BERNARDO DOVIZIO DA BIBBIENA
Bernardo Dovizio était né le i août 1470 à Bibbiena, dans le Casentin. On sait, d'après les lettres de Léon X, que son origine était obscure et qu'il ne dut son élévation qu'à ses talents*. Dès l'âge de neuf ans, il alla étudier à Florence et se fit remarquer par ses dispositions précoces. Il entra,. très jeune encore, au service de Laurent le Magnifique, qui le donna en 1488 à son second fils, Jean de Médicis. Jean avait treize ans et venait d'être nommé cardinal ; Bibbiena en avait dix-huit. Le goût des lettres fut un lien qui les attacha l'un à l'autre. Ils étudièrent ensemble les anciens, et leur émulation cimenta leur amitié. Le patronage de Jean fut dès lors acquis au Bibbiena, dont la fidélité pour les Médicis fut à toute épreuve*.
^. Quelques auteurs croient quUl était de la famille des Tarlati, originaire d'Arezzo et établie à Bibbiena.
2. Dans les derniers mois seulement de sa vie, le Bibbiena fut disgracié par Jean de Médicis devenu Léon X. (Voir ci-après, à la page 48 du présent volume.)
Les Médicis ayant été chassés de Florence, Bernardo Dovizio suivit le cardinal Jean dans son exil, l'accompagna dans toutes ses pérégrinations, vint à Rome avec lui après la mort d'Alexandre VI et le servit près de Jules II, auquel il sut se rendre agréable et même nécessaire. Apte aux affaires et ardent au plaisir, la souplesse de son esprit et les agréments de son caractère lui permettaient, dit Tiraboschi, de mener de front le travail et l'amour : Seppe accopiare aile faliche gli amori\ Il faut voir, dans la correspondance de Bembo et de Bibbiena, avec quelle désinvolture ces futurs cardinaux traitent entre eux les affaires de cœur, avec quelle prudence en même temps ils se parlent de leurs galanteries, quel soin ils mettent à se cacher et à dissimuler leurs amis sous des noms supposés !
A la mort de Jules II, Bernardo Dovizio entra au conclave comme secrétaire du cardinal Jean, et déploya la plus grande habileté pour assurer l'élection de son patron. Jean de Médicis n'avait que trente-huit ans. Cet âge était, entre lui et la papauté, un obstacle qui semblait infranchissable; mais le Bibbiena alla trouver un à un tous les cardinaux et leur confia, sous le sceau du secret, que le cardinal Jean, atteint d'une de ces maladies qui ne pardonnent pas, n'avait que peu de temps à vivre*. Jean de Médicis fut élu pape le 11 mars 1513, et Bernardo Dovizio fut lïommé cardinal
i. Tiraboschi, Slor, délia leU. ital,, t. VII, part, m, p. U3. â. Cette version est accréditée par le plus grand nombre des historiens.
le 23 septembre de la même année, sous le titre de Santa-'Maria-in-Portico. On le vit dès lors tenir à Borne un grand état de maison, accorder aux lettres et aux arts un somptueux patronage, donner le ton aux poètes et aux érudits*, s'entourer d'artistes, afficher surtout pour Kaphaêl une grande affection*. Ce fut au début de ce cardinalat magnifique, en 1514 selon toute vraisemblance, que le Sanzio fit le portrait du Bibbiena. Le peintre, qui résumait en lui le génie pittoresque de la Benaissance, devait cet hommage au cardinal qui était lui-même une des incarnations les plus originales de cette brillante époque.
DESCRIPTION DU PORTRAIT DU CARDIiNAL BIBBIENA.
Le portrait du cardinal Bibbiena, que Ton voit au musée de Madrid, représente un homme qui semble jeune encore, mais auquel il est difficile de donner précisément un âge. Kn 1514, Bernardo Dovizio avait quarante-quatre ans et ne paraissait pas les avoir. Il est assis et vu à mi-corps, de trois quarts à gauche,
I. Le Bibbiena était notamment l'intime ami de Paleotti et de Sadolet.
t. On sait que le cardinal Bibbiena voulut marier Raphaël à sa propre nièce, et que ce projet de mariage ne fut rompu que par la mort de la jeune fille. (Voir, au tome I" du présent ouvrage, page 56 et suiv.)
presque de face, vêtu d'un rochet blanc, sur lequel est jeté un camail de soie rouge moirée dont le capuchon est rabattu derrière le col*. Le bras et la main gauches* reposent horizontalement sur une balustrade de pierre, l'extrémité de la main disparaissant hors du champ de la peinture ; le bras droit pend verticalement le long du corps et est à peine indiqué. Le col est léger, mais sans exagération de longueur. La tête, coiffée d'une barrette rouge, est largement développée par le haut. Le visage, soigneusement rasé, n'a ni embonpoint ni maigreur, est frais et rose, conserve, nous l'avons dit, les apparences de la jeunesse, et garde quelque chose de tranchant et d'incisif, qui n'enlève rien cependant à ce qu'il a de plaisant et d'agréable dans son ensemble. Les traits sont fins et délicats, avec une remarquable mobilité d'expression. Des cheveux châtain clair, abondants encore, descendent sur le front et le couvrent en partie, cachent aussi le haut de l'oreille et tombent en s'enroulant derrière le col. Ce qu'on voit du front est à peine mouvementé de rides à fleur de peau. Les nombreuses tempêtes qui ont passé sur cette élégante nature en ont à peine effleuré la surface. Les yeux sont très beaux, grands
4 . Le capuchon tient au camail par deux boutons attachés à la hauteur du col. Quant au camail lui-même, il est fermé sur la poitrine par un premier bouton cousu à côté et au-dessous des deux boutons du capuchon, et par six autres boutons, espacés deux par deux sur la hauteur de ce vêtement.
2. De cette main gauche, on ne voit qu'une partie seule nent.
et d'un gris bleuâtre; ils regardent de côté vers la droite, en sens inverse du mouvement de la tête, et sont doués d'une pénétration singulière ; de larges paupières les voilent en partie, comme pour en atténuer et en éteindre au besoin la vivacité. Le nez, aux ailes délicatement dessinées, est droit et légèrement aquilin. La bouche, dont les contours ont beaucoup de charme et d'esprit, est moyenne, et le menton, marqué d'une légère fossette, en complète l'expression. Tout parle à la fois dans ce visage : tous les traits y sont en complet équilibre et en parfait accord, tous y ont une égale franchise, y obéissent instantanément à la même pensée. La bouche ne peut sourire sans que les yeux ne sourient aussi, et sans que les muscles des joues, soumis à la même consigne, ne tressaillent également.
L'exécution de ce portrait est admirable. Le dessin et le modelé de la tête sont d'une exquise délicatesse. Tout le côté, droit du visage est en pleine lumière, tandis que sur le côté gauche passent des ombres transparentes qui ajoutent encore à la mobilité de la physionomie. Les draperies sont traitées avec une ampleur tout à fait magistrale. La couleur, partout limpide et transparente, met en évidence jusqu'aux moindres détails de cette figure, laisse tout voir, aussi bien de l'homme moral que de l'homme physique. Rien de plus correct, de plus serré, et cependant qui sente moins l'effort. Tout y semble venu naturellement et comme de source.
Ce portrait est fidèle sans exagération de réalité, et il est par excellence une œuvre d'art sans exagération d'idéal. On y voit en haut relief les facultés maîtresses de ce personnage, froid, poli, fin, spirituel, délié, singulièrement clairvoyant. Nul doute sur sa nationalité. On est là, à n'en pouvoir douter, en présence d'un Italien, et d'un Italien contemporain de Machiavel, tout prêt à prendre place dans la vie réelle et agissante de son pays et de son temps. Ce n'est point un Romain. C'est un pur Toscan, avec ce quelque chose de finement ciselé dans les traits, que les anciens Étrusques ont légué à leurs descendants. L'étude a occupé la vie de cet homme. La culture intellectuelle a marqué son empreinte sur ce visage , a donné aux lignes une souplesse et une mobilité particulières. Cette main délicate a toujours tenu la plume, jamais l'épée. La tête ne s'enlève plus en vigueur comme dans les portraits du xv® siècle. Les courtisans de Léon X sont loin déjà de l'âpreté d'accentuation des familiers de Corne ou de Laurent de Médicis. Le scepticisme a pris en eux la place de la libre pensée, le sensualisme s'est substitué à la passion, la froide raison est en train d'étouffer l'enthousiasme. Bernardo Dovizio appartient à l'apogée d'une très grande époque, mais les temps sont proches où la physionomie de la Renaissance va s'altérer, se flétrir, laisser paraître l'inévitable décadence \ Quant au trait saillant de
4 . Voir, feur les approches de coUe décadence, le remarquable
l'esprit du Bibbîena, Raphaël nous le montre clairement, c'est le trait railleur. Ce trait doit porter d'autant plus sûrement qu'il part d'une bouche naturellement spirituelle et qui ne s'efforce pas de le paraître, dont l'expression même a quelque chose aussi de sérieux et de bienveillant. Le cardinal de Santa-Mariain-Portico, dit Paul Jove, excellait à faire perdre le sens aux honunes les plus graves. Il se plaisait aux jeux d'esprit et était passionné pour le théâtre. C'est au théâtre, en effet, que le cardinal Bibbiena doit surtout la célébrité.
LA GALANDRA.
La comédie moderne en était à ses débuts. Dante et Boccace, dès le xiv* siècle, avaient bien appelé de ce mot, l'un son poétique voyage à travers les mondes invisibles, l'autre son roman d'Admèle * ; mais, de la chose elle-même, il n'en avait pas été question avant le commencement du xvi* siècle, et il est très difficile d'en déterminer l'origine. L'attribuer aux troubadours provençaux est pure fantaisie*. Quant au théâtre antravail de M. A. Geffroy sur Guichardio, dans la Revtie des Deux Mondes du 4" février 4874.