JOUEUR DE VIOLON
Le Joueur de violon^ tel est le nom, pour ainsi dire générique, sous lequel le plus beau peut-être des portraits s'est gravé dans la mémoire des hommes. Cette peinture produit une impression d'une telle profondeur, qu'on a bien vite oublié ce qu'elle contient d'individuel et d'accidentel , pour ne plus y voir que l'expression d'une idée générale, le type achevé de ce que l'art a donné de plus harmonieux. Dans ce portrait, la musique et la poésie ne font qu'un. Le personnage représenté reste à l'état d'énigme, sur lui l'histoire est muette. Quelque effort que l'on fasse pour découvrir son identité, on demeure tout simplement en présence du Joueur de violon, c'est-à-dire de la vivante personnification de la virtuosité. Nous pro-
fiterons de cette indétenmnatioii pow nous occuper
successivement du violon, en tant qu'instrament, et des joueurs de violon, en tant que virtuoses, poètes et musiciens. Le Joueur de violon de Raphaël nous transporte en 1518. A cette date, le violon, si imparfait qu'il fût encore, n'en était pas moins déjà le roi des instruments, l'instrument chanteur et charmeur par excellence. Nous nous demanderons d'abord ce qu'il avait été jusqu'au commencement du xvi* siècle, et ce qu'il fut alors par rapport à ce qu'il devint plus tard. Nous verrons ensuite Raphaël aux prises avec les éléments pittoresques de cet instrument, et nous regarderons les différentes figures dont il a fait des joueurs de violon. Nous examinerons, en troisième lieu, le portrait célèbre qui est comme l'axe de cette étude. Nous chercherons, enfin, parmi les musiciens et parmi les poètes-virtuoses, s'il est possible d'en trouver un dont le nom convienne à ce portrait. Cela fait, si nous n'avons pu arriver à l'iconographie d'un homme, nous aurons en quelque sorte tenté la monographie d'une chose.
LE VIOLON ET l'aRGHET.
Le Joueur de violon n'a pas d'ancêtres dans l'antiquité d'Homère et de Virgile. S'il est à la fois poète et
musicien, ainsi qu'Olympe, qui donna son nom h la montagne sainte*, Talétas, ami de Lycurgue, Archiloque de Paros*, Mimnerme de Colophon, Lasus d'Hermione, Timothée de Milet, Terpandre et Cépion de Lesbos', il ne peut se recommander d'aucun d'eux conune virtuose. Faute de traditions classiques, la Renaissance n'existe pas pour lui. Les Grecs ne connurent pas de joueurs de violon, les Romains pas davantage. Minerve avait inventé la flûte simple, Pan la syrinx. Mercure la lyre, qu'Apollon perfectionna pour accompagner sa voix divine ; ni dieu ni déesse n'avait imaginé d'instruments à archets. On n'en trouve nulle trace sur les monuments figurés de l'antique Hellénie*. Quatre mille ans cependant avant Homère
4. Olympe fut le premier qui enseigna aux Grecs l'usage d'instruments montés avec des cordes. Aristole et Platon font de lui de pompeux éloges.