‹ Raphaël: Peinture de Portraits, Volume 2Chapitre 53 sur 131 · JEANNE D^ARAGON · texte numérisé non relu

JEANNE D^ARAGON

Le portrait de Jeanne d'Aragon nous ramène à la réalité de l'histoire et nous montre en même temps une des plus brillantes, des plus illustres et des plus charmantes figures de ce xvr siècle , si fécond en vicissitudes et si passionnément épris de beauté. Jamais plus grande dame et jamais aussi plus belle femme ne s'offrit à l'admiration du monde. Le siècle de Léon X n'avait encore présenté à Raphaël que des lettrés et des poètes, de grands personnages passionnés d'érudition, un musicien qui n'a pas livré à l'histoire le secret de son nom. Vasari parle bien du portrait de Béatrix de Ferrare et d'autres portraits de femmes encore*; mais on ne connaît pas de Béatrix dans la

4. Riirasse Béatrice Ferrarese, et altre dorme... (T. VIII, p. 44.)

maison d'Esté, et, à part le portrait de Jeanne d'Aragon, aucun portrait de femme peint par le Sanzio de lSl3 à 1520 n'est venu jusqu'à nous. Or, voici qu'une princesse de sang royal confie à Raphaël le soin de perpétuer ses traits, et c'est un Médicis qui envoie au roi de France cette précieuse peinture, comme pour lui démontrer que l'Italie possède à la fois la plus belle des femmes et le plus grand des peintres.

JEANNE d'ARAGON d'aPRÈS SES APOLOGISTES

Jeanne d'Aragon, fille de Ferdinand d'Aragon, duc de Montalto, troisième fils naturel de Ferdinand P, roi de Naples, descendait des rois d'Aragon. Napolitaine de naissance, elle devint Romaine par son mariage avec Ascanio Colonna, prince de Tagliacozzo. Son âge était à peu près celui du siècle. En 1518, quand Raphaël peignit son portrait, elle devait avoir dixsept ou dix-huit ans, et il n'était bruit déjà que de ses mérites et de sa beauté. Pour la porter jusqu'aux nues, tous les beaux esprits de son temps allaient rivaliser d'enthousiasme, et pour la louer, toutes les langues du monde allaient être mises à contribution. Comme elle resta belle longtemps, longtemps aussi on la chanta. On rima pour elle en italien, en latin, en grec, en français, en anglais, en allemand, en

Mi RAPHAËL PEINTRE DE PORTRAITS.

slave, en hongrois, en polonais, en hébreu, en chaldéen, et l'on procéda, dans cette apothéose poétique, ainsi que dans la canonisation des saints. Les savants, les philosophes et les poètes ayant longuement instruit la cause, chacun d'eux individuellement ayant fait ses dévotions devant cette personnification de l'absolue beauté, le Concile se réunit à Venise, en 1551, et décida qu'un temple serait élevé « à la divine Jeanne d'Aragon. » Comme on proposait d'y honorer aussi la beauté de dona Maria, sa sœur, les pontifes de l'Académie des Dubbiosi décidèrent gravement que Marcellus ayant consacré deux temples distincts à la Gloire et à la Vertu, Jeanne et dona Maria d'Aragon ne pouvaient non plus trouver place dans le même temple. « Cette grande Dame, lisait-on sur le frontispice du temple, ayant été, de corps et d'âme, la plus irréprochable des créatures et devant être regardée comme l'ouvrage de la souveraine prédilection du Dieu tout-puissant, mérite d'être adorée en l'honneur de son créateur. Questa gran Donnay corne perfettissima di corpo e d'animoy e corne pariicolarissima fatlura del somo Iddio, meriti d'essere adorata ad honore del fattor suo. » En 1555, Jérôme Rucelli recueillit toutes les poésies adressées à Jeanne d'Aragon et les publia sous ce titre : Tempio alla Divina signora dona Giovana d'Aragona, fabricato da tutti i più gentili spiriti, e in tutte le lingue principali del mundo *. Vingt-huit ans auparavant, Agostino Nifo

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