‹ Raphaël: Peinture de Portraits, Volume 2Chapitre 59 sur 131 · A-T-IL ETE EXÉCUTÉ · texte numérisé non relu

A-T-IL ETE EXÉCUTÉ

Dans la Vie de Raphaël^ Yasari ne parle pas du portrait de Jeanne d'Aragon , mais il le mentionne dans la Vie de Jules Romain : <( Raphaël envoya au roi de France le portrait de la vice-reine de Naples*, dont il ne peignit que la tête, s'en remettant pour le reste aux soins de Jules Romain * » . Jules Romain eut donc

4. Yasari se trompe, Jeanne d'Aragon ne fut jamais reine de Naples.

t. Yasari, t. X, p. 88.

une très grande part à Texécution de cette peinture. Nous croyons même que l'auteur de la Vie des peintres ne fait pas cette part encore assez grande. Si le dessin delà tête est d'une correction telle qu'on puisse en faire honneur au maître, il y a dans cette tête une certaine dureté de contours et une sécheresse de couleur qui trahissent aussi le pinceau de l'élève. Quant aux mains, elles sont relativement faibles, et il est probable que Raphaël ne les a pas touchées. Nous pensons en outre que ce tableau, dont l'arrangement général est tout à fait digne du Sanzio, a pour point de départ une indication première que le maître n'a pas lui-même recueillie. Raphaël n'a jamais connu Jeanne d'Aragon. S'il l'avait vue de ses propres yeux, il n'eût pas fait ce portrait inerte, où rien de vraiment humain ne vibre et ne vit. Regardez comparativement, au musée du Louvre, le portrait de Jeanne d'Aragon et le portrait de Balthazar Castiglione. Voyez, du côté du comte Castiglione, quelle intimité, quelle animation, quelle chaleur, et, du côté de Jeanne d'Aragon, quelle froideur, quelle complète absence de l'âme du modèle et par conséquent aussi de l'âme du peintre ! Comme pour accumuler les témoignages pittoresques, le hasard a rapproché, dans cette même galerie du Louvre, le portrait de François P' par Titien du portrait de Jeanne de Naples par Raphaël. Titien, lui non plus, n'avait pas connu le roi de France, et, quoique très grand peintre et particulièrement très grand portraitiste, il en a fait un portrait qui ne vit pas plus

dans son cadre que Jeanne d'Aragon dans le sien. Ces deux grands peintres ont accepté la responsabilité d'œuvres qu'ils n'ont pas personnellement senties et qui, par cela même, gardent quelque chose de l'insignifiance des œuvres de seconde main. Il y a encore cette différence entre le portrait de François I*"" et celui de Jeanne d'Aragon, que le premier est bien l'œuvre du maître, tandis que le second est en grande partie l'ouvrage d'un élève. Si, d'ailleurs, Raphaël avait approché Jeanne d'Aragon, n'eût-il pas donné tous ses soins au portrait d'une si grande dame? Quoi! l'artiste qui venait de peindre de si admirables portraits, des portraits « plus vrais, dit Vasari, que la vérité même », aurait été comme paralysé devant le plus beau de ses modèles ! Quoi ! à l'heure même où il peignait entièrement de sa main le Joueur de violon, il aurait presque abandonné à un élève la responsabilité de peindre pour un roi une princesse de sang royal, qui était, par surcroît, la plus belle des femmes ! Un pareil renoncement, dans une telle circonstance, ne se peut expliquer que par le peu d'intérêt qu'offrait au maître l'obligation de peindre un portrait sans le secours du modèle vivant. L'histoire va appuyer de ses preuves notre sentiment.

Lépicié, dans son Catalogue des tableaux du Roy^ répète, d'après Dan, que le cardinal Hippolyte de Médicis fit peindre ce portrait pour l'offrir au roi François 1". En adoptant cette tradition, Dan a confondu Hippolyte, soit avec Jules, soit avec Laurent

de Médicis. Hippolyte de Médicis, en effet, né en 1511, n'avait que sept ans en 1518, et ne songeait pas plus à Jeanne d'Aragon qu'à François V\ Quant à Laurent* et à Jules de Médicis*, ils avaient intérêt l'un et l'autre à gagner la faveur du roi de France, et ils savaient lui plaire en lui envoyant le portrait d'une princesse très jeune encore et célèbre déjà par sa beauté. Rien n'empêche donc d'adopter la tradition recueillie par Dan au xvii* siècle ^ et d'attribuer à un Médicis la commande de cette peinture*.

Une question beaucoup plus importante est celle-ci. En 4518, Jeanne d'Aragon était-elle à Rome, ou demeurait-elle encore à Naples? Parut-elle à la cour de Léon X, ou resta-t-elle à la cour de Frédéric d'Aragon sans en sortir jusqu'au delà de 1520 î Si l'histoire nous répond d'une manière précise, Raphaël n'ayant jamais été à Naples, nous serons fixés au sujet de cette peinture.

En regardant le portrait de Jeanne d'Aragon, on

4. Laurent II de Médicis avait reçu en 4545 Tinvestilure du duché d'Urbin, dont Léon X venait de dépouiller François- Marie délia Rovere.

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