Vasari, t. VIII, p
ne RAPHAËL PEINTRE DE PORTRAITS.
ouverte et franche, avec une ombre de mélancolie qui en achève et en poétise l'expression. Quel âge peut avoir le personnage ainsi représenté ? On ne saurait le dire avec précision. La jeunesse Ta abandonné, cela est certain, et, sans atteindre encore précisément à la vieillesse, il est dans cet état intermédiaire où l'homme, comme dit Chateaubriand, après avoir arrangé sa vie, doit déjà songer à soigner sa mort. Tebaldeo avait cinquante ans environ quand Raphaël décorait la Chambre de la Signature. Fit-il un voyage à Rome vers 1510 et Raphaël put-il faire son portrait pour le placer dans le Parnasse? Raphaël, avant de se fixer à Rome, n'avait-il pas connu Tebaldeo à Urbin, et alors ne serait-ce pas de souvenir qu'il aurait rappelé les traits du poète? Tout est possible à cet égard, mais tout reste encore à prouver. Ce qui est certain, c'est que la présence de Tebaldeo dans la fresque de Raphaël n'a rien que de vraisemblable, étant donné surtout l'esprit qui a présidé à la conception et à l'ordonnance de cette peinture. De la distance oii nous sommes, nous ne voyons guère plus de cette littérature que l'enflure et le mauvais goût. Les contemporains de Jules II et de Léon X en jugeaient autrement. Les exagérations qui nous choquent leur semblaient naturelles ; tout ce qui ramenait aux lettres classiques les enflammait d'enthousiasme, et Tebaldeo, en prenant place dans le Parnasse à côté des plus grands génies de l'antiquité, leur paraissait être dans son droit tout aussi bien que Pétrarque et que Dante.
Le portrait admirable dont parle Bembo dans sa lettre au Bibbiena (19 avril 1516) pemnettrait seul de contrôler celui de la fresque. Il est malheureuseriient perdu. On a cru un moment l'avoir retrouvé dans la galerie Scarpa, à Pavie*, et Longhena a pris à son compte cette afiirmation * ; mais elle ne tient pas devant une discussion sérieuse. Tebaldeo, nous l'avons vu, avait en 1516 soixante ans environ, et le portrait de la galerie Scarpa représente un homme de trente à trentecinq ans au plus. On a cru trancher la difficulté en prétendant que Raphaël avait peint ce portrait dans les premières années du xvi* siècle à la sollicitation de Lucrèce Borgia. Mais, en ce temps-là, Raphaël ne possédait pas encore une notoriété suffisante pour être désigné au choix d'une si grande dame. Il avait de plus, dans sa manière de peindre, une naïveté dont le portrait en question est la négation formelle. Enfin, ne connaissant pas Rome, il n'eût pas songé à mettre au fond de son tableau un paysage où se retrouvent quelques-uns des monuments les plus fameux de la voie Appienne... Ce portrait est de grandeur naturelle et vu un peu plus qu'à mi-corps. La main droite tient un rouleau de papier et la gauche est appuyée sur un balustre. La tête, de trois quarts à droite, est belle de lignes, mais d'expression un peu molle et indécise. Une
4 . M. Miclrele Scarpa étant mort, la galerio où se trouvait ce portrait Tut transportée à la Motta, entre Trévise et Udine.
2. Voir la traduction italienne de Quatremère de Quincy par Longhena, où ce portrait se trouve gravé par G. Garavaglia.
épaisse chevelure, presque semblable à une perraque, descend jusque sur les épaules et est surmontée d'une barrette tailladée, posée de côté d'une façon assez maladroite. La barbe, soyeuse et coupée court, couvre le bas du visage. Le col est entièrement découvert. Une chemise à petits plis cache la poitrine et dépasse de beaucoup le pourpoint, par-dessus lequel est jeté un manteau noir garni de fourrure. Ce manteau s'emmêle, on ne sait trop comment, avec les manches, qui sont tailladées comme la barrette. Il y a, dans tout cet arrangement, de l'élégance sans doute, mais on y cherche en vain la simplicité. Est-ce bien là une peinture exécutée par Raphaël ? Il est permis d'en douter. En tout cas, elle ne saurait nous renseigner sur Tebaldeo ; elle diffère en outre complètement du portrait placé dans le Parnasse*. Comme on n'a, d'ailleurs, ni médailles ni documents authentiques d'aucune sorte sur la personne de Tebaldeo, on peut, jusqu'à preuve du contraire, admettre la vraisemblance du portrait qu'une tradition constante désigne comme celui du poète ferrarais, dans la fresque du Parnasse^.
Le brillant Tebaldeo de Lucrèce Borgia, le poète que Raphaël avait placé, sous Jules, II, en compagnie des Muses et dont il avait fait un incomparable portrait
4. Ce portrait avait* été acheté, dit-on, par un certain abbé Garetti, qui l'avait revendu à M. Michèle Scarpa, comme provenant de la galerie de Modène.
5. n est impossible d'attribuer la moindre autorité au portrait gravé sur bois, en t^te des Slanze ntiove, imprimées à Venise, en
SOUS Léon X, devait, après avoir épuisé les enivrements de la gloire, périr de misère le k novembre 1538. II habitait Rome encore lors du sac de 1527, et fut complètement dépouillé par les soldats du connétable de Bourbon. Réduit à emprunter trente florins au Befnbo, il faillit mourir de faim, et passa dans les conditions les plus précaires les onze dernières années de sa vie ^ Muratori a été dur pour lui en le plaçant en tête des corrupteurs du goût italien. Il avait les défauts de son temps, mais il en avait aussi les brillantes qualités. En tout cas, le charme qui l'avait fait accueillir à bras ouverts dans les cercles les plus distin-
4590, par Francesco di Alessandro Bindoni et Maffeo Pasini. — Qaant au portrait catalogué dans le musée de Naples comme étant celui de Tebaldeo par Raphaël , il n'est pas de Raphaël et ne représente pas Tebaldeo. Cette peinture montre un homme jeune encore, vu à mi-corps et de trois quarts à droite. Ses cheveux sont noirs, CQupés courts et coiffés d'une barrette noire. Sa barbe est moins foncée que ne le sont ses cheveux. Son vêtement est également noir, orné de rubans de soie noire aux manches, et rehaussé d'une collerette en guipure blanche. Ses yeux sont beaux, son nez est un peu lourd, et sa physionomie manque de caractère,
4 . Longtemps avant sa mort, il ne sortait guère de son lit, se plaignait surtout de ne plus aimer le vin, faisait plus d'épigrammes que jamais, et était à toute heure, malgré son dénuement, entouré de littérateurs. Après s'être répandu en injures contre les Français, il devint Timplacable ennemi de Tempereur : c II Tebaldeo vi si raccommanda. Sta in letto, ne ha altro maie che non baver guslo del vino.Faepigrammipiùchemai ; ne gli manca a tutte Tborecompagnia di letteratori. E fatto gran Francese; inimico deiP imperatoro implacabile. » {GiroL Negro a Marc-Anton. Micheli, LeUere di Princ, III, p. 38.)
gués de la Péninsule, à Ferrare, à Urbin, à Rome, était bien à lui. Nous en éprouverions sans doute encore quelque chose, si le portrait peint par Raphaël et tant vanté par Bembo n'avait pas été perdu*.
4. Les ouvrages principaux d'Antonio Tebaldeo sont : Sonelli e Capitoli (Modène, 4499, in-4''); Stanze ntwve (Venezia, 4520, in-8»); Capitoli non più stampati, Epigrammata , dans le recueil de Toscano, intitulé Carmina illuslrium poelarum ilaL, 1. 1, p. 226.