Voir Garimbert (1. 7), Cabrera, Ughel, etc
épaules étaient larges, sa nuque et son col ramassés et si gras, que le col disparaissait presque sous le double menton ; sa poitrine était large, son ventre énorme ; ses cuisses étaient si grêles, qu'elles présentaient un défaut complet d'harmonie avec le corps. » Voilà un assez vilain portrait. Léon X n'avait, en effet, ni la beauté ni la santé. Mais il était pape et il était roi. Il avait le goût des arts et la passion des lettres, une intelligence toujours en éveil, un esprit sans cesse en activité, Raphaël a rendu à la fois toutes ces choses, et avec un bonheur d'expression qui n'appartient qu'au génie. Tout en restant fidèle à la vérité naturelle, il a laissé dans l'ombre les aspects vulgaires de la vie, mis en pleine lumière les facultés nobles et maîtresses, et comme enveloppé de grandeur ce qui semblait être extérieurement la négation de la grandeur.
En peignant le pape assis, Raphaël a dissimulé ce que les membres inférieurs avaient de défectueux et d'insuffisant. Il a d'ailleurs jeté sur le peu qu'on en voit un vêtement drapé qui, sans contredire formellement la réalité, répand sur elle une sorte d'illusion. La lourdeur du personnage se trouve ainsi compensée par la hauteur et la majesté de sa taille, et disparaît sous l'ampleur du costume, dont l'opulence est d'un goût parfait et d'une irréprochable mesure. Une robe de damas de soie brochée blanc sur blanc, à larges manches doublées d'une fourrure fauve, enveloppe l'ensemble de la figure de ses plis harmonieux. Pardessus cette robe, une aumusse en velours pourpre.
doublée d'hermine, couvre la poitrine. Un bonnet de Kiême étofle et de même couleur que Taumusse, et frangé d'hermine aussi, cache la tonsure et les cheveux, la partie supérieure du front et le haut de Toreille. Rien de plus large et de plus précieux à la fois que l'exécution de cet ajustement. Et cependant le visage est d'une telle accentuation de dessin, d'une telle justesse de tons, d'une telle fermeté de modelé, qu'on oublie tout le reste pour ne regarder que lui. Est-ce la perfection seule de la peinture qui captive à ce point? Non. Il y a là quelque chose de plus : l'accord de l'être moral et de la personne physique, le mens agitât molerriy l'esprit qui anime la matière, l'ennoblit, lui imprime sa marque et la transforme à sa ressemblance.
Pour peu qu'on soit physionomiste, on distingue aisément dans ce portrait les qualités morales et intellectuelles, les penchants et les habitudes du personnage. La tête est grosse et la capacité du crâne considérable : les facultés de l'esprit y sont donc à l'aise pour se développer et se maintenir en parfait équilibre. Les joues sont grasses et se confondent avec le double menton, qui se confond à son tour avec le col. Le teint, plus que chaudement coloré, dénonce l'abondance et l'âcreté du sang. Les yeux, gros plutôt que grands, boursouflés, ronds et saillants, sont bien ceux d'un myope. Léon X était myope, en effet, ses biographes le disent* et Raphaël le démontre. Il se servait d'une
4. lis disent une vue faible, ils auraient dû dire une vue courte.
loupe, même en lisant; mais, à l'aide de verres suffisauraient concaves pour corriger l'excès de la convexité du cristallin, il voyait de loin et pouvait s'adonner à la chasse, qui lui procurait à la fois plaisir et santé *... Le nez est d'un dessin correct, et, malgré l'empâtement graisseux qui l'alourdit, garde encore une certaine pureté de ligne et de forme. La bouche, d'une grande mobilité d'expression, se détache avec netteté du menton proprement dit, qui est rond et saillant. Les lèvres, sans trop d'épaisseur, sont vivement accentuées ; elles doivent, en s'ouvrant, projeter à volonté, avec douceur ou avec éclat, la parole et les sons... Léon X avait la voix belle, sonore, mélodieuse, fort exercée et d'une grande flexibilité. Il aimait à chanter, était passionné pour la musique, en connaissait à
4 . a Âdmoto autem cristallo concavo, oculorum aciem in yenationibas et aucupiis adeo late extendere solitus, ut non modo spatiis et finibus, sed ipsâ etiam discernendi felicitate cunctos anteiret. » (Jov., Vita Leonis X.) Léon X se retirait souvent à la Magliana pour chasser ; il combattait ainsi son embonpoint. Vers la fin de l'été, il se rendait aux bains de Viterbe, et trouvait là aussi une chasse abondante. Pais il allait près du lac de Bolsène, où il était fastueasement reçu par le cardinal Farnèse, qui avait fait des environs très giboyeux du lac une résidence enchantée. — Ce qu'on lit dans les Bigarrures de Des Accords (cap. xii, folio m. 405), au sujet de la myopie de Léon X, est faux de tous points : a Le pape Léon ayant faict poser ces Lettres Numérales en une table d'attante, pour signifier Tan de son pontificat, furent ainsi interprétées (M . CCCC. LX .) : Mulli Cardinales cœci creaverunl cœciim Lecnem decimum. » La date môme de 4 460 n'a rien de commun avec Léon X, qui d'ailleurs n'était nullement aveugle, et qui, une loupe à la main, déchiffrait les plus indéchifi'rablos manuscrits.
fond toutes les théories, se plaisait aux controverses musicales, et avait toujours dans ses appartements quantité d'instruments à l'aide desquels il prouvait ce qu'il avançait *. Il avait appelé près de lui les chanteurs et les joueurs d'instruments les plus célèbres de l'Europe, et les récompensait avec magnificence. Francesco Paolosa dut à la beauté de sa voix le titre d'archidiacre, et Gabrielo Morino fut, comme musicien, nommé archevêque de Bari *. C'était pousser un peu loin le dilettantisme... L'oreille du pape, enfin, qui était d'une extrême justesse, répond, par la beauté de sa forme, à l'importance de sa fonction. Le cornet acoustique en est d'une coiTection remarquable.
A bien regarder l'ensemble de ce visage, on est attiré beaucoup plus par la physionomie que parles traits. On oublie même ce qu'ils sont pour ne songer qu'à ce qu'ils disent. Sous cette épaisse apparence, on découvre aisément toutes les finesses et toutes les subtilités des compatriotes de Machiavel. Charmeur par nature et par éducation, Léon X l'était devenu plus encore