‹ Raphaël: Peinture de Portraits, Volume 2Chapitre 66 sur 131 · Mère de Laurent · texte numérisé non relu

Mère de Laurent

pour réparer les brèches faites durant l'exil à la fortune des Médicis. Mais la Toscane ne suffisait pas à ce précoce tyran, il fallut y ajouter le duché d'Urbin, et François Marie délia Rovere fut dépouillé de ses États. Cependant, nous l'avons vu, tant que Julien vécut, Léon X sembla reculer devant ce forfait. Julien mort, toute dette de reconnaissance fut oubliée. Laurent porta d'un cœur léger son ingratitude ; ou plutôt, à la place de cœur, il n'avait que des appétits, et il se hâta de les satisfaire. Le nouveau duc fut en outre nommé préfet de Rome et capitaine général de la Sainte- Église, ce qui ne l'empêcha pas, l'année suivante, d'être battu par François-Marie et chassé par lui du duché d'Urbin. Léon X usa toutes ses forces et fit d'énormes dépenses afin de reconquérir ce duché. La guerre d'Urbin, en ruinant l'Église pour une cause détestable, fut un argument puissant en faveur de la Réforme. Une telle guerre, faite par lepape à l'instigation d'une femme ambitieuse*, en vue de favoriser l'insatiable convoitise d'un jeune homme profondément corrompu, quel thème à déclamations contre la papauté ! .. . Aussitôt guéri des blessures qu'il avait reçues dans celte guerre néfaste, Laurent se rendit près de François J*% pour y tenir sur les fonts baptismaux le fils du roi et d'y célébrer ses propres noces avec Madeleine, fille de Jean de la Tour d'Auvergne et de Jeanne

1. Alphonsine Orsini, veuve de Pierre et belle-sœur de Léon X, sur lequel elle exerça une influence fatale.

de Bourbon*. La France lui fut fatale. Ses habitudes de débauche l'y firent contracter un mal incurable, qui le conduisit au tonibeau Tannée suivante (d519). En lui s'éteignit la descendance mâle et légitime de la branche aînée des Médicis. Il s'était rendu odieux aux Florentins par son orgueil et par ses vices, surtout par son affectation à ne relever que de l'étranger. Pour la France aussi, la mort fut trop lente à le frapper; elle lui donna le temps d'avoir une fille, qui fut Catherine de Médicis* .

Tel fut Laurent de Médicis et tel avait été Julien, dont les portraits ne sont plus connus que par d'insuffisantes copies... Michel-Ange leur a élevé à San- Lorenzo des tombeaux qui sont d'incomparables chefsd'œuvre'. Assis sur leurs sarcophages, entre le Jour

1. l\ fallut trente-six chevaux pour porter à la cour de France les présents que Léon X envoya à la future femme de Laurent.

2. Madeleine de La Tour d'Auvergne mourut des suites de ses couches, un peu avant Laurent de Médicis. Catherine de Médicis, née le 13 avril 4519, épousa en 4533 Henri II, roi de France.

3. C'est à la fin de 4520 que, sur l'ordre de Léon X, Michel- Ange commença la sacristie de Saint- Laurent, « pour y faire les sépultures de Julien, frère du pape, et de Laurent, son neveu ». Un reçu, daté du 49 octobre 4524, montre l'artiste travaillant à cotte sépulture. Plus il avance dans celte œuvre, plus il s'y attache. En 4529, au milieu des dernières convulsions de la démocratie florentine, bien qu'il soit parmi les révolutionnaires et qu'il dirige les travaux de fortification de Livourne et de Pise, il travaille secrètement aux mausolées des Médicis. L'année suivante (4530), la révolution est vaincue, et il n'a que le temps de sauver sa tête en se réfugiant à Venise. Clément VU le rappelle, lui fait grâce de la vie

et la JSuitf r Aurore et le Crépuscule^ ils prennent, dans leur impersonnalité, une grandeur et une poésie qui font reculer bien loin devant elles la réalité et l'histoire. Le grand artiste, qui a conçu ces monuments dans la douleur, a tout tiré de son imagination. Rien ne rappelle, dans ces marbres fameux, ni le duc de Nemours ni le duc d'Urbin : il n'y a pas trace d'un seul caractère iconographique dans leurs statues. Ces princes étaient connus de tous et particulièrement de Michel-Ange, qui ne daigna pas cependant reproduire leurs traits. Comme on le lui reprochait, il répondit avec une hautaine insouciance que dans mille ans personne ne serait capable de juger de leur ressemblance. Jamais plus grand défi à la vérité historique n'a été porté dans un monument funéraire et commémoratif *. Michel- Ange, sous un appa-

et lai promet Toubli du passé, à la condition qu'il reprenne aussitôt ses travaux de Saint-Laurent. En 4534, le pape exprime sa satisfaction de l'avancement des tombeaux. Michel-Ange , en effet, se concentre entièrement dans cette œuvre. Pour ne la point quitter, il refuse les offres les plus avantageuses du duc de Mantoue, et, le 24 novembre de cette même année, un bref pontiGcal lui ordonne de ne point s'occuper d'autre chose. En 4536, enfin, Charles-Quint, avant de quitter Florence, visite les tombeaux de Julien et de Laurent de Médicis, qui étaient alors complètement terminés. La chapelle, cependant, n'était pas encore achevée dans toutes les parties de sa décoration , puisqu'on 4 555 Vasari presse Michel-Ange, de la part du duc Gôme, de venir à Florence pour achever la sacristie de Saint-Laurent. (Voir le Catalogue raisonné de l'œuvre de Michel-Ange, placé à la fin du livre de M. Ch. Clément : Michel- Ange, Léonard de Vinci, RaphaëL)

1. Cette observation a été très bien présentée dans \os Causeries

rent oubli, a concentré ses ardeurs et ses haines patriotiques dans ces deux monuments, y a mis et son cœur et son âme. Quinze ans de suite il y travailla; on pourrait dire en forçant l'expression : quinze ans de suite il y souffrit. Des deux personnages dont une volonté toutepuissante lui ordonnait de faire le panégyrique marmoréen, un surtout, Laurent de Médias, lui devait être odieux. Il les oublia Tun et l'autre et ne voulut rien garder d'eux. Dans Julien, il personnifia l* Action^ dans Laurent la Pensée^. Julien est jeune, hardi, plein de franchise et de décision. Laurent, la tête chargée des plus sombres pensées, semble condamné pour lléternité à s'absorber au milieu des profondeurs d'une douleur insondable.

florentines de M. Julian Klaczko. (Revue des Deux Mondes du 45 janvier 4880.)

1. D*où la dénomiDation populaire de Pensieroso qui s'est allachée à cette dernière figure.

Les portraits de Léon X ne vont nous oflrir ni le même nombre de types ni la même variété de physionomie que nous ont fournis, dans le précédent volume, les portraits de Jules IL Tandis que ceux-ci nous ont permis de suivre le personnage depuis sa jeunesse jusqu'à sa mort, ceux-là ne nous donneront d'une manière authentique que les renseignements de la dernière heure. Le pape qui a imprimé son nom à la Renaissance italienne a une iconographie des plus pauvres et qu'il est presque impossible de reconstituer entièrement. Jusqu'à son avènement au trône pontifical, les sculpteurs aussi bien que les peintres semblent l'avoir complètement oublié. Sauf une fresque de Raphaël, dans laquelle le cardinal Jean de Médicis a été incidemment introduit, les témoignages que l'on peut invoquer ne sont que de seconde main. Quant à Léon X, Raphaël va nous parler de lui avec une incomparable élo-

quence. Le portrait proprement dit peint par le Saozio a une telle valeur, qu*on chercherait en vain peutêtre l'équivalent de ce portrait. Fidèle d'ailleurs au plan que nous avons suivi, nous ferons intervenir chemin faisant l'histoire et les lettres, et nous leur demanderons de suppléer dans une certaine mesure h l'insuffisance de l'iconographie.

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