Le plus jeune des deux Fregoso
vriez vous en abstenir, pour vous-même d'abord, et pour n'être pas l'instrument de la honte de votre maître. » De telles paroles, dans un temps coutumier de tous les crimes, honorent grandement celui qui les a écrites. — Le troisième soir, Julien de Médicis, après avoir énuméré tout ce qui touche à la politique de cour, s'adresse aux dames, pour leur parler d'amour et de galanterie. Sur ce sujet, j'imagine que les belles dames de la cour d'Urbin auraient pu en remontrer à leur professeur. Le Castiglione ne fait d'ailleurs, dans cette partie de son livre, que résumer les conversations qu'il avait eues souvent avec la duchesse Elisabeth Gonzague et avec Emilia Pia, mettant en pleine lumière la femme, dont la mission providentielle est de réveiller les vertus qui sommeillent au cœur de l'homme. -— Dans la quatrième soirée, enfin, il est surtout question du prince, à qui le courtisan doit avant tout la vérité..., du prince que le courtisan doit éloigner du vice et exciter à la vertu. Ce livre, très librement pensé, est par-dessus tout l'œuvre d'un homme de cœur. Le Castiglione, tout en s'adressant au courtisan, y a son franc parler aussi vis-à-vis du prince. Avec quelle désinvolture il parle des grands airs que se donnent souvent les seigneurs ! « Ne ressemblent-ils pas à ces grands mannequins chamarrés qu'on promène triomphalement dans Rome au temps du carnaval? » En traçant ici le modèle du prince, le comte Balthazar fait par avance la contre-partie du livre de Machiavel. On sait celle de ces deux leçons
que suivirent, au xvi* siècle, la plupart des princes de ritalie... Une apothéose de l'amour termine cette dernière soirée. C'est Pierre Bembo qui, le cœur encore plein de Lucrèce Borgia, parle au nom des platoniciens de son temps. De quintessence en quintessence, il monte jusqu'à une de ces extases d'où les beaux yeux d'Emilia Pia ont peine eux-mêmes à le tirer. « Prenez garde, seigneur Pietro, que votre âme, emportée par de telles pensées, ne quitte votre corps. » — « Ce ne serait pas, signera, le premier miracle que l'amour opérerait en moi. »
Tel est ce livre fameux, dont La Rochefoucauld, le meilleur des juges en cette affaire, ne parlait que comme d'un absolu chef-d'œuvre. Il est écrit dans une langue excellente, bien qu'elle sente sa province. Répudiant la juridiction que les Toscans s'attribuaient sur la langue italienne, le Castiglione entend n'écrire que dans sa propre langue : « Je suis Lombard, dit-il, et j'aime mieux être reconnu pour tel en parlant lombard, que pour étranger à la Toscane, en parlant toscan. » Ce qui n'a pas empêché le Corlegiano d'être adopté par les arbitres mêmes de la langue toscane*. Voilà pour la forme. Quant au fond, on ne sait, de
4. L'Académie de la Grusca a placé le Corlegiano parmi les Textes de lafigue, à côté des ouvrages écrits dans le plus pur toscan. On peut regretter seulement que Ballbazar Castiglione n'ait pas résolument adopté la forme du dialogue, comme fit le poète philosophe Sperone Speroni dans ses Dialogues sur l* Amour, Il eût évité le fostidieux retour des formules d'interlocution.
Balthazar Casliglione qui a écrit le Corlegiano ou de la cour d'Urbin qui lui a fourni ses modèles, ce qui mérite le plus d'honneur \.. Rappeler un pareil ouvrage et les circonstances qui s'y rapportent, n'est-ce pas placer dans son véritable jour le portrait du Castiglione*?