‹ Raphaël, peintre de portraitsChapitre 23 sur 133 · PORTRAIT DE RAPHAËL GRAVE PAR M A R C -A NT 0 IN E · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE RAPHAËL GRAVE PAR M A R C -A NT 0 IN E

Reste le portrait gravé par Marc-Antoine, le dernier des témoignages que Raphaël ait laissés de luimême ^

Relativement à cette estampe, qui nous conduit à la lin de la vie du maître, c'est-à-dire aux approches

1. Pierre de Cortone, à qui appartint la Vierge de saint Luc, la donna à l'église San Martine, à Rorme, reconstruite d'après ses dessins. En 1588, Sixte-Quint avait donné cette é,glise à l'Académie des peintres et des architectes de Saint-Luc, en la consacrant au patron de cette Académie. Plus tard, on transporta de l'église dans l'Académie le tableau qui portait le nom de Raphaël, et l'on mit sur l'autel de saint Luc une copie d'Antiveduto Grammatica.

2. Bartsch, tome XIV, 496. Nous avons donné, en tête de notre premier volume sur les Fresques de Raphaël au Vatican^ une photographie de cette gravure.

de l'année 1520, voici la légende... Raphaël, pris d'un accès de fièvre, accablé mais non dompté par la fatigue, l'esprit toujours vaillant et la force morale toujours supérieure à la défaillance physique, s'est comme affaissé dans un coin de son atelier. Marc- Antoine survient, aperçoit le maître luttant contre le mal, et, frappé d'un pareil spectacle, il en fixe le souvenir par un rapide dessin, dont il fait ensuite une de ses plus célèbres estampes. Raphaël voit la planche, s'y reconnaît, et, ne voulant pas que ses traits passent en cet état à la postérité, la fait détruire. Quelques rares épreuves déjà tirées subsistent seules, que les collectionneurs depuis lors se disputent à l'envi.... Telle est la tradition. Aucune indication sérieuse n'autorise à y croire. Pour ceux qui veulent répondre quand même au pourquoi de toutes choses, elle explique l'extrême rareté de la gravure de Marc- Antoine. Sans se préoccuper de cette rareté, il faut étudier l'œuvre elle-même.

Une première question se pose, et la plus pressante de toutes : la gravure de Marc-Antoine représente-t-elle bien Raphaël ? On l'a toujours admis, et il y a tout lieu de le croire, surtout quand on compare cette gravure au portrait gravé par Bonasone et au buste en marbre sculpté par Lorenzetto, qui datent l'un et l'autre aussi des approches de 15120. Les traits qui nous sont si bien connus se retrouvent ici avec leur identité générale et leurs caractères accidentels. Voilà bien ce front élevé, beau de formes et sans pré-

tention à la puissance ; cette chevelure séparée par une raie au milieu de la tête et descendant jusque sur le col; cette barrette noire, familièrement posée selon l'habitude du maître ; ces joues pâles et un peu creuses, où pousse maintenant une barbe rare et courte ; cette bouche, si particulièrement accentuée dans sa partie inférieure ; ces yeux, plus remplis que jamais du feu de l'inspiration. Oui, à travers ce qu'il y a d'incomplet et d'inachevé dans un simple croquis fixé par le burin, on reconnaît encore une fois les traits de Haphaël \ Mais, si Marc-Antoine a gravé cette figure, Ta-t-il également dessinée? Marc-Antoine est sans contredit le plus habile des graveurs italiens de son temps et le plus fidèle interprète de la pensée des maîtres, mais il est loin d'être lui-même un maître. Satellite admirable, il reçoit la lumière et la reflète sans en presque rien distraire, mais il ne va pas au delà. Prenez les estampes qui lui appartiennent tout entières, invention et gravure, vous n'y trouverez ni sentiment vrai de la nature, ni goût délicat dans le choix et dans l'arrangement des figures. Or, la planche de Raimondi, à considérer la tête surtout, est faite d'après un très beau dessin. S'il y a de la gaucherie dans la position des jambes, le visage est saisissant

1. Dans cette estampe, Raphaël est assis sur un gradin et adossé contre un second gradin, supérieur au premier. Sur ce second gradin, on voit à gauche une toile tendue qui attend une peinture, à droite une palette et trois pots à couleur.

d'aspect, cloué d'une vie intense et d'un esprit profond. La draperie, qui enveloppe tout le corps avec une si remarquable simplicité, relève tout à fait aussi du grand art. Un maître seul, enfin, a pu donner tant de grandeur à cette petite figure. Le souffle de Raphaël a> passé par là\.. Une partie de la légende, à la vérité, disparaît; l'autre partie reste, et qu'en faut-il croire? Raphaël est-il là dans un de ces moments de fièvre, où le corps est près de défaillir, mais oùl'espritdemeure tout entier? N'est-il pas plutôt dans une de ces heures de flamme, où l'idée prend une forme et une voix, se fait voir et entendre ? Il est dans l'un et l'autre de ces états. Toute la chaleur de cette figure est au cerveau ; les membres tremblent et languissent. On dirait, à regarder cette image, que les heures sont comptées déjà, que la mort est là, que cette vie, qui semblait devoir être si riche et si longue, et qui a été si promptement dévorée, va s'évanouir comme un rêve. Que nous sommes loin de la jeunesse et de la grâce indiquées dans le dessin d'Oxford et réalisées dans le tableau des Offices ! Quelle distance même, rapidement parcourue^ entre le portrait de VÉcole cV Athènes et le portrait gravé par Marc-Antoine!... Arrivés aux der-

1. Quant aux incorrections de détail que l'on pourrait signaler dans cette figure, la main de Raphaël en a laissé passer bien d'autres. Toujours soumise à la pensée, cette main, si pleine de ressources, semblait n'avoir plus rien à faire dès que l'esprit se trouvait satisfait. Ici, l'effet général est saisissant, décisif; le reste s'oublie volontiers.

niers moments de la vie de Raphaël, nous voudrions un document plus complet, d'une authenticité plus certaine, moins sujet surtout à des interprétations diverses. Faute de savoir, contentons-nous d'être renseigné; en l'absence de preuves, recueillons les présomptions; regardons la gravure de Marc-Antoine comme la poétique image du maître qui posséda à un si haut degré le don de peindre l'âme et de la montrer aux yeux: Pingere animum, atque oculis prœbere videndum^ .

1. Il est intéressant de rapprocher de la gravure de Marc-Antoine le portrait gravé par Bonasone (V. Bartsch, t. XV, 347) avec cetle inscription : Raphaelis Santii Vrbinatis pictoris eminentiss.

EFFIGIEM JVLIVS BoNASONlVS. BONONIEN. AB EXEMPLARI SUMPTAM

CAELO EXPRESSiT. Bonasone était né vers 1510. En 1520, quand mourut Raphaël, il n'avait que dix ans, était encore à Bologne, et n'avait pu voir Raphaël. Il n'a donc pas exécuté d'après nature ou même de souvenir le dessin de sa gravure. Il a trouvé ce dessin tout fait dans l'école. Peut-être Marc-Antoine en est-il l'auteur et le lui a-t-il confié. Quoi qu'il en soit, sa planche est plus que médiocre. Ce portrait est en buste seulement. La tête, presque de grandeur naturelle, est vue de face; les traits en sont insignifiants, n'ont rien de noble, ni de beau, ni d'aimable, rien, par conséquent, de vraiment vrai. Si Bonasone n'avait pris soin d'écrire au bas de son estampe le nom du personnage qu'elle représente, on n'y reconnaîtrait que difficilement Raphaël. On a môme mis en doute, malgré cette inscription, que ce portrait fût celui du Sanzio. En opposition avec cette manière de voir, Cumberland a prétendu que ce portrait avait été gravé d'après un dessin de Raphaël, et que dès lors il fallait lire : Jtdius Bonasonius Bononien. caelo expressit efpgiem {meam) sumplam ah exemplari Raphaelis Santii Urbinalis pictoris eminentissimi. Cette interprétation est forcée, et nous la croyons fausse. Bonasone, il n'est pas possible de le nier, a voulu faire dans cette gravure le portrait de Raphaël.

Tels sont les portraits que Raphaël a laissés de lui-même. Celui des Offices, par sa beauté, par sa sincérité, par sa clarté, résume et domine tous les autres. Là est le vrai portrait de Raphaël. Là, en pleine jeunesse encore et en plein génie déjà, Raphaël s'est livré tout entier, sans arrière-pensée, sans ambiguïté,

N'ayant jamais vu son modèle, il n'a eu à sa disposition qu'un dessin défectueux déjà peut-être, et, médiocre graveur, plus médiocre dessinateur encore, il a dû exagérer l'insuffisance de ce document. Son estampe ne rend rien ou presque rien du charme et du sentiment delà physionomie. Elle fausse même la structure matérielle du crâne. A peine reirouve-t-on quelque chose de la forme de la bouche et de l'expression des yeux, quelque chose aussi de l'arrangement des cheveux et de la manière dont la barbe était disposée à la fin de la vie du maître; ce n'est pas de la ressemblance, c'est de l'exagération, presque de la caricature.

Il faudrait rappeler aussi, parmi les documents contemporains, le buste en marbre sculpté par Lorenzetto et placé à l'entrée des Loges vaticanes. Ce buste a élé exécuté après la mort du maître. 11 est matériellement ressemblant, mais froid d'aspect, et n'ajoute aucun renseignement nouveau à ceux que nous avons précédemment enregistrés. Comment Lorenzetto, qui avait connu et aimé Raphaël, n'a-t-il pas trouvé dans son cœur un souvenir plus ému ?... Là encore Raphaël porte la barbe et les cheveux comme dans les gravures de Marc-Antoine et de Bonasone... Chaperon a très librement copié le buste de Lorenzetto dans le portrait qu'il a placé comme frontispice à ses gravures de la Bible de Raphaël.

Nous n'avons pas à parler des nombreux portrails apocryphes oij Raphaël passe pour s'être représenté lui-même ou pour avoir été représenté par ses contemporains. Ceux de ces portraits qui, sans reproduire les traits de Raphaël, sont véritablement de la main du maître, nous les retrouverons, dans cette étude, à la place qu'ils y doivent occuper. Les autres, pour la plupart, ne valent pas la peine d'être nommés. Il en est un, cependant, avec lequel il faut compter.

sans commentaires d'aucmie sorte. Le portrait dessiné de la collection d'Oxford appartient à une époque qui laisse prise à bien des doutes; le portrait introduit dans V École d'Athènes, tout ressemblant qu'il demeure, est une sorte de transfiguration, où le peintre abandonne forcément quelque chose d'intime et de personnel pour entrer dans le costume et dans l'esprit

c'est le tableau du Louvre, désigné ainsi tour à tour: Portraits de Raphaël et de son maître d'armes. Portraits de Raphaël et dePontormo, et tout simplement Portraits. Cette peinture a été attribuée successivement à Raphaël, à Sébastien del Piombo et à Pontormo. Les doutes n'étant rien moins que résolus, le catalogue actuel du Louvre continue d'enregistrer ce tableau sous le nom de Raphaël. Notre avis est contraire à cette attribution. Nous rie voyons là ni la couleur du Sanzio ni sa manière de dessiner, ni le choix de ses draperies. Est-ce bien Raphaël, d'ailleurs, qu'il faut reconnaître dans le personnage qui, placé au second plan, est vu presque de face et pose la main gauche sur l'épaule de son compagnon? On pourrait presque pencher pour l'affirmative. On retrouve en effet dans cette figure quelques-uns des caractères distinctifs de Raphaël : sa longue chevelure brune, divisée en bandeaux au milieu de la tête, son front calme et limpide, ses beaux yeux bien ouverts, sa bouche bienveillante et un peu sensuelle, son air noble et aisé. Seulement la barbe, que Raphaël ne laissa pousser qu'à la fin de sa vie, est ici plus fournie, mieux plantée, plus puissante que dans les portraits de Marc- Antoine, de Bonasone et de Lorenzetlo; les joues aussi respirent la santé à un degré que n'indique aucune image authentique. Si c'est là le portrait de Raphaël, il aura été fait de mémoire et idéalisé dans le sens de la force. Admettons, ce qui n'est pas invraisemblable, que ce tableau soit de Pontormo : Pontormo, né en 1494, n'avait que vingt-six ans en 1520, quand mourut Raphaël, et il n'avait pu que l'entrevoir dans un rapide voyage que le Sanzio avait fait à Florence sous le pontificat de Léon X. Ce ne serait donc qu'en s'aidant de sa mémoire et d'indications étrangères que, plus tard, il aurait

d'un rôle de convention ; le portrait ajouté au Saint Luc peignant la Vierge est une superfétation à laquelle le sentiment et la main du maître sont également étrangers; le portrait gravé par Marc-Antoine, enfin, n'est autre chose qu'un simple souvenir. Seul, le portrait des Offices est un portrait dans la stricte acception du mot, un portrait où la vérité luit dans

pu faire ce portrait. II y a là, en tout cas, trop de doutes, pour qu'on puisse considérer cette peinture comme un document iconographique d'une valeur réelle. (Lépicié : Catalogue raisonné des tableaux du Roy, t. I, p. 96.)

On a beaucoup parié du portrait que Raphaël avait promis de peindre entièrement de sa main pour Francesco Raiboiini {il Fraîicia). En 1508, en effet, Francia envoie son portrait à Raphaël, et, le 5 septembre, Raphaël écrit à Francia pour le remercier de cet envoi : «Ricevo in questo punto il vostro ritratto recatomi da Bazzatto ben conditionato, e senza offesa alcuna del che sommamente vi ringratio. Egli è bellissimo e tanto vivo che m'inganno talora, credendomi di essere con esso voi, e sentire le vostre parole. Pregovi a compatirmi, e perdonarmi la dilatione e lunghezza del mio che per le gravi e incessanti occupationi non ho potulo sin hora fare di mia mano, conforme il nostro accorde; che ve l'avrei mandate fatto da qualche mio giovane e da me ritocco, che non si conviene. Anzi converriasi per conoscere non potere aguagliare il vostro. Compatitemi per gratia, perché voi bene ancora avrete provato altre volte, che cosa voglia dire esser privo délia sua libertà, e vivere obligato a padroni, che poi, etc. » On le voit, Raphaël avait bonne envie de s'acquitter de sa promesse; mais, dès loOS, il n'en pouvait trouver le temps, et ce temps, de 1508 à 15^0, dut lui manquer de plus en plus. Il est très douteux que ce portrait ait jamais existé. On ne s'est pas moins autorisé de la lettre de Raphaël pour chercher et pour retrouver dé temps à autre cette précieuse peinture; mais jusqu'ici ces prétendues découvertes ont été loin de mettre en lumière une œuvre de premier ordre.

tout son jour, sans artifices et sans voiles, de telle sorte qu'aucun doute ne peut rester sur la ressemblance aussi bien morale que physique.

Grâce à ces témoignages, on embrasse toute la vie' du maître, vie si courte, mais tellement remplie, qu'à force de fécondité elle dépasse les plus longues. Du berceau à la tombe de Raphaël trente-sept ans se sont à peine écoulés. Le dessin d'Oxford, en H99, permet presque de toucher l'un; l'estampe de Marc- Antoine, peu avant 1520, fait entrevoir l'autre. Entre ces points extrêmes, Raphaël se dévoile à nous, dans le portrait des Offices, avec ce charme personnel et irrécusable que les contemporains et après eux la postérité ont qualifié de divin.

La femme qui a pris d'un homme possession constante ne fait-elle pas pour ainsi dire pai'tie de cet liomme lui-même? Regarder cette femme, n'est-ce pas considérer l'homme encore, dans son intimité la plus profonde; et ne sera-ce point éclairer la figure de Raphaël d'un complément de lumière presque indispensable, que d'en rapprocher l'image de la femme aiméo par lui dont il nous ait lui-même laissé les traits?... Bien qu'à l'égard de la Fornarina on ne sache presque rien de certain, bien que l'histoire, autant que la légende, ait comme à plaisir obscurci ce sujet, on peut, grâce à l'étude comparée des monuments et des textes, s'affranchir au moins de bien des doutes, faire justice surtout de compromettantes erreurs.

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