‹ Raphaël: Peinture de Portraits, Volume 2Chapitre 57 sur 131 · II. \t · texte numérisé non relu

II. \t

ns RAPHAËL PEINTRE DE PORTRAITS.

maître en matière d'amour et de galanterie : « J'ai lu avec grand soin ton ouvrage sur V Amour et la Beauté^ et je m'en suis grandement réjoui. Rien ne pouvait être pour moi plus agréable, pour la postérité plus utile, pour toi plus glorieux. Sur l'honneur, tu expliques la beauté céleste et la beauté terrestre par des raisons complètement décisives, et tu rapportes toute beauté à cette céleste et presque divine Jeanne d'Aragon, afin qu'il ne reste pas le plus léger doute sur ce qui peut, au point de vue du beau, prendre la première place parmi les dieux et les hommes. Mais la nature ne prodigue pas ce qu'elle a de plus précieux, et de pareils modèles sont d'une rareté prodigieuse dans l'humanité. Cependant, de nos jours, la mère Nature, créatrice généreuse, voulant montrer au monde quelque chose de merveilleux, de parfait, de divin, a créé Jeanne d'Aragon Colonna, et, depuis le berceau jusqu'à ce jour où elle est en plein épanouissement, l'a comblée, de degré en degré, de toutes les perfections. Elle l'a douée de vertus extraordinaires, elle a paré de la plus chaste dignité un corps de formes divines, de telle sorte qu'on ne saurait lui trouver un défaut, si ce n'est sa nature mortelle. Son front et sa bouche ont une telle sérénité, ses yeux lancent des rayons si éblouissants, tout son corps a une telle perfection, que les plus insensibles sont contraints à l'aimer, et restent attachés devant elle à la contemplation de l'absolue beauté. Pieuse d'esprit, d'une éloquence au-dessus de son sexe, elle est un modèle de toutes les vertus. On dirait un astre

descendu du firmament pour jeter la lumière parmi nous! »

Nous venons de rappeler les portraits des littérateurs, nous allons montrer maintenant le portrait du peintre. Celui-ci a précédé ceux-là. Abstraction faite de l'emphase littéraire particulière à l'époque, on trouve une parfaite ressemblance entre l'ouvrage de l'artiste et les œuvres des poètes.

DESCRIPTION DU PORTRAIT DE JEANNE d'aRAGON

Jeanne d'Aragon est assise et tournée de trois quarts à gauche. Elle est svelte, élancée, d'un noble maintien, d'une élégance suprême et qui n'a rien de cherché, pompeusement parée, rayonnante de jeunesse, dans tout l'épanouissement de sa première beauté. La nature a façonné son œuvre d'une main sûre et vient de la perfectionner en la finissant. La tête, de construction fine et saine, est d'une pureté de lignes presque idéale. Une chevelure blonde, abondante et soyeuse, encadre le front de deux bandeaux plats arrangés à la Vierge, qui vont en s'épaississant le long des joues et tombent en rouleaux d'or sur les épaules. Un chapeau de velours pourpre, à larges bords retroussés, est posé en arrière, de manière à laisser aux cheveux leur valeur. Des perles, des rubis, des émeraudes et des saphirs sont jetés

sans ordre, mais avec une fantaisie charnnante, à travers cette coiffure, dont l'opulence a quelque chose de royal. Le front est élevé, pur, intelligent, lumineux. Des sourcils blonds, formant des arcs d'une irréprochable pureté, couronnent de beaux yeux bleus, qui se dirigent vers la droite. Le regard n'a rien d'indécis ; il est ferme au contraire, tout en conservant une extrême douceur. Le nez est de proportion exquise et d'une rare correction, la bouche petite et d'un dessin charmant. Le menton, à fossette, affine le bas du visage. Les joues , fraîches et légères , respirent la sanlé. Le col, long et flexible, se dégage des épaules aux lignes délicates , et porte avec distinction cette jeune tête, aux traits réguliers et fins. La robe, de velours pourpre comme le chapeau, est très décolletée : elle laisse paraître le haut de la poitrine et le modelé de la gorge, qu'elle découvrirait même plus qu'il ne conviendrait à « une dame parée de la plus chaste dignité » p si une guimpe de mousseline blanche, brodée d'or et garnie de pierres précieuses, ne venait voiler ce qu'une honnête femme ne saurait se plaire à montrer *. Un large collet de fourrure, attenant à la robe, est jeté sur les épaules, mais ne les cache pas, et, par ses tons fauves, en fait valoir la blancheur. De très grandes manches, semblables à la robe et doublées de soie jaune, sont amplement drapées le long des

\ . Cette guimpe est faite de deux parties que rapprochent des cordons noués entre eux et fixés de part et d'autre par dos agrafes de perles.

bras. Ces manches, qui ne tombent que jusqu'à la moitié de Tavant-bras, sont faites de deux pièces rapprochées Tune de l'autre par des agrafes d'or émaillé. Entre les points d'attache paraissent d'autres manches de dessous, en moussehne blanche, enrichies de fines broderies d'or et ruchées de tulle aux poignets. Le bras gauche pend naturellement le long du corps, et la main gauche est appuyée sur le genou gauche. Le bras droit, au contraire, se relève en s'accoudant sur une barre d'appui, et la main droite, élevée à la hauteur de la poitrine, caresse la fourrure qui forme le complément de la robe. Cette figure, si belle de tête et de corps, si opulente par son costume et si aisée dans cette opulence, se détache en lumière sur les profondeurs sombres d'un intérieur de palais. Au centre, un large pan de muraille, sobrement peint d'un seul ton, sert de fond perdu à la tête, aux épaules et à la poitrine. A droite, un baldaquin, garni de rideaux, surmonte un trône porté par deux chimères à têtes de lions. A gauche, un arc en plein cintre s'ouvre sur une galerie conduisant à une loggia. Une fenune, vue de dos, est appuyée sur la balustrade de cette loge, qui domine des jardins décorés de bosquets en berceaux. Ce somptueux décor répond, par son importance, à la haute situation du personnage et le complète en quelque sorte, tout en lui étant sacrifié \

4. Le portrait de Jeanne d'Aragon est coupé à mi-jambes parla t>ordure du tableau.

Tel est ce portrait, auquel est très justement attaché le nom de Raphaël, bien que Raphaël ne l'ait pas peint lui-même entièrement, tant s'en faut. II a très belle tournure et très grand air. Raphaël l'a certainement touché de sa main. Chacune des Ugnes de la tête est voisine de la perfection, et l'ensemble de la figure est d'une admirable distinction. On reconnaît « le charmant visage et le corps sans pareil » tant chantés par les contemporains. Semblable à la Béatrix de Dante, « elle n'avait qu'à paraître, pour qu'une douce mélodie se répandît dans l'air devenu lumineux. »

Una melodia dolce correva

Par Taer luminoso »

Voilà bien ces cheveux d'or , ce front rayonnant de clarté, ces yeux bleus, cette bouche aimable, cette noblesse et cette délicatesse de traits, cette fraîcheur de tons et cet éclat de santé, « cette célèbre et presque divine Jeanne d'Aragon », dont parlent avec un si grand enthousiasme le médecin philosophe et le cardinal chanceher... D'où vient donc qu'on reste froid devant cette peinture? d'où vient qu'on soit plus voisin de la réalité en parcourant les vers médiocres de poètes obscurs et la prose boursoufflée d'écrivains depuis longtemps oubliés qu'en regardant le tableau du plus grand des maîtres ? C'est que ces poètes et ces écrivains nous rendent au vif ce qu'ils ont personnellement

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