaël... Quoi qu'il en soit, il convient d'examiner ce portrait et de voir ce qu'il est.
Raphaël est debout derrière saint Luc. La tête, de trois quarts à droite, n'est pas coilTée d'une barrette, comme dans les autres portraits que nous avons vus; par déférence, sans doute, elle est découverte, et n'a d'autre parure que l'abondante et longue chevelure qui descend le long des joues et tombe jusque sur les épaules. Le vêtement n'a rien non plus de familier : il se compose d'une longue tunique, sur laquelle est symétriquement posé un large et riche vêtement à manches, qui forme draperie sur les épaules. La main droite, ramenée à la hauteur de la poitrine, tient un des pans de ce vêtement ; la main gauche est appuyée sur la hanche. Les traits sont ressemblants. On y retrouve tous les caractères individuels que nous avons par trois fois déjà signalés et décrits : même structure de la tête ; même front, remarquable surtout par la sérénité, par la clarté ; mêmes yeux, fixés avec franchise et pénétration sur tout ce qu'ils
regardent; même bouche, caractérisée par une légère proéminence de la mâchoire inférieure. Seulement, au lieu de cette image si naturelle et si vraie, qui apparaît avec tant de grâce et de spontanéité dans la galerie des Offices et dans la Chambre de la Signature, nous avons, à l'Académie de Saint-Luc, un portrait apprêté, presque gêné, où rien de vraiment vivant ne se fait sentir, où quelque chose d'officiel et de froid paralyse l'émotion. On reconnaît Raphaël, mais on voit que ce n'est pas lui qui s'est ainsi donné. On sent que l'auteur de cette peinture n'a pas disposé de son modèle, qu'il a travaillé comme à la dérobée, peut-être de souvenir, en tout cas sans l'intervention directe de la nature. On a même dit que ce portrait avait été fait après la mort de Raphaël*. Mais ce qui éloigne de cette opinion, c'est que Raphaël a laissé croître sa barbe durant les dernières années de sa vie, et que, dans le tableau de l'Académie de Saint- Luc, comme dans celui des Offices et dans la fresque du Vatican, le visage est complètement rasé. Si l'on avait peint l'image de Raphaël au lendemain de sa mort, pourquoi ne serait-on pas resté fidèle aux dernières indications de la nature, pourquoi, au lieu de se fonder sur ce qu'on avait vu naguère, se serait-on risqué à travers de lointains souvenirs ?
Ne nous aventurons pas dans le champ des hypothèses, c'est trop souvent celui de la divagation.