‹ Raphaël, peintre de portraitsChapitre 77 sur 133 · Andréa Sabattini, de Salerne · texte numérisé non relu

Andréa Sabattini, de Salerne

2. Le comte Gavaniglia était un des confrères de Sannazar à l'Académie de Pontanus.

3. Ce tableau se trouvait originairement dans un couvent de Montella, près duquel était le palais Gavaniglia.

4. Sannazar avait fait construire cette église sur l'emplacement même, de son palais de Margellina. Le mausolée est en marbre de Carrare, et fut exécuté par Angiolo Poggibonsi, servite, sur les dessins de Santacroce, sculpteur napolitain, qui modela lui-même le bas-relief, les figures allégoriques et le buste du poète. Au sommet du monument est le buste de Sannazar, couronné de lauriers ; de chaque côté sont deux génies; deux figures allégoriques, représentant la Poésie et la Force, sont à la base; entre ces deux figures est

contradiction avec la fresque. Le Sannazar du Vatican est une interprétation de la vérité plutôt que la vérité même. Cependant les analogies sont remarquables et constantes entre cette figure, où la nature apparaît comme au milieu d'une apothéose, et les portraits proprement dits, où elle se montre avec toute sa réalité. On peut donc retrouver, dans la chambre vaticane, le souvenir d'un des plus beaux et des plus généreux esprits de la renaissance itahenne^

un bas-relief. Bembo composa le distique suivant, qui fut gravé sur ce tombeau :

Da sacro cineri flores : hic ille Maroni Syncerus Musa proximus, ut tuinulo.

1. On a quelquefois signalé l'Arioste dans le ParnassCj, mais les portraits authentiques du poète contredisent trop formellement cette affirmation pour qu'il soit possible de l'admettre un seul instant. N'oublions pas que le Roland furieux ne parut qu'en 1516, et que c'est ce poème surtout qui motiverait la présence de l'Arioste dans la fresque de Raphaël. En 1510, cependant, Arioste, sans avoir acquis encore la célébrité, jouissait déjà d'une certaine renommée. Il avait composé la Cassaria et / Supposili, et s'était acquis des titres qui lui marquaient une des premières places dans les cercles littéraires de l'Italie. Arioste avait vingtséptans quand Lucrèce Borgia fit son entrée triomphale à Ferrare, le 4" février 1502. Ce jour-là, il présenta à la fille d'Alexandre VI, à la piilcherri?na virgo, un épithalame semé d'allusions à la Lucrèce antique. Il résulte d'une lettre citée par Richardson, dans son Traité de peinture (p. 333), que Raphaël était en rapports avec le poète et qu'il l'avait consulté sur les personnages à introduire dans la Dispute du Saint-Sacrement. Arioste, bien qu'il ne fît guère à Rome que des apparitions, pourrait donc à juste titre figurer dans le Parnasse, et, si on ne l'y trouve pas, ce n'est pas à tort qu'on l'y cherche.

Tels sont les portraits que nous avions à signaler dans la Chambre de la Signature,, réserve faite du portrait de Raphaël lui-même, dont nous avons parlé déjà% et de ceux dont nous aurons à parler dans la suite de cet ouvrage ^ . Nous l'avons dit, si l'histoire de l'art avait existé du temps de Raphaël, notre tâche n'aurait pas été aussi simplifiée. Bien d'autres figures, dans ces fresques, sont encore des portraits; Yasari le dit, et, à défaut de cette affirmation, nombre de ces figures le diraient également, car elles ont une telle accentuation personnelle qu'on ne saurait les méconnaître pour ce qu'elles sont. Mais quels noms mettre sur ces portraits? Nous avons étudié ceux que nous croyons authentiques, ceux mêmes que nous regardons comme probables. Aller au delà, ce serait se lancer dans le champ de l'hypothèse. Nous ne le voulons pas.

Des portraits peints par Raphaël dans ses fresques aux portraits que ses devanciers immédiats avaient mis dans les leurs, quelle distance rapidement parcourue, quelle transformation, quels progrès merveilleusement accomplis ! Combien désormais, sous l'apparence de la vie individuelle, la religion, la philosophie, la poésie et l'histoire gardent de grandeur et de vraisemblance!... Et dans la représentation des

\. Portraits de Raphaël lui-même. (Voyez p. 30 du présent volume.)

t. Nous avons exposé, au début de ce chapitre (p. 138), les raisons de ces réserves.

immortels génies derrière lesquels il n'était pas permis de cacher une intimité ou même une illustration contemporaine, quelle élévation dans le sentiment de l'idéal ! Reportez-vous aux portraits des philosophes et des poètes peints par Melozzo da Forli et placés à Urbindans le palais du duc Guidobalde. Raphaël, dans sa première jeunesse, étudiait ces portraits et en faisait de soigneuses copies ^ ^ sans se douter qu'il aurait un jour à peindre les mêmes figures dans le palais des papes. Homère et Virgile, Platon et Aristote sont venus cependant le solliciter à son tour, et il a créé d'eux des images qui se sont gravées en traits ineiïaçables dans toutes les mémoires.

1. Ces copies, dessinées à la plume, font partie de la collection de l'Académie des beaux-arts, à Venise.

Les portraits introduits dans les fresques de la Segnatura viennent de nous montrer Raphaël au début de la carrière qu'il allait parcourir à Rome, dans le ])remier élan de ses travaux du Vatican, en pleine ébullition de génie, composant et exécutant en trente mois la Dispute du Saint-Sacrement^ YEcole d'Athènes^ le Parnasse^, la Jurisprudence^ les Pandectes, les Décrétales, les figures allégoriques de la voûte et tous les tableaux accessoires de cette admirable décoration. Le Portrait de jeune homme du musée du Louvre va nous prouver que Raphaël, au milieu de cette étonnante production de chefs-d'œuvre, trouvait le temps encore d'exécuter ou plutôt d'improviser une de ces peintures qui suffisent à elles seules pour placer un artiste au premier rang parmi les maîtres.

DESCRIPTION DE CE PORTRAIT

Ce portrait représente un jeune homme, presque un adolescent, beau de visage, charmant de naturel et de grâce, respirant avec plénitude les parfums printaniers de la vie, et les répandant à profusion autour de lui par la force d'expansion de sa jeunesse et de sa beauté. Quel fut le nom de ce jeune homme? On l'ignore. Les contemporains de Raphaël le nommaient familièrement sans doute, mais se souciaient peu que la postérité le pût nommer aussi. Son âge? Seize ans environ. Sa condition? Inconnue. Est-ce un fils de grande famille, ou simplement un jeune ami du maître? On ne sait. Le costume n'a rien de caractéristique et n'apporte aucun renseignement. Ne nous égarons donc pas dans une recherche inutile, et jouissons sans arrière-pensée du bonheur de nous trouver en tête-à-tête avec un chef-d'œuvre.

Le jeune homme est assis devant une balustrade de pierre et accoudé sur cette balustrade, la tête reposant sur la main droite et le bras gauche ramené horizontalement sur la barre d'appui. Voilà une attitude familière, on pourrait dire négligée, si un pareil mot pouvait s'appliquer à une œuvre d'art. La tête,

coiffée sans apprêt d'une barrette noire', se présente de trois quarts à gauche. De longs cheveux, d'un blond ardent, sont divisés en bandeaux qui tombent le long des joues et se répandent jusque sur les épaules. Un de ces bandeaux, relevé par la main qui soutient la tête, remonte jusque sur la joue droite, la caresse et lui prête en même temps quelque chose de câlin. Le front est d'une hauteur moyenne, mais d'un beau développement en largeur. Les yeux, qui regardent de côté vers la gauche, sont d'un gris bleuâtre et d'une admirable clarté. On croirait voir les riantes images de la vie se reproduire avec animation dans la profondeur de leur cristallin; tout le visage en est comme éclairé. Le nez est délicatement dessiné. Les contours de la bouche sont aimables et spirituels. Le menton a de la finesse dans son accentuation. Les joues florissantes respirent la santé; elles ont perdu l'embonpoint de l'enfance et sont en pleine floraison de jeunesse. Le col, bien dégagé par la chemise% a de la légèreté. La robe, très sommairement peinte et dont on n'aperçoit que la manche droite, est d'un bleu noirâtre qui se fond avec le vert sombre du manteau. Ce manteau, jeté sur l'épaule gauche, enveloppe complètement le bras gauche et forme une calme harmonie avec le vert plus tempéré du fond. La main droite,

1 . Celte barrette est posée légèrement sur le côté gauche de la tête.

2. La chemise, qui flotte sur le col, reparaît au poignet droit, autour duquel elle est attachée par un ruban rose.

m RAPHAËL PEINTRE DE PORTRAITS.

enfin, indiquée plutôt que dessinée, montre, par ce qu'il y a d'insuffisant et de lâché dans son exécution, à quel point cette peinture a été vivement faite et pour ainsi dire improvisée.

Tout est enchanteur dans ce portrait. La lumière, l'ombre et le clair obscur y sont distribués avec un art d'autant plus grand qu'il se dissimule davantage. Rien ne sent moins l'eifort, n'est plus naturel et plus spontané, ne semble moins calculé, moins cherché, et tout est ordonné cependant par un maître aussi sur de sa main que de sa pensée. Quelle vigueur et en même temps quelle transparence dans l'ombre portée par la barrette sur la partie gauche du front! Combien cette ombre devient discrète en se projetant sur l'œil et jusque sur la joue, et de quelles chaudes colorations la lumière ne la pénètre-t-elle pas ! Quelle richesse d'opposition entre le côté gauche du visage, noyé dans le clair obscur, et la partie droite, grandement et librement éclairée ! Avec quel soin jaloux l'ombre enveloppe de nouveau le col, et va s'épaississant de plus en plus sur les différentes parties du costume, pour ne dégager plus que la main droite, dont la couleur est charmante également! La tête, ainsi prise entre la barrette noire et les graves tonalités du vêtement, devient le foyer lumineux du tableau. On dirait, au milieu d'un sombre encadrement de feuillage, une fleur provoquant les caresses du jour. Ou plutôt, c'est la jeunesse elle-même, sans fard ni ajustement, dans tout le charme de sa réalité, dans toute la poésie de son

rêve. On a beau d'ailleurs analyser ce portrait, cher- 'cher d'où vient l'enchantement ? On ne sait. « Demande, dit le poète, demande au rossignol son secret pour se faire aimer ? »

Page 1