‹ Raphaël, peintre de portraitsChapitre 69 sur 133 · BESSARION · texte numérisé non relu

BESSARION

République de Venise la plus riche collection de naanuscrits grecs qu'on eut encore recueillie \ Ses ouvrages grecs et latins étaient renommés, et l'on se souvenait encore de l'ardente polémique qu'il avait soutenue contre George de Trébizonde, le calomniateur de Platon^. Rien donc que de vraisemblable dans la tradition relative à ce portrait. Les arts du dessin en ayant d'ailleurs accepté la responsabilité depuis le xvi' siècle jusqu'à nos jours % il est difficile de ne pas l'adopter aussi dans cette étude. Mais pourquoi Raphaël a-t-il placé du côté d'Aristote un des plus zélés partisans de Platon? Est-ce seulement pour obéir aux convenances pittoresques de sa fresque et parce que cette figure vénérable autant que grandiose faisait mieux ici que là? Ne serait-ce pas plutôt que , travaillant au nom d'une doctrine essentiellement large et universelle, il ait voulu confondre les uns avec les autres les disciples des deux plus grands philosophes de l'antiquité grecque? Comment arriver à la certitude dans ces délicates questions d'iconographie? A défaut de preuves, ne peut-on pas tout supposer S

4. Platina rapporte que celte collection avait coûté trente mille écus d'or.

2. Le traité qu'il écrivit a cette occasion était intitulé : Contre le calomniateur de Platon.

3. Toutes les gravures qui représentent Bessarion, à commencer par le portrait gravé pour l'ouvrage de Paolo Giovio, reproduisent le portrait placé dans X École d'Athènes.

4. On s'est autorisé de la longue barbe que porte cette figure,

sa vonarole [dans la dispute du saint-sacrement.

Dans la partie gauche cle la Dispute du Saint-Sacrement, derrière la figure de Dante et sur le même plan, c'est-à-dire sur un second plan, se trouve un groupe de trois moines, au milieu duquel on remarque un dominicain, que les contemporains de Raphaël et tous les historiens, à commencer par Vasari , ont désigné comme représentant Savonarole. Que Raphaël ait introduit en sous-ordre et derrière les docteurs de l'Éghse l'ardent apôtre de la liberté florentine, cela se conçoit parfaitement sous Jules II, qui détestait la mémoire d'Alexandre VI. Depuis six ans un retour de l'opinion contre une sentence injuste se produisait

pour vouloir y reconnaître aussi Bembo. Mais Benribo, ainsi qu'il le dit dans une lettre au Titien, ne laissa croître sa barbe que longtemps après 1510. De plus, Bembo, poète, historien et nullement philosophe, n'avait que faire dans Y École d'Athènes. Né en 1470, il n'avait en outre que trente-neuf ans au moment oij Raphaël décorait de fresques la Chambre de la Signature, et ne pouvait être représenté dans ce vieillard à longue barbe blanche et au front presque chauve. Bembo, enfin, ne vint se fixer à Rome que sous Léon X. Cette dernière raison, il est vrai, ne serait pas tout à fait concluante, car Bembo, qui avait été un des hôtes de prédilection du duc d'Urbin Guidobaldo, était intimement connu de Raphaël, avant même que Raphaël eût été appelé à Rome, en 1508.

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au grand jour. Le chevalier Marmi l'avait provoqué le premier en répandant publiquement des fleurs sur le lieu de supplice du courageux moine. A Rome même, dès l'année 1500, on vendait des médailles à l'effigie du glorieux martyr, et Jules II venait de déclarer hérétique quiconque attaquerait Savonarole. En rendant hommage au prieur de Saint-Marc, Raphaël acquittait en outre une dette de cœur envers fra Bartolommeo, qui avait conservé comme un culte le souvenir du fougueux dominicain. Rien donc de plus naturel à tous égards que de trouver un portrait de Savonarole dans la Dispute du Saint-Sacrement^ surtout quand on considère que ce portrait est relégué sur un plan très secondaire.

Avant de regarder Savonarole dans la fresque de Raphaël, il importe de le considérer tel que l'ont vu ses contemporains, tel aussi que l'ont représenté ses apologistes.

Le plus authentique des portraits de Savonarole a été gravé, du vivant même de Savonarole, sur la face d'une médaille, dont le revers rappelle la vision qui apparut au réformateur pendant l'année 1492 ^ . La tête

1. En 1492, « tandis qu'il prêchait l'Avent, Savonarole eut un songe qui ressemblait à une vision, et qu'il n'hésita pas à regarder comme une révélation divine. Il crut voir, au milieu du ciel, une main tenant une épée sur laquelle étaient inscrits ces mots : Gladius Domini super terram cilo et velociter. Il entendit des voix claires et distinctes qui promettaient aux bons la miséricorde, menaçaient de châtiments terribles les méchants, et criaient que la colère de Dieu était près d'éclater. Tout à coup l'épée se tourne vers la terre;

est de profil à gauche ; le capuchon couvre le crâne et ne laisse paraître qu'une seule mèche de cheveux; la ligne du front est mouvementée, creusée par la passion, par la souffrance aussi; le regard est pénétrant, l'œil rempli d'ardeur; le nez est tombant et très fortement arqué; la bouche est vive d'expression, avec la lèvre supérieure mince et fine, tandis c|ue la lèvre inférieure est épaisse et proéminente ; le menton est pointu et vigoureusement accentué ; les joues, aux pommettes saillantes, sont ravagées par la fatigue, mais sans exagération de maigreur; l'oreille est d'une bonne forme. On sent que ce portrait a été pris sur le vif, en pleine

l'air s'obscurcit; il tombe une pluie d'épées, de flèches et de fer; on entend le bruit sinistre du tonnerre, et toute la terre est en proie k la guerre, à la famine, à la peste. Puis la vision disparaît, laissant à Savonarole l'ordre d'avertir impérieusement les hommes, de leur inspirer la crainte du Seigneur, de leur faire demander à Dieu, par la prière, des pasteurs dévoués au salut des âmes égarées ». {Jérôme Savonarole et son temps, par M. Pasquale Viilari, traduit par M. Gustave Gruyer, t. P"", p. 192.) Cette vision fut représentée au revers des médailles gravées à l'effigie de Savonarole. Sur la médaille dont nous parions, on lit, d'un côté : Hieronymus Sav. fer. vir doctiss. ordinis predlcatorum, et de l'autre : Sup. terram cito et velociter gladius Domini. Cette médaille pourrait bien être celle que les Délia Robbia firent du vivant même de Savonarole : Lo ritrassero in quella maniera che ancora oggi si vede nelle medaglie. (Vasari, éd. Sansoni, t. II, p. 181.) — On voit à Florence, au musée des Offices, et à Rome, au musée Kircher, deux beaux exemplaires du portrait de Savonarole exécuté par Giovanni délie Corniole. (Voir, sur les portraits de Savonarole, les Illustrations des écrits de Jérôme Savonarole, par M. Gustave Gruyer, p. 109 et suiv.)

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activité, en pleine sève, en pleine intelligence. Les luttes terribles de la vie ont mis une singulière énergie et jusqu'à de la grandeur dans cette tête, à laquelle la nature avait départi peu de distinction. Rien de délicat ni de choisi dans les traits, mais quelque chose de robuste et d'entraînant, qui dénote l'orateur populaire beaucoup plus que le prêtre, et respire la force plutôt que le génie.

A côté de cette médaille, il faut placer les deux portraits de Baccio délia Porta.

Le premier fut peint du vivant de Savonarole, et porte l'accent de la vie. La tête, tournée à gauche comme dans la médaille, est d'une vérité parlante. Les traits, singulièrement vifs et passionnés, sont en parfait accord avec la médaille et produisent une impression identique \ Voilà, dans toute son évidence, la vérité vraie.

Voici, dans le deuxième portrait de fra Bartolommeo, la vérité conventionnelle et idéalisée. Cette peinture est postérieure à la mort de Savonarole. C'est un martyr qu'elle représente, un saint qu'elle célèbre. On trouve là déjà comme une apothéose ^ Savonarole et

1. On lit au bas de ce portrait l'inscription suivante : F. Hieronymi Ferrariensîs a Deo missi prophelœ effigies. Ce tableau appartint successivement à Filippo Salviati et à sainte Catherine de Ricci. C'est actuellement M. Ermolao Rubieri de Prato qui le possède. Il a été exposé, plusieurs années durant, dans une des cellules qu'habita Savonarole au couvent de Saint-Marc.

2 . Ce portrait appartenait à l'église de Santa Maddalena in pian di Mugnone, près de Florence. Elle passa de là dans le couvent

saint Pierre martyr sont désormais deux gloires spirituelles, que tout bon dominicain doit confondre dans un même culte d'honneur. Représenter le saint sous les traits du réformateur semble chose toute naturelle. C'est ce qu'a fait fra Bartolommeo. La figure, coupée à micorps, porte la robe des dominicains. La tête, comme dans la médaille et comme dans le précédent portrait, est de profil à gauche, mais n'est plus encapuchonnée, et le crâne, soigneusement rasé, est fendu par une large blessure, d'où le sang coule jusque sur le visage : la ligne du front est haute et beaucoup plus calme ; l'œil est levé au ciel et rayonnant de lumière ; le nez est tombant encore, mais d'une courbure beaucoup moins accentuée ; la bouche n'a plus la même vivacité ni la même passion; le menton, tout en conservant sa forme caractéristique , a quelque chose de moins saillant et de moins aigu ; l'ossature des joues enfin est moins forte et moins accusée. Le peintre, cette fois, a imprimé à son héros moins d'énergie morale que par le passé, mais il lui a donné l'apparence de l'extase et le caractère de la sainteté. 11 le voit dès lors avec les yeux de la foi. Ce n'est plus seulement un ami qu'il peint, c'est un saint qu'il prie. Tout en rappelant la réalité, il prend soin d'adoucir ce qu'elle avait de trop abrupt et de trop violent. Voilà donc des portraits qui présentent entre eux déjà de notables

de Saint-Marc et se trouve aujourd'hui dans la galerie de l'Académie des beaux-arts, à Florence.

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dissemblances et qui laissent place à bien des interprétations diverses. Pour peu qu'on incline ou vers l'un ou vers l'autre, on pourra, tout en s'autorisant de témoignages originaux, être loin de se trouver d'accord.

Dans la Dispute du Saint-Sacrement^ le personnage auquel on attribue le nom de Savonarole est loin d'être semblable au portrait peint par fra Bartolommeo après la mort du martyr dominicain, et diffère aussi des portraits exécutés du vivant même du réformateur. La tête est toujours de profil à gauche ; mais le front est plus bas; la courbe du nez, tout aussi tombante, est plus molle et plus effacée; la bouche et le menton ont une accentuation qui exagère celle que donnent les documents authentiques. On a devant soi comme un Savonarole qui aurait eu le temps de vieillir et de se transformer en vieillissant : les chairs se sont affaissées ; les joues, sans avoir pris beaucoup d'embonpoint, tombent et forment un double menton ; le col s'est épaissi; la couronne de cheveux, c{ui n'avait aucune solution de continuité dans le portrait peint par fra Bartolommeo, fait place à un commencement de calvitie. Il est difficile de reconnaître tout à fait Savonarole, et il est également difficile de le méconnaître complètement. Que la figure ainsi nommée depuis le xvi" siècle représente le martyr de la liberté florentine, cela est vraisemblable et nous avons donné la raison de cette vraisemblance. La tradition est constante et tous les historiens sont d'accord à cet égard. A ne considérer même que la fresque,

m RAPHAËL PEINTRE DE PORTRAITS.

certains traits caractéristiques se retrouvent à travers de manifestes dissemblances. Or, en admettant que l'idée d'introduire Savonarole en un tel lieu soit venue à Raphaël ou lui ait été suggérée, cette idée a dû obtenir aussitôt l'approbation des uns et l'improbation des autres. Savonarole est un de ces personnages sur lesquels jamais on ne s'est entendu et jamais on ne s'en-, tendra. Sa destinée, dans l'histoire, est d'être en butte à toutes les contradictions. Il n'est donc pas impossible que Raphaël ait été obligé de n'être vrai que par à peu près et de ne rappeler la réalité que de loin. Fra Bartolommeo avait tenté déjà une sorte de compromis avec la vérité naturelle ; Raphaël à son tour aurait fait dans cette voie un pas de plus... Nous le répétons : on ne saurait être trop sobre d'affirmations en matière d'iconographie; presque toujours on est contraint de se tenir sur le terrain mouvant des probabilités.

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