Jules de Médicis devint pape sous le nom de Gément VIL
3. « Jeanne d'Aragon, reyne de Sicile, estimée la plus belle princesse de son temps ; duquel portrait le cardinal Hippolyte de Médicis fit présent au roy François I*'». (Trésor des merveilles de Fontainebleau, etc. Paris, 4642, in-fol., p. 435.)
4. Passavant tient pour Laurent de Médicis. (Passavant, t. I*', p. 252.) M. Yillot nomme le cardinal Jules de Médicis. (Voy. Notice des tableaux du Louvre,)
ne s'est pas demandé si l'on se trouvait en présence d'une jeune femme ou simplement d'une jeune fille ; on ne s'est pas préoccupé de l'époque précise du mariage d'Ascanio Colonna avec la princesse napolitaine. La solution du problème est là cependant. Le prince était Romain, la princesse était Napolitaine. Si, en 1518, le mariage est consommé déjà, un Colonna bien en cour n'ti pu se dispenser d'aller, avec sa jeune épouse, s'agenouiller devant le pape, et Jeanne d'Aragon est venue à Rome ; Raphaël alors Ta vue de ses propres yeux, et l'opinion que nous avons émise est fausse. Si, au contraire, le mariage ne s'est fait qu'après 1518, Jeanne n'a pas encore quitté Naples, et alors nous avons vu juste. Mais la date de ce mariage n'est nulle part indiquée, aucun historien n'en fait mention ; Litta lui-même, si minutieux dans ses informations, passe ce point sous silence. Or, voici deux documents décisifs qui sortent pour la première fois de VArchivio Colonna. Nous copions littéralement :
L / capiloli matrimoniali fra Ascanio Colonna e Giovanna d'Aragona in Napoli avanii il vicere^ a di H di november i5i8, pei quali si conviens che il matrimonio si sarebbe dovuto contrare passait due anni compulando daW uUimo di jennaio prossimo fuiuro. Uatlo era fatto nella chiesa di Santa Chiara.
IL Un atlo rogato 5 iuglio i52l fa conoscere esser sùato conlratlo il malrimonio poiche per taie scritlura Ascanio costituisce una sovradote a sua moglie.
Ces deux pièces prouvent que les conventions matrimoniales ont été arrêtées entre les parties contractantes le 11 novembre 1518, mais que le mariage n'a été célébré que deux ans et demi plus tard, le 5 juin 1521. Une stipulation différente, postérieure à l'acte du 11 novembre 1518, aurait pu intervenir, maison n'en voit pas trace dans VArchivio Colonna. Jeanne d'Aragon, très vraisemblablement, n'est donc arrivée à Rome que plus d'un an après la mort de Raphaël. Cela étant, Raphaël, sur les instances de Jules ou de Laurent de Médicis, aura envoyé à Naples un de ses élèves, probablement Jules Romain, pour y dessiner un portrait de la princesse, et, d'après ce dessin, aura fait ensuite son tableau. Peut-être même le tableau a-t-il été ébauché à Naples par l'élève et retouché à Rome par le maître. L'histoire fournit donc, de la manière la plus précise, le complément de preuves dont nous avions besoin pour confirmer l'impression ressentie devant ce portrait.
RÔLE POLITIQUE DE JEANNE d'aRAGON.
De la jeunesse de Jeanne d'Aragon on ne sait d'ailleurs absolument rien. Les historiens se taisent sur la date de sa naissance ; mais le portrait de Raphaël est un document authentique qui nous renseigne à cet égard. Ce portrait étant de l'année 1518 et
représentant une personne de dix-sept à dix-huit ans, on peut placer vers 1500 ou 1501 l'époque où naquit cette princesse. Nous venons de produire les dates de ses fiançailles (11 novembre 1518) et de son mariage (5 juin 1521).
Quant à Ascanio Colonna, il était fils de-Fabrizio Colonna et d'Agnès de Montefeltro^ et fut fait par Charles-Quint connétable du royaume de Naples. En
1527, malgré le crédit dont il jouissait alors auprès de l'empereur, il ne put empêcher le sac de Rome, mais il s'employa de toutes ses forces à alléger les maux qui désolèrent sa patrie. L'année suivante,
1528, il défend Naples, assiégée par l'armée de Lautrec et bloquée par la flotte de Philippe Doria. Blessé et fait prisonnier à Capo d'Orso', il est amené k Gênes, où il détache André Doria de la France pour le
4. Agnès de Montefeltro, femme de Fabrizio Colonna, était fille de Federico da Monterellro et de Battista Sforza ; elle était soeur, par conséquent, de Guidobalde, duc d'Crbin. Elle compta parmi ses enfants la fameuse Villoria Colonna, et mourut en 4521. Il faut placer sa naissance entre 4460 et 4472. Comme elle était la cinquième des enfants de Frédéric, duc d'Urbin, elle ne put naître avant 4467. Elle n'avait par conséquent que vingt ans en 4487, et ne dut point épouser Fabrizio Colonna avant cette époque. Ascanio, ayant été son quatrième enfant, ne put guère naître avant 4493. n avait donc vingt-six ans environ quand il épousa Jeanne d'Aragon.
t. I«a bataille de Capo d'Orso fut livrée, dans le golfe de Salerne, le 8 juin 4528. Les Impériaux y furent battus et le vice-roi Moncade y fut tué. Ascanio Colonna y fut fait prisonnier avec son beau-frère le marquis del Vasto.
gagner à Tempereur. Il délivre ensuite Naples des Français, devient gouverneur des Abruzzes, se distingue en 1529 à côté du prince d'Orange dans la guerre contre Florence, accompagne Charles-Quint lors de son entrée à Rome en 1535 et porte le globe du monde devant l'empereur. Arrive le rapt de Livia Colonna ; Ascanio demande justice à Paul III contre Pierluigi Farnèse , complice de cet enlèvement. Le pape fait la sourde oreille, et Ascanio Colonna se révolte*. Il est déclaré rebelle, décrété d'accusation, et toutes les forteresses des Colonna tombent au pouvoir des Farnèse (1540). Mais Paul III meurt (1549), et Jules III remet les Colonna en possession de tous leurs biens et privilèges*. Il y a là pour Ascanio cinq années de bon temps (1550-1555). Avec Paul IV recommencent les mauvais jours, et, le 24 mars 1557, Ascanio Colonna meurt d'une mort tragique et mystérieuse.
Quel fut le rôle de Jeanne d'Aragon durant la vie si tourmentée d' Ascanio Colonna? Jusqu'à l'avènement de Paul IV, l'histoire est muette encore sur ce point. On ne cesse de célébrer en vers et en prose la prodigieuse beauté de Jeanne Colonna d'Aragon, son esprit, son savoir, son courage, sa prudence, son aptitude aux
1. Paul m venait d'augmenter le prix du sel ; Ascanio souleva ses tenanciers contre cette augmentation. ,
2. En échange de cette restitution, Ascanio Colonna fit don au pape de la fameuse coupe de porphyre qui, depuis Pie YK a été placée au Capitole.
grandes affaires, mais sans dire précisément quelles preuves elle donna de ces éminentes qualités*. En 1555 seulement, on la voit engager personnellement la lutte contre le pape. Son époux s'était sauvé de Rome, et Paul IV avait mis la main sur elle. Retenue prisonnière dans son propre palais et menacée du château Saint-Ange, elle parvient à s'échapper et à joindre l'armée impériale, où se trouvait son fils Marc- Antoine Colonna, qui devait en 1571 se couvrir de gloire à Lépante. On lit à ce sujet, dans la Vie du duc d'Albey imprimée la même année (1699) en latin à Salamanca et en français à Paris : « Jeanne d'Aragon, mère de Marc-Antonio Colonna, duchesse douairière de Palliane, étoit restée à Rome, et les Caraffes, qui la gardoient à vue, la retenoient, s'il faut ainsi dire, pour otage. Comme la trêve les rendit moins
4. Elle perdit son fils atné en 4554, et sapporta cette épreuve avec un rare courage. L*Arélin lui écrivit et la combla d'éloges à celle occasion. (Voir au livre VI des Lettres de VArétin, p. 5 de rédition de Paris, 4609, in-8<>.) Sept enfants étaient nés du mariage d'Ascanio Colonna avec Jeanne d'Aragon : Prospero, qui mourut avant son père ; Viltoria, mariée à don Garzia de Tolède, marquis de Villafraiica, vice-roi de Sicile; Agnès, mariée à Onoralo Gaetani, duc de Sermoneta; Fabrizio, marié en 1548 à Hippolyte Gonzague, et remarié en 4554 à Anlonia Garaffa; Marcello, mort comme Prospero avant son père ; Girolama, qui, mariée à Camillo Pignatelli, devint duchesse de Modène, se consacra à Tastrologie et fut l'amie de Paolo Manuzio ; Marc-Antoine, qui fut le héros de la bataille de Lépante. Né à Givila Lavinia le 25 février 4535, Marc- Antoino Colonna fut marié à Felice Orsini. et mourut le 27 juillet
soupçonneux et que les chemins demeurèrent libres, la duchesse sortit de Rome, avec ses deux filles, à pied, feignant de s'aller divertir dans une vigne située à quelque distance des remparts. Quoiqu'elle fût déjà âgée, elle continua de marcher à pied, jusqu'à ce qu'elle fut hors de la vue des gardes de la porte, et de la sentinelle ; après quoi, elle monta à cheval, et y fit monter ses deux filles, que deux cavaliers, montez en croupe, tenoient embrassées. Dans cet équipage, indigne d'elle, mais fort convenable à sa fortune présente, elle se réfugia au camp. Le duc d'Albe l'y reçut avec une joie indicible. Comme l'âge de cette dame ne laissoit aucun soupçon, il l'embrassa, et se contenta de saluer ses deux filles, qui se découvrirent par respect. « Il me semble, lui dit-il en l'abordant, que je « vois cette fameuse Clélie, qui fuit non du camp des « ennemis dans sa ville, poussée à cela par le seul « amour de la patrie, mais de la ville dans le camp, « portée à cette fuite par la force de l'amour maternel... )) La duchesse de Palliane fut charmée de l'honnêteté du général espagnol, et elle le lui témoigna par mille remerciements ; néanmoins, elle ne put se résoudre à demeurer au camp, l'âge de ses filles ne le permettant point. Le duc y consentit; elle se retira dans la Campanie, accompagnée de son fils et escortée d'un escadron de cavalerie, que le vice-roi lui donna par honneur et nullement par besoin \ » Ce fut à la suite
4 . Vie du duc dAlbe, liv. IV, chap. xix, p. 381, à Tannée 4556.
de cette évasion que Paul IV lança contre Jeanne d'Aragon le monitoire où il lui faisait « défense de marier aucune de ses filles sans sa permission ; faute de quoi, le mariage, même après la consommation, seroit nu! * ». Jeanne d'Aragon avait refusé une de ses filles à un neveu de Paul IV. Ce fut là une des causes de l'acharnement du pape et de la persécution que les Caraffa ' firent souffrir aux Colonna.
Cette histoire est fort obscure. Il ne semble pas que Jeanne d'Aragon, au moins dans la dernière partie de sa vie, ait fait très bon ménage avec Ascanio Colonna. Au moment où elle entre en lutte contre Paul IV, Marc-Antoine Colonna est en complète hostilité avec Ascanio, et Jeanne prend parti pour son fils contre son mari. Ascanio Colonna avait-il trahi l'empereur? Avait-il entamé des pourparlers avec les Français, dont il avait été jadis le mortel ennemi? Était-il devenu hérétique? On a tout supposé, mais on n'a rien pu préciser. Le fait est qu'en 1555 il se retira paimi les feudataîres qui lui restaient dans le royaume de Naples, et que ce fut au milieu d'eux qu'on le vint arrêter. « Il fut, dit l'historien du duc d'Albe, enfermé dans le château neuf de Naples, accusé par son propre fils d'hérésie et de conspiration contre Sa Majesté catholique... Quand le duc arriva à Naples, en 1556, il le
4. Ce monitoire est daté du 2 janvier 4556. Jeanne d* Aragon se sauva donc de Rome à la fin de 4 555.
2. Les Caraffa étaient Napolitains. Giovanni Pietro Caraffa devint pape sous le nom de Paul lY (4555-1559).
fut voir dans sa prison, et Técouta tant qu'il eut quelque chose à lui dire, consola ce bon vieillard, autant qu'il lui fut possible, lui donna le château pour prison, ayant été jusqu'alors enfermé dans une tour assez étroite, soulagea la misère à laquelle il étoît réduit, tant de l'argent de sa bourse, qu'en lui assignant une bonne pension sur les biens de son fils... Il ne lui rendit pas cependant sa liberté : ses accusations se soutenoient par un trop grand nombre d'apparences, et bien des gens les croyoient très bien fondées. D'ailleurs, il n'auroit point obligé Philippe, qui tint Ascagne dans la prison le reste de ses jours, sans néanmoins lui avoir ôté les agréments que le duc avoit eu la bonté de lui accorder \ » Ce qui tend à faire supposer que l'Inquisition ne fut point étrangère à cet événement, c'est le secret impénétrable dont il a été entouré. Ascanio Colonna mourut dans sa prison en 1557, sans que les Espagnols eussent consenti à instruire son procès. Paul IV, de son côté, le dépouilla sans avoir voulu entendre sa justification. Quant à Jeanne d'Aragon, elle vécut encore pendant dix-huit ans, et ne mourut qu'au mois d'octobre de l'année 1577, conservant jusqu'à l'extrême vieillesse sa grande réputation de beauté. Veuve depuis deux ans déjà quand Paul IV mourut en 1459, elle était venue se fixer à Rome, où on lui avait fait une entrée presque triomphale. Depuis lors, elle y avait été entourée