‹ Raphaël: Peinture de Portraits, Volume 2Chapitre 63 sur 131 · APPARTENANT A LA FAMILLE DES MÉDICIS · texte numérisé non relu

APPARTENANT A LA FAMILLE DES MÉDICIS

Dans la galerie de portraits à laquelle est attaché le nom de Raphaël, il nous reste encore à placer le portrait de Léon X. Par son innportance pittoresque, ce portrait dominera tous les autres.

Quoique l'iconographie de Léon X soit hérissée de problèmes qui, faute de données suffisantes, sont, presque impossibles à résoudre, nous n'en allons pas moins essayer quelque chose. Mais avant d'entreprendre celte délicate étude et afin de la pouvoir suivre sans en interrompre le cours, nous parlerons d'abord du frère et du neveu de Léon X, Julien et Laurent de Médicis, dont les portraits ont leur place très nettement marquée dans l'histoire des œuvres de Raphaël. En dehors de la question d'art inséparable de ces portraits, Julien de Médicis et Laurent sont l'un et l'autre trop étroitement liés à Léon X, pour qu'il ne soit pas opportun de les bien connaître. Ce ne sera pas sortir de notre sujet, puisque c'est Raphaël lui-même qui, dans l'intimité de Léon X, nous parlera des Médicis.

Arrivant ensuite à Léon X,nous conunencerons par

regarder les portraits de ses ancêtres. Au physique comme au moral, il faut savoir d'où Ton vient pour comprendre qui l'on est.

Cela fait, nous chercherons à pénétrer la physionomie de Jean deMédicis avant son avènement à la papauté.

Puis nous passerons en revue les portraits de Léon X introduits par Raphaël et par ses élèves dans la Chambre d'Uéliodore et dans la Chambre de Chartemagne.

Nous nous arrêterons enfin devant le portrait fameux qui est le principal objet de cette étude. Fidèles au titre de ce livre, nous enregistrerons, chemin faisant, tous les témoignages qui pourront nous éclairer.

JULIEN DE MÉDIGIS

DUC DE NEMOUHS

Julien, troisième fils de Laurent le Magnifique, n'avait que seize ans en H9/i, quand la révolution chassa de Florence tous les Médicis. Il n'était pas né prétendant, et le devint cependant par la force des choses à la mort de Pierre, son frère aîné. Aimable de caractère, loyal dans ses relations, très porté vers les lettres, il n'avait rien d'un politique, rien des ambitions de sa race, rien des qualités ou plutôt rien des vices qui préparent et assurent le succès dans un temps de violence et de trahison. Durant les dix-huit ans de son exil, la cour d'Urbin fut son séjour de prédilection ; il y retrouva une seconde patrie, et fut à la hauteur des hommes distingués qu'il y rencontra. c( Pierre est fou, Jean est prudent, Julien est bon »,

disait Laurent le Magnifique en parlant de ses fils. Julien de Médicis avait en effet pour qualité maîtresse la bonté. L'exercice de l'autorité lui répugnait, la société des littérateurs l'attirait par-dessus tout, la vie privée avait pour lui d'incomparables douceurs. 11 n'en fit pas moins son devoir dans les nombreuses affaires où il se trouva engagé. On le voit avec le duc Guidobalde, en H97, combattre dans le Casentin contre les troupes florentines commandées par Paolo Vitelli, et se mêler bravement à toutes les aventures tentées par Pierre de Médicis. En 15i0, il est arrêté à Bologne et accusé auprès de Jules II d'être d'intelligence avec les Français. Il fait partie du congi-ès de Mantoue en 1512, et se met à la suite de Raymond de Cordoue pour reconquérir Florence, où il rentre le 31 août. Sous l'impulsion de son généreux naturel, il accepte une constitution libérale et abandonne au peuple l'autorité suprême; mais le cardinal Jean le désavoue aussitôt, et soulève la canaille contre les magistrats légalement élus. Les Médicis triomphants régnent désormais en maîtres, et le légat du Pape fait porter processionnellement dans Florence la Vierge de l'Impruneta. Presque aussitôt le cardinal Jean devient Léon X, et le gouvernement de Florence, enlevé à Julien, est donné à Laurent. Pour gouverner Florence, il fallait la terroriser, ne pas reculer devant les proscriptions, dresser au besoin des échafauds, briser sans merci tout ce qui ne ployait pas. Dire que Julien fut regardé par Léon X comme incapable de ré-

PORTRAIT DE JULIEN DE MÉDICIS. tOo

gner à ce prix, n'est-ce pas faire de lui le plus bel éloge ? Julien renonça avec joie au pouvoir, et se contenta du titre de citoyen romain, qui lui fut décerné en grande pompe *. En 1514, il épousa Philiberte de Savoie, et François P'", à cette occasion, lui conféra le titre de duc de Nemours-. L'année suivante, il fut nommé gouverneur de Parme, Plaisance, Reggio et Modène. Puis il partit à la tête des milices pontificales avec le titre de capitaine général de la Sainte-Église. Mais la faiblesse de sa santé le força bientôt à se démettre de son commandement. Il se retira à la Badia de Fiesole, où il mourut à l'âge de trente-sept ans, le 17 mars 1516 \ Ses derniers jours furent empoisonnés

4 . Il reçut en même temps le vicariat de Soregna, malgré les dispositions testamentaires des Lupi.

t. L'investiture du duché de Nemours ne lui fut cependant jamais régulièrement donnée. — Philiberte de Savoie était sœur de Louise, mère de François P'. Elle s'était mariée sans dot, et Léon X l'avait comblée de richesses, qu'elle emporta en France, où elle se retira après la mort de Julien.

3. En 4544, quand Léon X décida d'assainir les marais Ponlins, Julien avait été placé à la tête de celte entreprise, qui fut abandonnée après la mort de Léon X, pour être reprise plus tard par Sixte-Quint. — Julien joignait à une véritable grandeur d'âme des talents littéraires estimables. Crescimbeni l'a compté parmi les écrivains qui s'étaient préservés du mauvais goAt de l'époque : « Dimostro egli questo suo bel genio parti colarmente nella volgar poesia, nella quale sequilando le paterne vestigia, ancorchè non giugnesse ail' eccellenza del comporre del padre, nondimeno si giudiziosamente adoperè. che non si fece guadagnare dal corroUissimo gusto del secolo. » [Comment,, vol. II, part. H, lib. M, p. 338.)

par ringratitude de Léon X envers François -Marie délia Rovere, près de qui les Médicis avaient trouvé la meilleure hospitalité durant les mauvais jours. Il pria, supplia son frère d'épargner cette tache à sa maison, rien n'y fit. L'attentat, il est vi'ai, ne fut pas consommé de son vivant, mais la décision était irrévocable, et le malheureux Julien vit qu'elle n'était qu'ajournée. Les Florentins le pleurèrent et lui firent de magnifiques funérailles... Tel avait été Julien de Médicis. Sa figure sympathique apparaît avec des nuances déhcates, au milieu des couleurs fortes et heurtées des autres portraits de sa famille.

Vasari ne parle pas sans admiration du portrait de Julien de Médicis par Raphaël, qui, de son temps, appartenait aux héritiers d'Ottaviano Medici : Fece similmente il duca Lorenzo e'I duca Giuliano^ con perfezione non piic da altri che da esso dipinta nella grazia del colorilo; i quali sono appresso agit eredi di OUa-viano de' Medici, in Fiorenza\ Qu'est devenu le portrait de Julien? On ne sait. La galerie de Florence en possède une copie par Alessandro Allori. Cette copie-, quel qu'en soit le mérite, ne présente qu'un pâle reflet de la peinture originale. Elle est précieuse cependant, puisque, grâce à elle, il est possible encore de parler de l'œuvre du maître... La figure, coupée à mi-corps, est presque de face, légèrement tournée à gauche. Le

4. Vasari, VUa df Ra/faello da Urhino, t. VIII, p. 34. 2. Elle est attribuée à Vasari dans Tioventaire de 1635.

caractère de la tête est très nettement accusé. On a là (levant soi un Médicis et un fils de Laurent le Magnifique; il n'y a pas de doute à cet égard. L'accentuation des traits est moins accusée chez Julien qu'elle ne l'était chez son père ; mais le nez, pour être moins cassé, n'est pas non plus sans défaut ; la bouche est grande et ne manque pas d'esprit ; les yeux sont intelligents; le front a un beau développement. La chevelure est emprisonnée dans une résille jaune, par-dessus laquelle un toquet noir, agrémenté de trois agrafes d'or*, est posé sur l'oreille droite*. La barbe, coupée court, couvre tout le bas du visage. La physionomie a de la franchise, et dénote en outre une certaine délicatesse de tempérament. Le personnage pose un peu, semble affecter une crânerie qui n'est pas dans sa nature. On ne se sent pas en présence d'une de ces énergies qui s'imposent. Le col est nu jusqu'à la naissance de l'épaule. Un justaucorps rouge, entr' ouvert sur la poitrine, laisse voir une chemise de linge blanc, terminée par une collerette finement plissée. Un pourpoint noir est passé par-dessus le justaucorps. Sur ce pourpoint est jeté un lourd manteau en damas de soie gris, garni d'une large et épaisse fourrure dont la couleur fauve tire au noir. La main droite, appuyée sur la main gauche, tient un papier.

Il est difficile de juger un pareil portrait. On est

\ . Â Tune de ces agrafes est passé un billet. 2. L'oreille gauche entièrement découverte, est d'une belle ferme.

là devant une peinture très adroitement faite, mais qui n'est qu'une œuvre de seconde main et qui surtout appartient à une autre époque. Le Bronzino était un peintre fort habile, qui, livré à son inspiration personnelle, a exécuté de très beaux portraits. Pouvait-il faire assez abnégaition de lui-même, quand on lui demandait de copier un tableau de Raphaël, pour se borner au rôle de copiste et ne pas laisser paraître sa propre manière? Je ne le crois pas. C'est donc Alessandro AUori, et non plus Raphaël, qui nous présente ici Julien de Médicis. Si le frère de Léon X peint par Raphaël se retrouve un jour, nous croyons qu'il donnera tort sur plus d'un point au portrait de la galerie de Florence.

Raphaël avait peut-être entrevu Julien de Médicis à Urbin en 1506, mais ce fut à Rome seulement qu'il put le connaître en 1513 et 1514. Le droit de cité romaine fut solennellement octroyé à Julien au mois de septembre 1513. On avait dressé un théâtre suj- la place du Capitole, et sur ce théâtre les plus grands personnages de Rome offrirent un somptueux banquet à leur nouveau concitoyen. Puis, les poètes et les musiciens se firent entendre. Le lendemain, on joua le Pemelus de Plante. La ville entière fut en liesse, et la Rome antique sembla renaître dans un de ses beaux jours. Pour remercier le peuple de l'accueil qu'il faisait à son frère, Léon X accorda des grâces et réduisit l'impôt du sel... Julien séjourna à Rome jusqu'au commencement de l'année 1515. Il partit alors pour

aller épouser Philiberte de Savoie, et ne revint pas^ Le portrait de Raphaël est donc sans doute de l'année 1514. Regardez comparativement les portraits exécutés par le Sanzio vers cette époque et le portrait peint par Bronzino : non seulement vous ne reconnaîtrez pas la même manière, mais vous ne retrouverez ni le même esprit, ni le même caractère, ni le même temps. Une simple copie, faite de la main du plus obscur des élèves, mais dans l'école et sous les yeux du maître, donnerait certainement une plus juste idée de la peinture originale. Cette copie, malheureusement, n'existe pas. Il faut donc se contenter de l'habile répétition exécutée un demi -siècle plus tard par Alessandro AUori*.

4. Léonard de Vinci, sur la première feuille de son codex X, a écrit la note suivante : « Le magnifique Julien de Médicis est parti de Rome, le 9 janvier 4545, pour aller se marier en Savoie. Le même jour mourut le roi de France. » Léonard se trompe sur ce dernier point et confond le jour même de la mort de Louis XII (4«' janvier) avec le jour où cette nouvelle parvint à Rome (9 janvier).

2. Une copie de la tète seule de Julien de Médicis se trouvait dans la collection Camuccini à Rome, où elle était désignée comme représentant Marc-Ântoine Raimondi. — Une gravure d'après la copie d'Àlessandro Allori se voit dans les planches annexées à l'édition allemande du Raphaël de Passavant.

LAURENT DE MEDIGIS

DUC DURBIN

Gaye, dans son Carteggio^^ a publié des extraits de deux lettres de Laurent de Médicis, duc d'Urbin, dans lesquelles ce prince parle de son propre portrait peint par Raphaël. Ces lettres sont écrites de Florence, le 4 et le 5 février 1518 : « Elritratto mio, che fa Raffaello d'Urbin e le cose che fa Michelino, quando saranno expedite, le mandarete corne advisate. — Circa il ritratto quanto dite che è finito et è bello et molto mi piace; quando sarà tempo mandarlo, lo mandarete. » Le portrait de Laurent était donc terminé au commencement de l'année 1518. Vers le milieu du XVI® siècle, ce portrait se trouvait, avec celui de Ju-

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