IMPUTATIONS RELATIVES A RAPHAËL ET A LA FORNARINA
L'historien cité toujours en cette affaire est Vasari.
Yasari, clans la Vie de Raphaël^ après avoir décrit les peintures de la Chambre cf Iléliodore, c'est-à-dire après avoir conduit sa narration jusqu'en 1514, énumère les planches les plus célèbres gravées par Marc- Antoine, et parle à ce propos, pour la première fois, de la maîtresse de Raphaël, a Marc- Antoine, dit-il, fit ensuite un certain nombre d'estampes pour Raphaël, qui les remit à son domestique, Raviera. Raviera prenait soin de la femme que Raphaël aima jusqu'à la mort, et dont il fit un très beau portrait, qui semblait vivant. Ce portrait est actuellement à Florence en la possession du très gracieux Matteo Rotti, marchand florentin, ami et protecteur de tous les hommes de mérite et surtout des peintres, Matteo Rotti, par amour de l'art et surtout par amour de Raphaël, conserve ce portrait comme une relique ^ »
\ . « Fece poi Marco Antonio per Eaffaello un numéro di slampe, le quali Raffaello dono poi al Baviera suo garzone, ch' aveva cura d'una sua donna, la quale Raffaello amô sinoalla morte, e di quella fece un ritratto bellissimo, che pareva vivo; il quale è oggi inFio-
Vasari continue la nomenclature des principaux ouvrages de Raphaël et mentionne, en même temps que le Grand Saint Michel, peint à l'intention du roi de France en 1517, plusieurs portraits de femmes, entre autres ceux de Béatrix de Ferrare et de la maîtresse du peintre : Ritrasse Béatrice Ferrarese ed altre donne^ e particolarmente quella sua^ .
Jusqu'ici il n'est question que d'une seule et même femme, que Vasari identifie de la façon la plus intime à Raphaël, qu'il qualifie de sienne, sua^ dont il cite deux portraits exécutés à trois ou quatre ans de distance, et dont il parle comme il parlerait de la propre femme du maître. Mais presque aussitôt il ajoute : (( Raphaël aima les femmes avec excès et ne sut pas dominer ses passions. La sensualité l'absorbait complètement, et, pour satisfaire cette sensualité, ses amis se montrèrent plus complaisants qu'il n'aurait fallu, 11 venait d'entreprendre les peintures de la loge du palais de son ami Agostino Ghigi, et l'amour qu'il portait à une maîtresse (Vasari ne dit plus à sa maîtresse) lui faisait à chaque instant abandonner son œuvre. Agostino, désespéré de ces retards, usa de tous les moyens pour déterminei^ cette femme à venir demeurer avec Raphaël dans le palais où celui-ci tra-
renza appresso il gentilissimo Matteo Botti, mercante fiorenlino, amico familière d'ogni persona virtuosa, e massimamente dei pit- Lori; tenuta da lui corne reliquia per l'amore che egli porta ail' arte, e parlicularmente a Raffaelo. » (Vasari, t. VIII, p. 35 et 36.) \. Vasari, t. VllI, p. 44.
vaillait, et, grâce à cet expédient, l'ouvrage put être terminé \ » Ainsi, voilà le peintre de la Vierge, le dessinateur spiritualiste de la fable de Psyché % l'apôtre par excellence de l'idéal, non plus épris avec sincérité d'une femme, mais obéissant en esclave à de vulgaires caprices... Nous verrons tout à l'heure ce qu'on doit penser de cette histoire.
Vasari raconte ensuite l'alliance projetée entre Raphaël et la nièce du cardinal Bibbiena, les promesses du peintre, les biais employés par lui pour se soustraire à ses engagements, et il ne craint pas d'attribuer ces atermoiements à des motifs d'ambition ou de cupidité ; de sorte qu'après avoir tenté de déconsidérer Raphaël en s'atta-
1. « Fil Raffaello persona molto amoiosa ed affezionata aile donne, e di conlinuo presto ai servigi loro : la quai cosa fu cagione, che conlinuando i diletti carnali, egli fu dagli amici, forse più che non conveniva rispettato e compiaciuto. Onde facendogli Agoslin Ghigi, amico suo caro, dipignere ne! palazzo siio la prima loggia, Raiïaello non poteva molLo altendere a lavoraie, per l'amore che portava ad una sua donna : per il che Agostino si disperava di sorte, che per via d'altri e da sè, e di nnezzi ancora operô si, che a pena ottenne, oiie questa i-ui donna, veime a stare con esso in casa conlinualmonte in quella parte dove RatFaello lavorava ; il che fu cagione che il lavoro venisse a fine. » (Vasari, t. YIII, p. 44 et 45.)
â. Voir au musée du Louvre l'aimirable dessin à la sanguine qui représente Psyché remeiicml à Vénus le vase rempli de Ueaa iliL Slyx. Rien de plus chaste que cette étude faite par Haphaël, probablement d'après la Foinarina. Psyché est nue. Une légère étoffe est nouée autour de sa tète. Cette coiffure est comme la caractéristique de toutes les études exécutées par Raphaël d'après la Fornarina. Ce dessin a passé successivement par les collections Malvasia, Crozat et Mariette.
quant à ses mœurs, il cherche à le déshonorer en s'en prenant à sa probité. Raphaël aurait convoité le chapeau de cardinal, et c'est à coup de bénéfices ecclésiastiques que Léon X aurait connpté s'acquitter envers lui... Voici la conclusion de ce honteux roman : « Raphaël continuait de se livrer avec une ardeur immodérée aux plaisirs de l'amour. Un jour qu'il s'était abandonné plus encore que de coutume à ses désordres, il fut pris d'une très forte fièvre, rentra chez lui et cacha la cause de son mal à ses médecins. Ceux-ci ordonnèrent la saignée. 11 aurait fallu réconforter le malade p on acheva de l'épuiser. Alors Raphaël fit son testament. D'abord, en bon chrétien, il renvoya sa maîtresse et lui assura de quoi vivre honnêtement. Puis, il partagea ses biens entre ses élèves chéris, Jules Romain et Jean-François Penni, surnommé le Fattore, sans oublier je ne sais quel prêtre d'Urbin, son parent. 11 ordonna, en outre, de restaurer de ses deniers une des chapelles de Santa -Maria-Rotonda (le Panthéon), et d'y élever un autel avec une statue de marbre représentant Notre-Dame \ » Et, après avoir compromis à
1. « ... Il quale Raffaello attendendo intanto a' suoi amori cosi di nascoslo, continué fuor di modo i piaceri amorosi; onde avvenne ch' una voila fra l'altre disordino più del solito : perché tornato a casa con una grandissima febbre, fu creduto da' medici clie fosse riscaldato. Onde non confessando egli il disordine clie aveva fatto, per poca prudenza loro, gli cavarono sangue, di maniera che indebilito si sentiva mancare, laddove cgli aveva bisogno di ristoro. Per che fece testamento; e prima, como cristiano, mandé l'amata sua fuor di casa, e le iascio modo di vivere onestamente : dopo, divise
ce point la mémoire d'un tel homme, Yasari s'écrie dans mie péroraison presque lyrique : a 0 âme bienheureuse, devant laquelle tout le monde se prosterne, en célébrant ta vie, en admirant tes œuvres ! La peinture aurait dû mourir avec ce noble artiste, car la lumière s'éteignit pour elle quand il ferma les yeux. A nous maintenant, à nous qui lui survivons, d'imiter la perfection des exemples qu'il nous a laissés, à nous de glorifier dignement une pareille vie, à nous d'en garder dans nos cœurs le pieux souvenir, à nous d'honorer à jamais une telle mémoire... Honneur en ce monde à ceux qui imiteront les travaux de Raphaël ! gloire au ciel à ceux qui se régleront sur sa vie M ... )> Vasari avait écrit déjà au début de la Vie de Raphaël : « Ceux
le cose sue fra discepoli suoi, Giulio Romano, il quale sempre amo molto, Giovan Francesco Fiorentino detto il Fattore, ed un non so chi prête da Urbino suo parente. Ordino poiche dalle sue facultà in Santa Maria Ritonda si ristaurasse un tabernaculo di quegli antichi di piètre nuove, ed uno altare si facesse con una statua di Nostra Donna di marmo; laquale per sua sepoltura e riposo dopo la morte s'elesse. » (Vasari, t. VIII, p. 58 et 59.)
I. « 0 felice e beata anima, da che ogn' uomo volontieri ragiona di te, e célébra i gesti tuoi, ed ammira ogni tuo disegno lasciato! Ben pote va la pittura, quando questo nobile artefice mori, morire anche ella; chè quando egli gli occhi chiuse, ella quasi cieca rimase. Oraanoi, che dopo lui siamo rimasi, resta imitare il buono, anzi ottimo modo da lui lasciatoci in esempio; e, corne mérita la virtii sua e l'obligo nostro, lenerne nell' animo graziosissimo ricordo, e farne con la lingua sempre onoratissima memoria... Quegli che imiteranno le sue faticlie nelT arte, saranno onorali dal monde, e ne' costumi santi lui somigliando, remunerati dal cielo... » (Vasari, t. VIII, p. 60 et 62.)
PORTRAIT DE LA FORNARïNA. 55
qui sont en possession de tous les dons précieux dont a été comblé Raphaël d'Urbin ne sont pas seulement des hommes, ce sont, s'il est permis de parler ainsi, des dieux mortels "... » Les dernières lignes sont donc en parfait accord avec les premières. Mais comment promettre une récompense divine a à ceux qui se régleront sur la vie » d'un homme dépourvu de sens moral au point de subordonner la loyauté à son intérêt ? Comment pousser la louange jusqu'à appeler (( un Dieu mortel » l'homme qui aurait été d'une manière absolue l'esclave d'une honteuse sensualité ?
De ce pele-mele incohérent et contradictoire se dégagent deux affirmations : Raphaël eut une maîtresse qu'il aima jusqu'à la mort ; il fit de cette maîtresse deux portraits, l'un vers 1514, l'autre après J5i7. Le reste est inadmissible et se trouve démenti par les faits. Quoi! Raphaël, passionnément épris de la Fornarina en 1514 et probablement même dès 1510, fidèle au môme amour en 1517 et jusqu'à l'heure de sa mort en 1520, aurait été dominé en môme temps par des passions désordonnées, auxquelles il aurait tout sacrifié, le devoir, le travail, la dignité, la vie même? Mais les œuvres de Raphaël ne suffisent-elles pas pour répondre à une semblable accusation? Gomment concilier avec de pareils dérèglements l'énorme travail chaque jour accompli ? Gomment comprendre, au milieu
1. « Che coloro che sono possessori di tante rare doti, quante si videro in RafTaello da Urbino, sian non iiomini semplicemente, ma, se è cosi lecito dire, Dei mortali. . . » (Vasari, t. VIII, p. 2.)
de passions déshonorantes, l'abondance toujours croissante d'une imagination toujours fraîche, un talent de plus en plus magistral au service d'une idée de plus en plus grandiose, un génie constamment en voie de progrès, s'avançant avec calme et sans un instant de défaillance vers la perfection, et ne s'arrêtant un jour que pour mourir? Non, cela n'est pas possible. Mais que penser de l'histoire, quand on voit l'auteur accrédité de la Vie des peintres et le contemporain du plus grand des peintres * recueillir et transmettre de telles invraisemblances? En prêtant aussi aisément l'oreille à la malveillance, en transformant un sentiment vif en un instinct grossier, en mettant un vice à la place d'une passion, Yasari a servi les rancunes d'une coterie; il a fait acte de partisan, il n'a pas fait œuvre d'historien. Nous allons le prendre, d'ailleurs, en flagrant délit d'inexactitude sur la plupart des points de son récit.
Le i"" juillet 15i/i, dans une longue lettre écrite de Rome par Raphaël à son oncle maternel Simone di Rattista Giarla, à Urbin, on lit : a Pour ce qui est de prendre femme, je vous dirai que je suis très content et que je remercie Dieu de n'avoir pas pris celle que vous m'aviez destinée, ni celle-là ni une autre. En cela, j'ai été plus sage que vous, qui vouliez me la donner. Je suis certain que vous voyez vous-même qu'avec cette
4, Yasari naquit en ^512. Il avait huit ans en 1520, à la mort de Raphaël. La première édition de la Vie des peintres parut en 4 550.
alliance je ne serais pas arrivé où je suis... Apprenez que le cardinal de Santa-Maria-in-Portico veut me donner une de ses parentes, et que, avec le consentement de mon oncle le prêtre et votre consentement, je me suis mis aux ordres de Sa Seigneurie ^ Je ne puis retirer ma parole. Nous sommes plus près que jamais de la conclusion. Si cette affaire finit bien, n'en soyez pas fâché ; sinon, je ferai tout ce que vous voudrez. Sachez, d'ailleurs, que si Francesco Buffa trouve des partis, j'en trouve aussi. Je puis avoir à Rome une belle demoiselle et de bonne renommée, avec une dot de trois mille écus d'or , et cent écus à Rome valent mieux que 200 à Urbin, croyez-le bien-... » Donc, pour se
1. « Il cardinale lo infestava per dargli moglic e finalmentc Raffaello risolvelte di far la voglia del Bibbiena e accetlô perisposa una nipote dello slesso cardinale. » (Angelo-Maria Bandini : Memorie per la vlla del cardinale Dovizl. Livorno, 1758, p. 25.)
2. « Prima circa a tordona (torre donna) , ve rispondo che quella che voi mi volisti dare prima ne son contentissimo e ringratione Dio del continue di non haver tolta ne quella ne altra, et in questo son stato più savio di voi, che me la volevi dare. Son certo che adesso lo conoscele ancora voi, ch' io non saria in locho dove io son... Sapete che Santa Maria in Portico me vol dare una sua parente, e con licenza del Zio Prête e vostra li promesi di fare quanto sua R'"'* Signoria voleva, non posso mancar di fede, simo piii che mai aile strelte, e presto vi avvisaro del tutto; habiate patienza, che questa cosa si risolva cosi bona, e poi faro, non si facendo questa, quelle voi vorite, e sapia che se Francesco BufFa ha delli partiti che ancor io ne ho, ch' io trovo in Roma una Mamola bella seconde hô inteso di bonissima fama Lei e li loro, che mi vol dare Ire mila scudi d'oro in docta, e sono in Casa in Roma
marier, Raphaël était pressé de tous côtés. Ses parents d'Urbin et ses amis de Rome le sollicitaient avec instance ; mais il n'était pas libre de son cœur. On le sent d'après les termes de sa lettre. En dehors de l'amour qui le possède, il ne voit qu'un mariage de raison. Épouser une fille d'Urbin ou de Rome n'est pour lui qu'une affaire plus ou moins avantageuse... Deux ans plus tard, en 151G, les choses en étaient toujours au même point, les lettres de Bembo en font foi^ Bibbiena est toujours l'intime ami de Raphaël, et Maria est toujours la fiancée du peintre; la santé seule de la jeune fille est cause de l'ajournement du mariage. Peu de temps après, meurt la nièce du cardinal % et, pour Raphaël redevenu libre, il n'est plus question de
che vale più cento ducati qui, che ducento là, siatene certo... »
1 . Lettres de Bembo à Bibbiena. Délie Leltere di Pietro Bemho. Venezia, 1560, p. 14-22.
2. L'épitaphe suivaole, composée par Pierre Bembo et gravée dans la chapelle sépulcrale de Raphaël, au Panthéon, prouve que Maria Bibbiena mourut la fiancée de Raphaël :
MARIEE . AMTONII . F. BIBIEN.E . SPONS.E . EIVS. QV.E . L^.TOS . Hi'MEN.EOS . MORTE . PR.ETERHT. ET . ANTB . ISVPTIALES . FACES . VIRGO . EST . ELATA. BALTASSAR . TVRINVS . PISCIEN . LEON! . X . DATAR. ET . 10 . BAPT . BRANCONIVS . AQVILAN . A . CVBIC. B . M . EX . TESTAMENTO . POSVERVNT. CVRANTE . HIERONIMO . VAGNINO . VRBINAT. RAPHAELI . PROPINQVO.
QVI . DOTEM . QVOQVE , HVIVS . SACELLI. SVA . PECVNIA . AVXIT.
Celte inscription faisait face à celle que Bembo avait consacrée
nouveaux engagements. Voilà l'histoire telle que la racontent la correspondance de Raphaël et l'ordre chronologique des faits. Mais que devient alors la narration de Vasari, ou plutôt que deviennent les dires posthumes de Simone Fornari de Reggio, répétés et amplifiés par l'auteur de la Vie des peintres ^ ? Que devient cet ajournement si malhonnêtement intéressé du mariage? Que devient ce cardinalat si imprudemment convoité par Raphaël et si impudemment promis par Léon X? Que devient surtout cette double calomnie à l'adresse du peintre et du pape, cjuand aux preuves que nous connaissons déjà s'ajoute le témoignage de la comptabilité pontificale ^ ?
à Raphaël. Elle fit place plus tard à l'épitaphe consacrée à Annibal Carrache, et fut alors simplement encastrée dans le mur de la chapelle.
1. C'est Simone Fornari de Reggio qui, dans les Osservazioni sopra il Furioso delV Ariosto^ publiées en 1549, a, le premier, recueilli les bruits absurdes sur cette affaire du cardinalat : « Il cardinale Bibbiena constrinse RafTaello a prendere una sua nipote, ma egli non voile il matrimonio consumare, percio chè aspettava il cappelrosso délia generosa liberalilà di Leone, il quale li pareva per le sue fatiche e li virtù haverîo meritato. » Vasari a encore aggravé ce récit, en disant que c'était pour éviter de s'acquitter en argent que Léon X avait voulu payer en honneurs ecclésiastiques.
2. Raphaël reçut très exactement le prix de ses travaux aux époques fixées pour les payements. Ainsi, le 1"août 1514, il toucha les derniers 100 scudi à valoir encore sur 1,200 scudi d'or imputés aux fresques de la chambre d'Héliodore, et, le 1" avril 1319, la fabrique de Saint-Pierre lui paya 1,500 ducats pour son traitement de cinq années comme architecte de la Basilique vaticane. (Carlo Fea. Nolizie. . ., p. '19.)
Si Vasari, dans la Vie de Raphaël^ est aussi mal renseigné sur les projets de mariage et sur la prétendue promesse de Léon X, est-il mieux informé sur les causes de la mort ? Nullement, et comme la maîtresse de Raphaël est implicitement mêlée à ces divers points de l'histoire du peintre, ce n'est pas sortir de notre sujet que d'essayer de les éclaircir.
Ayant à raconter les derniers moments de Raphaël , Vasari néglige les affirmations des témoins oculaires pour accueillir les dires suspects et compromettants. Ce n'est ni l'historien Paolo Giovio ni l'antiquaire Andréa Fulvio qu'il consulte (le récit de ces auteurs ne laisse planer aucun soupçon fâcheux sur la véritable cause de la maladie du peintre), c'est encore à Simone Fornari qu'il s'adresse. Cet auteur, qui écrit vingt-neuf ans après la mort de Raphaël, enregistre pour la première fois des bruits absurdes et honteux. « Il mourut à trente-sept ans, jour pour jour, pour s'être livré plus cpe de raison à ses amours \ » Vasari, sans conscience ni pudeur, répète une telle chose et prétend lui donner l'autorité de l'histoire. Ce mensonge prend bientôt, en effet, la valeur de la vérité, et, pendant près de trois cents ans, tous les écrivains le redisent à Tenvi. Edité en 1549, il a cours encore en 1821 : Quatremère de Quincy, dans sa première édition de V Histoire de la vie et
1. « Ultimamente per continuare fuordi modo i suoi amori, so ne mon in eta di 37 anni, l'istesso d\ che nacque.-» {Osservazioni sopra il Furioso delV Ariosle, 4 549.)
des ouvrages de Raphaël, le reproduit sans le moindre scrupule. Pour la première fois en 1829, Longhena, dans sa traduction italienne de l'ouvrage de Quatremère, s'avise de l'invraisemblance du récit de Yasari. Pour la première fois depuis plus de deux siècles et demi, il vient à la pensée d'un historien de se demander si les Iravaux accomplis par Raphaël, surtout pendant les dernières années de sa vie, ne sont point en évidente contradiction avec les excès auxquels on a pris coutume d'attribuer sa mort. Dès que cette question se trouva posée, elle fut aussitôt résolue. On en appela au témoignage de Fulvio sur l'admirable emploi que Raphaël avait fait des moindres parties de son temps ; on se rendit compte de la dévorante activité de cet esprit ; on comprit qu'une telle ardeur avait du fatiguer outre mesure une organisation déjà délicate, et que, la maladie survenant, la nature avait été comme désarmée^ et vaincue à l'avance. Cette conviction nouvelle, ou plutôt ce retour à la vérité, était en train de se faire, quand l'abbé Gancellieri découvrit, dans un des manuscrits de la bibliothèque du cardinal Antonelli, une très ancienne relation établissant que Raphaël était mort d'une fluxion de poitrine. Appelé un jour en hâte auprès de Léon X, il avait couru tout d'une traite du palais de la Farnésine au palais du Vatican, où il était arrivé en grande transpiration. Introduit dans une salle vaste et fraîche, il y était resté longtemps à conférer avec le pape sur les travaux de la basilique de Saint-Pierre, s'était refroidi et
avait succombé promptement aux suites de ce refroidissement * .
Une autre preuve, qui vient d'être produite, montre d'une manière également irrécusable que Raphaël a été pris tout à coup par la mort\.. Peu de temps après son arrivée à Rome, Raphaël avait acheté, dans le Borgo, un palais modeste construit par Bramante entre 150G et 1508 : « Bramante, dit Vasari, fit bâtir dans le Borgo le palais c[ui appartint à Raphaël d'Urbin\)) A^ers
1. L'abbé Cancellieri était, il y a une cinquantaine d'années, un des chercheurs les plus infatigables des bibliothèques de Rome. Il communiqua sa découverte au peintre Camuccini et à l'abbé Melchior Missirini, premier secrétaire de l'académie de Saint-Luc, à Rome. Missirini en fît part à Longhena, qui l'imprima dans les termes suivanis : « Raffaello Sanzio era d'indole nobilissima e delicata; la vita sua si appigliava ad uno stame tenuissimo, in quanto al corpo, perche era tutto spirito, oltre che le forze fisiche gli §1 erano di molto menomate, e che fanno maraviglia esservi potute sostenere in si brève elà. Ora trovandosi oggi débile, e standosi un d\ nella Farnesina, ebbe ordine che di présente e recasse a corte. Perche datosi a correre, per non ritardare, giunse in un fiato al Vaticano, tutto trafelato e sudante : e ivi standosi in vaste sale, e ragionando a lungo sulla fabbrica di S. Pietro, gli si raffreddô il sudore sulla persona, e fu compreso tosto da un maie improvise. Laonde ito a casa fu sopraggiunto da una specie di perniciosa che lo strasse sventuratamente alla tomba. »
2. Voir, dans la Gazelle des Beaux-Arls du l^"" avril 1880, le savant travail de M. Eug. Miintz, intitulé : Les Maisons de Raphaël à Rome.
3. « Bramante fece fare in Borgo il palazzo che /u di Rafïaello da Urbino. » (Vasari, t. Vil, p. 4 33.) Lafreri a reproduit ce palais dans une gravure exécutée en 1549 et accompagnée de celte légende : Raph. Urbinal. ex lapide coclili Romœ exslruclim. M. de
1515, Raphaël se sentit à l'étroit dans cette demeure et acquit alors de l'architecte Perino de Gennari da Garaviggio une habitation plus vaste, située via Sistina. Cette nouvelle demeure se trouva bientôt trop petite encore, et Raphaël, devenu chef d'une grande école, fut obligé de louer aux frères Porcari plusieurs autres maisons de la via Alessandrina\ Cinq ans plus tard enfin, Raphaël, devenu riche, songea à se faire bâtir une somptueuse demeure, et, le 24 mars 1520, il acheta du chapitre de Saint-Pierre un vaste emplacement dans la via Giulia, près de Saint-Jean des Florentins, et prit l'engagement d'y construire pour lui une maison d'habitation-. Ainsi,
Geymuller possède un exemplaire de cette gravure, qui est rare. Passavant dit que ce palais était l'œuvre, non de Bramante, mais de Raphaël lui-même; il trompe (Voy. Raphaël d'Urbin cl son père Giovanni Sanli, t. P'S p. 175 et 283; t. H, p. 390. — Voir aussi le bel ouvrage de M. de Geymliller : Les Projets priniilifs pour la basilique de Saint-Pierre de Rome, p. 89). Le Vénitien Marc- Antoine Michiel di scr Vettor, qui habita Rome depuis 1518 jusqu'au 17 novembre 15210, dit que Raphaël acheta ce palais au Bramante, moyennant la somme de 3,000 ducats d'or, et qu'il le légua en mourant au cardinal Bibbiena. Cette dernière assertion paraît douteuse. (Voir la noie 1 de la page 354 de la Gazette des Beaux- Arts du ler avril 1880.)
1. La via Alessandrina conduisait du pont Saint-Ange à la place Saint-Pierre.
2. « Le 24 mars 1520, les chanoines de Saint-Pierre confirment la cession faite par Leonardo Bartolini au seigneur Raphaël d'Urbin, peintre, de ses droits à la location d'un terrain appartenant au susdit chapitre. Ce terrain est situé à côté de l'église Saint-Biaise délia Pagnotta, dans la région du Pont; il est bordé de tous côtés par des rues et mesure 217 cannes et demie, mesure romaine. La cession a
le 21 mars, Raphaël, jeune encore et plein d'espérance, voit se dérouler devant lui un long et brillant avenir, et le 6 avril suivant, c'est-à-dire douze jours après, la mort s'est emparée de lui. Une maladie violente, aiguë, très courte, l'a enlevé presque soudainement.
L'opinion qui avait prévalu pendant plusieurs siècles n'est donc plus soutenable. Justice est faite maintenant des imputations calomnieuses accréditées par Vasari, et la mémoire du peintre est dégagée des souillures c{ui l'avaient ternie pendant si longtemps. Non qu'il convienne de faire de Raphaël un saint. Raphaël a eu sa part des faiblesses humaines et des défaillances morales de son temps, mais ces faiblesses et ces défaillances n'ont pas plus déshonoré sa mort qu'elles n'avaient entravé l'ardente activité de sa vie.
Quant à la femme dont nous voudrions étudier les traits, il importait de la replacer d'abord, vis-à-vis de Raphaël, dans son véritable jour. Raphaël vivant, elle vit dans le rayonnement de ce grand homme ; Raphaël mort, elle rentre dans l'obscurité. Le seul amour de Raphaël lui a donné la célébrité. Excepté Raphaël, personne ne l'a ni admirée, ni adorée, ni encensée, ni
lieu à titre d'emphytéose perpétuelle, avec cette condition expresse que le seigneur Piaphaël construira sur le terrain en question une maison destinée à lui servir d'habitation. Dans le cas où ces constructions ne seront pas élevées dans un délai de cinq ans, ce (eirain tout entier doit faire retour au chapitre. Le cens annuel est fixé à 80 ducats, de 10 carlins chacun, payables le jour de la fête de saint Pierre et de saint Paui. » [Gazelle des Deaux-Arls du avril 1880, p. 338.)
chantée. Le monde l'a vue disparaître en pleine jeunesse, et l'histoire lui doit tenir compte du silence qui s'est fait subitement autour d'elle ^ La femme qu'on appelle la Fornarina n'a rien de ces courtisanes célèbres des siècles de Périclès, d'Auguste et de Léon X, rien des qualités brillantes d'une Aspasie, d'une Lesbie et d'une Imperia. LeFemina est diabolus d'Origène ne lui est point apphcable. Elle fut une femme aimée, sans doute aussi une femme aimante, rien de plus. Raphaël respira sa beauté avec passion ; mais il vécut de cet amour et n'en mourut pas.
Raphaël, nous l'avons vu, a laissé deux portraits de cette femme, exécutés l'un vers 1512 et l'autre vers 1517. La galerie Barberini, à Rome, possède le premier; on ne sait rien du second.
\. D'après une ancienne tradition recueillie par Rehberg, la Fornarina devint folle de douleur quand elle apprit la mort de Raphaël. Elle voulut se précipiter vers la maison du maître et s'opposer à l'ensevelissement de son amant. L'assurance seule que Raphaël était en paradis lui rendit un peu de calme. Caviera lui raconta, en effet, que Léon X, en recevant la fatale nouvelle, avait versé des larmes et s'était écrié : « Ora pro nobis. » Ces mots, prononcés par le pape, équivalaient, pour la pauvre femme, à une béalitication. Légende ou histoire, il y a là un trait louchant de mœurs et de dévotion.
Le portrait de la galerie Barberini, exécuté de 1512 à 151/1, représente une jeune femme dont la figure, presque nue, est coupée par le cadre à la hauteur des genoux. Elle est assise et tournée à gauche. La tête, vue de face, est d'une bonne construction ; elle serait plus élégante, si l'ovale en était plus allongé. Les cheveux, d'un brun noir avec des reflets roux, sont arrangés en bandeaux plats, qui se relèvent derrière les oreilles, de manière à les découvrir complètement. Un riche turban, tissé d'or avec des rayures vertes, est fixé à la chevelure par une agrafe de pierres précieuses. Une pareille coiffure donnerait à ce portrait quelque chose d'oriental, si l'empreinte romaine n'y était partout profondément marquée. Le front, d'une hauteur moyenne, est large et bien proportionné. Sous des sourcils noirs très nettement arqués, de grands et beaux yeux, noirs aussi, bien ouverts et très lumineux, au regard limpide et franc, éclairent ce visage avec une vivacité singuhère. Le nez, dont les narines semblent être dilatées par l'enivrement de la vie qu'elles respirent avec plénitude, est la partie faible du visage au point de vue de la beauté; le méplat en
est large à la base, comme dans les antiques, mais l'extrémité manque de finesse et de distinction. La bouche, aux plis voluptueux, est un peu grande, et en parfait accord d'expression avec les yeux. Le menton n'a rien de trop proéminent. L'oreille est parfaitement dessinée. La carnation de la face, riche et chaude, dénote un sang ardent et fort. Ce visage n'a rien de délicat ni de raffiné, mais il vous saisit par une exubérance de vie et de force ; on y sent l'épanouissement, en plein air et en pleine lumière, d'une puissante nature, où la sève monte en abondance et coule comme à pleins bords. Il y a là surtout le complet développement d'un beau corps , une de ces santés à toute épreuve, qui donnent à la femme un inépuisable fonds de bonne humeur, la rendent aimable, joyeuse, animée au plaisir, exempte de toute prétention et de toute aspiration. Or, voilà la femme, entre toutes les femmes, qui exerça sur Raphaël d'irrésistibles séductions, sur Raphaël, dont l'esprit, sans cesse en quête du mieux, aspirait malgré tout à monter et à monter toujours... Le col est flexible, élégant et d'une courbe harmonieuse. Les épaules, les bras, la poitrine, d'une forme et d'un modelé charmants, ont la solidité du marbre en même temps que la coloration d'une belle peinture. Un bracelet, sur lequel on lit ces mots : RAE^iiAEL VRBTNAS, écrits cu lettres d'or sur un fond d'émail bleu, enserre le haut du bras gauche. Les
mains, sans être petites, sont d'un excellent dessin. Une bague d'or est passée à la deuxième phalange
de l'annulaire de la main gauche \ La main droite retient, entre les seins, un voile transparent % tandis qu'une draperie rouge, jetée sur le bas de la figure, communique aux chairs quelque chose de sa riche tonalité. Pour seul accessoire, un fond sombre, sur lequel s'épanouissent des gerbes de lauriers et de myrtes d'un vert presque noir.
Ce portrait paraît avoir été peint de 1511 à 1513. C'est à cette date à peu près que le place Yasari, quand il parle pour la première fois de la maîtresse de Raphaël, (( di quella (Raffaello) fece un ritratto bellissimo che pareva viva. » Le caractère de cet ouvrage est conforme, en effet, au caractère des autres ouvrages du maître qui appartiennent à cette époque. L'exécution du portrait de la Fornarina rappelle l'exécution du portrait de Jules II, et fait songer à la facture déjà si grandiose de la fresque d'Heliodore. Le dessin est savant, serré, résolument arrêté, naïf à force de sincérité. Le modelé a beaucoup de finesse, en même temps qu'une très nette accentuation. Les chairs sont d'une admirable fraîcheur; la poitrine, les bras et les mains sont du plus beau ton. La tête est d'une couleur moins agréable ; les lumières s'y sont éteintes en quelques endroits, tandis qu'en d'autres places les ombres ont pris quelque chose de dur. La faute en est au temps d'abord, aux restaurations ensuite. Ce tableau