‹ Raphaël: Peinture de Portraits, Volume 2Chapitre 19 sur 131 · Epist. var., 1. 1, ep. xx · texte numérisé non relu

Epist. var., 1. 1, ep. xx

2. C'est de ces mimes que le grand docteur veut parler quand il examine si Ton peut exercer sans péché l'état d'histrion. L'Arlequin et le Scapin qui sont bergamesques, et le Pantalon qui est vénitien, sont les descendants des mimes antiques.

3. A la fin du xvi* siècle, saint Charles Borromée fut obligé d'intervenir à Milan contre les mimes.

eu, durant de longs siècles, solution de continuité dans la tradition, et Bibbiena fut un de ceux qui contribuèrent le plus à renouer la chaîne des temps. Avant lui déjà, la Renaissance, affolée d'antiquité, avait remis en honneur les comédies de Plaute et de Térence; mais, le plus souvent, on s'était borné à les représenter en latin. A Rome, à Florence, à Ferrare, on s*en tenait là au temps d'Alexandre VI, et même sous Jules II. L'Académie siennoise des Rozzi avait bien essayé de broder à nouveau sur l'ancien canevas ; mais ce n'étaient là toujours que des atellanes grossières, désordonnées dans la forme, licencieuses à Texcès dans le fond^ Bibbiena, le premier, fit représenter une comédie italienne composée selon les règles des anciens. Cette représentation eut lieu pour la première fois en 1508 à la cour d'Urbin, aux applaudissements de ce que l'Italie contenait de plus délicat et de plus policé*. La pièce de Bibbiena fut jouée pour la seconde fois à Rome, avec une grande magnificence, dans une fête que Léon X donna au Vatican pour Isabelle d'Esté, marquise de Mantoue. Balthazar Peruzzi avait fait les décors, et, d'après Va-

4 . Léon X se les faisait représenter tous les ans au Vatican. (Tiraboschi, Storia délia letl, ilal,, t. VII, part. I, c. iv, et part, m, c. III.)

2. Voir la lettre de Balthazar Castiglione. {Castigl. lettere, 1. 1, p. 456.) — Apostolo Zeno s'est trompé en disant que la Calandra avait été représentée à Rome d*abord, à Mantoue ensuite, puis de nouveau à Rome devant Isabelle d'Esté, eten6nàUrbin. Tiraboschi a rétabli sur ce point la vérité.

sari, il n'avait rien exécuté d'aussi beau^ Dès 1&94 ou 1495 il est vrai, Arioste, s'inspirant de Térence et de Plaute, avait composé ses deux prenîières comédies en prose, la Cassaria et / Suppositi, mais il ne les avait pas publiées. Elles ne furent jouées à Ferrare que peu de temps avant la publication du lioland furieux, c'est-à-dire vers 1516, et, alors seulement, Arioste les écrivit en endécasyllabes, c'est-à-dire en vers de onze syllabes non rimes [versi sdruccioli)^ imités des ïambes latins. Quant à la Mandragore de Machiavel, elle ne parut à Florence que vers 1520. La priorité de la représentation d'une comédie moderne en Italie appartient donc au Bibbiena.

La Calandra est une imitation des Ménechmes de Plaute, avec des Ménechmes de sexes différents, qui donnent lieu à des situations plus risquées et à des quiproquos plus graveleux. Ce qui faisait pâmer de rire Léon X et tout le Sacré Collège pourrait à peine se conter aujourd'hui. L'adultère coule à plein bord de cette comédie, très élégamment écrite, mais horriblement poivrée. Calandro, le mari grotesque et bafoué qui donne son nom à la pièce, n'est pas plus recommandable que Fulvia, son indigne épouse. Lidio et Sautilla, les deux jeunes et charmants jumeaux, sont aussi roués que le valet entremetteur Fessenio, et c'est au

^. f Quando si recitô al delto papa Leone la Calandra, commedia del cardinale Bibbiena, fece Baidassare Tapparato e ]a prospettiva, cbe fu non mauco bel la, anzi più assai che quolia non avova altra voila fatto. » (Vasari, VUa di ballhazar Peruzzi.)

milieu d'un imbroglio rempli d'obscénités qu'ils se démènent. Rien ne montre mieux qu'une telle comédie l'état des mœurs au commencement du xvi® siècle. Mais si l'on se rappelle la nature des fêtes données au Vatican par Alexandre VI à l'occasion du prochain mariage de Lucrèce Borgia avec le duc de Ferrare, si l'on songe qu'on en était encore, dans le reste de l'Europe, aux Mystères et aux Farces des saints, on comprend le plaisir relativement délicat que les Bembo, les Sadolet, les Tebaldeo, les Castiglione et les Léon X pouvaient goûter à l'audition d'une comédie telle que la Calandra, et l'on tient Bernardo Dovizio pour un des meilleurs esprits de son temps*. Jamais, d'ailleurs, le style n'a eu plus de ressemblance avec l'homme, jamais l'un n'a été avec l'autre en plus parfait accord. La Calandra^ par ses tournures si purement toscanes, fait songer au portrait du Bibbiena par Raphaël, et ce portrait, par son élégance facile et sa correction parfaite, rappelle en quelque sorte la manière d'écrire du Bibbiena*.

4. La Calandra, ou Calandria, ne fut imprimée qu'après la mort du Bibbiena. Des éditions répétées en répandirent le succès par toute Tltalie : Siena, 1524, sous le titre de la Calandria; — Venezia, 4522, in-S^, sous le titre de la Calandra;^ Venezia, 4523, in-42; — Roma, 4524, in-12; — Firenze, Giunti, 4558, in-8*»; — Venezia, Giolito, 4562, in-12, etc. (Ginguené, Histoire liuëraire de l'Italie, t. VI, p. 480.)

2. Un autre portrait de Bernardo Dovizio se trouve au palais Pitti. Le Bibbiena, dans ce portrait, semble un peu plus âgé que dans le portrait du musée de Madrid. Le costume est le même,

aOLB POLITIQUE DU CARDINAL DIDBIBNA.

11 y a deux aspects différents dans le cardinal Bernardo Dovizio. A côté de l'homme de plaisir il y a l'homme sérieux, à côté de l'homme d'esprit il y a l'homme d'affaires, à côté de l'auteur comique il y a le politique. Cela n'est-il pas indiqué dans le portrait de Raphaël? N'y saisit-on pas, en même temps que le trait spirituel, le caractère subtil et délié du personnage?.. Léon X, tout en regardant le Bibbiena comme une agréable compagnie, lui confiait à l'occasion les plus graves affaires. C'est ainsi qu'il l'employa en 1516 comme légat pontifical dans la guerre contre le

mais les accessoires sont quelque peu différents. Le bras et la main gauches sont posés comme dans le portrait de la galerie royale d'Espagne, mais on voit la main droite qui est ramenée vers le milieu du corps et qui lient un manuscrit. Une bague est passée au petit doigt de la main gauche; deux autres bagues se voient à l'index et à l'annulaire de la main droite. Ce portrait n'est pas de Raphaël; c'est une fort intéressante répétition du portrait de Madrid, avec de légères variantes. Rumohr et Passavant, sans preuves suffisantes, l'ont attribué à Girolamo da Cotignola. Il y a, en tout cas, une singulière distance entre cette copie et l'original. — Le portrait de Madrid a été gravé en 4834, sous le nom du cardinal Jules de Médicis, par M. Ludwig Griiner. Le portrait de la galerie Pilti a été gravé, sous le nom d'Inghirami, dans le Manuel du Musée français, n* 28.

ducd'UrbinS qu'il l'envoya en 1517 auprès de l'empereur Maximilien, et qu'il lui confia en 1518 le soin de décider le roi de France à se mettre à la tête d'une croisade contre les Turcs.

La fresque de la Défaite des Sarrasins près d'Ostie^ dans la Chambre de C Incendie du Bourg '^ y sans consacrer encore le souvenir de ce projet de guerre sainte, montre quelle préoccupation poignante causait à Rome la crainte du Turc plusieurs années déjà avant l'ambassade du Bibbiena en France. Dans cette fresque, Léon X a pris la place de Léon IV, et Bernardo Dovizio se tient debout derrière le pape '. Le cardinal de Santa-Maria-in-Portico est de trois quarts à droite. Sa tête est coiffée d'une barrette rouge, d'où les cheveux s'échappent à peu près comme dans le portrait du musée de Madrid. On ne voit que le haut du corps, qui est également couvert d'un camail rouge. Le reste de la figure s'efface derrière celle du cardinal Jules de Médicis, qui sera Clément VIL

Cette idée d'une entreprise commune contre l'infidèle avait été la grande affaire du monde chrétien à la

4. II eut alors la pénible obligation de dépouiller François-Marie délia Rovere, dont il avait élé huit ans auparavant le commensal et Tarai. Le duché d'Urbin fut donné par Léon X à Laurent de Médicis, qui mourut deux ans après, en 4518, des suites de ses débauches.

2. La troisième des Chambres du Vatican. (Voir les Chambres de Raphaël au Vatican, p. 285.)

3. Ce portrait du Bibbiena est, comme la fresque tout entière, oxéculé par la main d'un élève.

fin du XV* siècle et au commencement du xvi*, et devait hanter les esprits jusqu'à la bataille de Lépante. Charles VllI avait eu comme pensée dominante la conquête du « royaume grec ». Il avait acheté ses droits sur Constantinople à un descendant des Paléologues S se faisait appeler roi de Jérusalem, et considérait Naples comme une étape nécessaire sur la route de Byzance. François I" lui-même, au début de son règne, n'eut d'autre pensée que la croisade. Le jeune vainqueur de Marignan venait de jeter les bases d'une alliance avec Ferdinand le Catholique et l'empereur Maximilien, en vue d'effacer en commun « le grand opprobre turc » . L'envoyé de Léon X fut donc admirablement accueilli ; il le fut d'autant mieux que sa personne et son esprit plurent singulièrement au roi. On lui fit à Paris une entrée magnifique, et, durant tout son séjour en France, on le combla des plus flatteuses attentions*. Le roi offrit au pape quarante mille hommes, qu'il avait le projet de commander en personne'. Léon X, qui avait d'abord agréé cette proposition, rappela brusquement son ambassadeur, et Bernardo Dovizio ne rapporta que de l'argent, qui passa dans le

4. L'acte, daté de Rome le 6 septembre 4594 , a été publié dans les Mémoires de l* Académie des inscriptions, volume XVHL (Voir à ce sujet le beau travail de M. Julian Klaczko, dans le numéro du 45 octobre 4878 de la Revue des Deux Mondes.)

2. François 1^' lui donna Tévéché de Goutances, en Normandie.

3. Cela résulte d'une lettre écrite par Bernardo Dovizio au cardinal de Médicis. Cette lettre a été traduite en français par Belforet.

torrent des prodigalités pontificales. . . Six ans plus tard, au lendemain de la bataille de Pavie, François P** sollicitait l'alliance de Soliman et jetait les bases du traité solennel de 1536, par lequel la France des Valois, au grand scandale du xvi^ siècle, regardait la Turquie conrnie un élément de l'équilibre européen. C'en était fait dès lors et à tout jamais de la croisade.

Comment, en 1518, le cardinal-légat échoua-t-il dans son entreprise au moment où tout concourait à la faire réussir ? Parce qu'il fut mordu tout à coup d'une suprême ambition. François P% dans des entretiens intimes, avait fait luire à ses yeux le mirage du souverain pouvoir. Léon X, dont les jours étaient comptés, succomberait bientôt et le Bibbiena serait alors, comme futur pape, le candidat du roi de France. Bernardo Dovizio, parti de rien, pourrait poser sur sa tête la triple couronne. Une telle perspective produisit sur le cardinal de Santa-Maria-in-Portico l'effet d'un éblouissement. Cet homme d'un esprit si sagace, ce politique si délié, ouvrit ostensiblement l'oreille à de pareilles propositions. Léon X en fut instruit, et le pauvre Bibbiena fut perdu. Rappelé à Rome à la fin de 1519, il tomba malade peu de temps après, et mourut au Vatican le 9 novembre 15î20*. On crut, et Bernardo Dovizio

4. Lecardioal Bibbiena, comme secrétaire intime du pape, avait un appartement au Vatican. Cela ressort d'une lettre de Léon X au Bibbiena : « Dabimus operam, ut quœ prior nostrarum aedium pars vacua erit, tua sit. » Paris de Grassis raconte que le Bibbiena, qui n'avait pas de maison à Rome, mourut dans le palais du pape :

lui-même crut à un empoisonnement*. Voyant venir la mort, le Bibbiena prit ses dernières dispositions, et voulut que son corps fût porté dans le sanctuaire de Notre-Dame de Lorette, dont il était le protecteur. Il n'en fut rien fait. On le déposa dans l'église de l'Aracœli, où l'on voit encore son épitaphe*. Vivant, il s'était cru sur le point de monter au Capitole, et il était tombé du haut de la roche Tarpéienne. Mort, il fut enseveli au sommet du mont Capitolin\ Il avait gravi successivement tous les degrés de la fortune; un seul lui restait à franchir; le pied lui manqua, et il roula dans l'abîme... Que ne sut-il s'en tenir à sa passion pour les lettres, à son amour pour les arts ! Il avait largement puisé à ce fonds commun d'humanité qui est de tous les temps et en dehors duquel il n'y a rien

c Hic die Veneris novembris ix ann. in palatio papsB mortuus sit, nec habeat propriam domum ad quam possit deferri, mondicavimus domum in Burgo veteri Sitino, ubi olim cardinalis de Aracœli habîtavit... »

1. Le poison lui aurait été administré dans un œuf. (Paul Jove, Éloge de Bemardo da Bibbiena.)--' On a prétendu que le Bibbiena avait conspiré contre Léon X et que celui-ci l'avait fait empoisonner. Paris de Grassis raconte que le corps ayant été ouvert par ordre du pape, on ne trouva pas trace de poison. Selon Tiraboschi, le Bibbiena mourut de désespoir d'avoir encouru la disgrâce du pape.

2. Le cardinal Bibbiena laissa un frère, Pietro da Bibbiena, qui fut nonce dû pape à Venise, où il mourut. Un autre de ses frères, ou peut-être de ses neveux, Bartolommeo da Bibbiena, s'acquit une certaine réputation comme écrivain.

3. On sait que TAracceli est bâtie au sommet le plus élevé du Capitole, sur l'emplacement qu'occupait, dans l'ancienne Rome, le temple de Jupiter Gapitolin.

de durable. Ne savait-il donc pas que c'est seulement par les choses de l'esprit que l'homme se survit à luimême? Honneurs, dignités, pouvoir, richesse, tout ce qu'il avait si péniblement amassé fut d'un seul coup dispersé par le vent de la mort. Seules, les œuvres; de son intelligence sont restées*... Son portrait et une salle de bain décorée pour lui au Vatican * lui ont valu de vivre, à travers les siècles, en compagnie de Raphaël.

4. Outre la Calandra, le chanoine Bandini cite, de Bibbiena, des Lettres, des Rime et divers opuscules dont il donne le catalogue dans son ouvrage intitulé : H Bibbiena, ossia il minislro di slalo, etc., publié à Livourne en 4758. — On peut voir aussi, sur Bernardo Dovizio : Bembo, Epist,, lib. VII, X et XVI; Guichardin, Hist., liv. 11, xii ; Paul Jove, in Elog. ; Garimberg, I, c. IV ; Ughel, ItaL sacra; La Roche Posai, NomencL Cardin.; Aubery, Histoire des cardinaux; Belforôt, Vasari, Victorel, Ciaconius, etc.

2. Cette salle de bain, située au troisième étage du palais (au-dessus des Loges de Raphaël), fut peinte à fresque sous la direction de Raphaël et sur ses dessins. On y voit les Triomphes de V Amour, traités dans le goût de Tantique et avec la tenue doni le Sanzio ne s'est jamais départi. Bembo, dans une lettre écrite au Bibbiena le 49 avril 4546, lui annonce, de la part de Raphaël, que les sujets qu'il avait indiqués pour sa salle de bain vont être terminés, et lui demande de lui envoyer la description des autres sujets qui devront compléter cette décoration. (Voir Raphaël et VAnli^ quité,i.l\, p. 441.)

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