Voir Melchior Missirini : Descriziane délie imagini d
une incidence, « qmndo era giovane, quand il était jeune, » qui suffit à elle seule pour lever tous les doutes. Appliqué à Raphaël mort à Tâge de trente-sept ans, ce quando era giovane signifierait que le peintre aurait fait son propre portrait vers l'âge de vingt à vingt-deux ans, et c'est l'âge en effet du personnage représenté. Mais quoi ! cette peinture, qui relève de l'art le plus consonuné et nous porte presque à l'apogée de la force du maître, cette peinture dont le coloris, au dire de Bottari lui-même, ne le cède en rien à la couleur de Titien, daterait de 1503 ou de 1505 et n'appartiendrait tout au plus qu'au premier séjour de Raphaël à Florence! Cela n'est pas seulement invraisemblable, c'est chronologiquement et rationnellement impossible. Ce n'est qu'à Rome et qu'à partir de 1512, l'histoire le dit, que Raphaël a connu Sébastien de Venise et senti l'aiguillon des œuvres de Giorgione; c'est en exécutant les fresques de la Chambre d'Héliodore (1512-1514) que son pinceau a pris les grandes allures et spontanément conquis les qualités hors ligne si bien mises en lumière dans le portrait de Bindo. Or, en ce temps-là, Raphaël atteignait sa trentième année. Bindo Âltoviti, au contraire, né à la fin de H91, avait alors vingtdeux ans. C'est précisément l'âge qu'il paraît avoir dans cette peinture. Voilà donc bien le portrait de Bindo (( quand il était jeune, quando era giovane » •
pinle, etc., Roma, 1824. — Voir aussi Carlo Fea : Nolizie intomo Raffaello Sanzio ecc. Roma, 48S2, p. 92. Appendice, n®5.
Plus tard, alors que l'heure de la jeunesse était depuis longtemps passée, la sculpture s'empara de la figure de Bindo : une médaille, que l'on attribua sans raison à Michel-Ange, fut gravée en son honneur, et un buste célèbre, qui est resté jusqu'à nos jours au palais Altoviti à Rome, fut exécuté en bronze par Benvenuto Cellini. Peut-être Yasari, en écrivant la Vie de Raphaël y avait-il sous les yeux, en même temps que le portrait peint du brillant Bindo, ces autres témoins de la vieillesse du noble Florentin, et voulait-il exprimer, par une incidence rétrospective, — quando era giovane, — les divergences pittoresques qui existent entre ces différents portraits. Cela est, non seulement possible, mais probable... Regardons la médaille et le buste. Bien que souvent un portrait de jeune homme ne se reconnaisse pas dans celui d'un vieillard, nous pourrons retrouver encore, surtout dans le buste, les caractères principaux si bien mis en lumière par la peinture de Raphaël.
Bindo Altoviti, sur sa médaille, est âgé de soixante ans environ et il est comme enveloppé de cette mélancolie qui accompagne la fin des beaux jours. Le lourd bonnet qui préserve le crâne du vieillard a pris la place de l'élégante barrette posée jadis avec légèreté sur la tête du jeune homme. Les traits, toujours nobles et beaux, ont une énergie d'accentuation qu'ils étaient loin de posséder jadis. L'œil s'est éteint, le nez s'est épaissi ; la bouche et tout le bas de la figure, autrefois d'une si belle forme, disparaissent maintenant sous
une longue barbe qui tombe jusque sur la poitrine; le col, que découvre la tunique négligemment ouverte, s'est comme ramassé. L'âge d'or de la jeunesse s'est depuis longtemps envolé, les beaux rêves se sont évanouis; mais les rudes combats de la vie ont passé sur celle forte nature sans la désemparer, et l'on reconnaît, aux approches de la mort, un homme dont l'âme est demeurée ferme. C'est ce qu'exprime l'allégorie sculptée au revers de cette médaille. Une femme, enveloppée de longs voiles, embrasse avec énergie une colonne inébranlable au milieu des flots : gracieuse image de la foi qui arme les forts et qui fait les braves*.
Dans le buste de Benvenuto Cellini, beaucoup mieux que dans la médaille, on ressent quelque chose de l'impression pittoresque si fortement accusée dans le portrait peint par Raphaël. La médaille n'est très probablement qu'une œuvre de seconde main ; le buste est l'ouvrage personnel d'un véritable artiste. Dans ce buste, Bindo Altovili se montre, aux confins de la vie, avec la noblesse et la force que Raphaël voyait en lui à la fleur de l'âge. Tout s'est transformé, transfiguré, métamorphosé dans ce personnage, mais sans contra-
4. Cette médaille est exirêmement rare, presque unique môme, car on n*en connaît qu'un seul exemplaire parfaitement authentique, qui se trouve dans la collection royale de Florence. (Voir Illustrazione storico-critica di una rarissima medaglia rappresentante Bindo Altovili, etc., del cav. D. Moreni.) M. Armand, à Paris, possède, dans ses belles collections, un surmoulage de cette précieuse médaille. On lit, autour de la tête de Bindo : bihd.
ALTOV.
diction ni invraisemblance, sans qu'il faille aucun effort d'imagination ni aucun parti pris pour se retrouver et se reconnaître. La grande tournure et la haute stature*, la dignité naturelle du maintien, le port noble et aisé de la tête, les belles proportions de la figure, toutes les élégances si bien rendues dans le portrait de 1513, Benvenuto Cellini, à plus de quarante ans de distance, les montre encore dans son buste. Bindo, dans ce remarquable bronze, apparaît avec une majestueuse sérénité. Son crâne dépouillé est recouvert d'un riche bonnet garni d'une résille d'or et de soie. Le front, sous les rides qui le sillonnent, a conservé son noble développement; les yeux, au regard placide, ont gardé leur intelligence; la bouche, au milieu de la barbe épaisse qui l'encadre et qui descend en ondes sculpturales jusque sur la poitrine, est bienveillante et bonne. On éprouve, devant la sculpture de Benvenuto, quelque chose de la forte et saine impression dont on était pénétré devant la peinture de Raphaël. Ces deux œuvres d'art, toutes proportions gardées entre leur mérite, loin de s'infirmer, se confirment : (^ans le buste du palais Bindo à Rome, on peut revoir, à quarante ans de distance, le personnage même du tableau de la pinacothèque de Munich. Ce personnage est Bindo Altoviti ; le loup rampant, figuré sur le piédouche en bronze, est comme le nom du patricien florentin écrit de la main même de
4. Ce buste semble plus grand que nature; mais la haute taille du modèle autorise à croire que les dimensions réelles ont été fidèlement respectées.
Cellini. Aux approches de 1556, le buste le représente âgé de soixante-trois ans environ; en 1513, Raphaël le montre à Tâge de vingt-deux ans.
Tout prouve donc l'erreur commise par Bottari, l'histoire et la chronologie, le texte de Vasari, l'étude du tableau peint par Raphaël, la confrontation de ce tableau avec la médaille et surtout avec le buste authentique sculpté par Cellini. Les preuves qui sont faites maintenant, il était possible également de les faire à la fin du dernier siècle ; mais, en ce temps-là et longtemps encore après, Bottari était une de ces autorités avec lesquelles on ne discutait pas*. Bottari affirmait, on le crut sur parole, et son opinion devinaussitôt l'opinion générale. Dès cette époque, cependant, il y eut de vives protestations; témoin la lettre que Winckelmann écrivit, en avril 1763, au baron de Riedesel. Tomaso Puccini et Wicar combattirent aussi la thèse de Bottari. Rumohr et Rehberg, au contraire, s'en firent les champions, et, à force de subtilités, embrouillèrent la question. Raphaël Morghen, de son côté, en gravant le portrait de Bindo comme le propre portrait du Sanzio, contribua fort à propager l'erreur de Bottari. Contre cette erreur, les excellentes raisons données par Melchior Missirinî, par Carlo Fea, par Moreni, par Quatremère de Quincy et par Longhena prévalent encore difficilement. Le monde, qui dans
4 . Un ouvrage apocryphe, intitulé Vila inedila di Baffaello du Urbino, vint alors appuyer la thèse de Bottari.
un portrait aime à retrouver une connaissance, devient l'inconscient complice de semblables hérésies : il connaît, ou plutôt il croit connaître Raphaël, et il ignore le nom de Bindo Altoviti; il s'arrête avec complaisance devant l'un, et passerait devant l'autre avec indifférence. Les Altoviti furent les plus durement atteints par cet aveuglement. Convaincus qu'aucun intérêt de famille ne les attachait plus à ce portrait, ils cédèrent à la tentation de le vendre. Jean Metzger leur en offrit trois mille cinq cents zecchini de la part du prince Louis, futur roi de Bavière, et l'affaire fut conclue secrètement en 1808. Comme le gouvernement français avait aussi jeté les yeux sur cette peinture et que nul n'osait alors contrecarrer ses vues, il fallut user de ruses, enlever clandestinement le tableau du palais Altoviti et le cacher à Florence durant plusieurs années, avant qu'il fut possible de le transporter en Allemagne. Il est entré à la Pinacothèque de Munich, oîi Ton continue à le regarder comme le propre portrait de Raphaël et à soutenir de doctes thèses en faveur de cette opinion. Il faut, cependant, restituer à ce portrait son véritable nom, le nom de Bindo Altoviti.