Le premier, nous l'avons vu, représente le gonfalonier
Jean de Médicis, en grand costume de cardinal et monté sur une mule caparaçonnée pour la circonstance, arrive à la tête de tous les siens. Les Florentins, les bras ouverts, s'empressent vers lui. Ils l'auraient étranglé quelques jours auparavant, et les voilà prêts à baiser la poussière de ses pieds. La ville elle-même, personnifiée par la svelte divinité qui s'empressait déjà devant lui vingt ans auparavant*, accourt de nouveau pour lui faire accueil. Le vieux fleuve enfin est toujours là dans son coin, tenant mélancoliquement son urne penchée, et regardant avec philosophie les eaux de l'Arno qui coulent pour tout le monde.
C'en était fait, et cette fois à jamais, du gouvernement populaire à Florence. On devait cependant, quelque temps encore, laisser au nouvel état de choses le nom de république. Julien de Médicis, qui prenait les rênes du gouvernement, n'était pas d'ailleurs d'âme et de caractère à faire un tyran. Aussi laissa-t-il au Con^ siglio grande le droit de nommer tous les magistrats et donna-t-il lui-même sa voix à Giambattista Ridolfi, qui fut élu gonfalonier. Cela ne fit l'affaire ni du cardinal Jean, ni de son neveu Laurent. La salle du Grand-
Soderini haranguant les Florentins. Ces deux tableaux sont encore séparés Tun de Tautre par deux lions qui se jouent au milieu des lauriers, avec cette inscription : leo x pont. max.
4. Voir le tableau représentant Jean de Médicis qui arrive à Florence comme légat pontifical en U9S (page 261 du présent volume).
Conseil se trouva tout à coup envahie par les soldats de la ligue : les partisans des Médicis furent nommés à tous les emplois, Ridolfi dut se démettre, Julien fut investi de l'autorité suprême et Florence reprit, sans trop s'en plaindre, la brillante livrée de la servitude. La liberté, un moment entrevue, était donc étouffée, mais la vie aimable et les plaisirs faciles recommencèrent de plus belle. Au milieu des divertissements qu'on lui prodigua, le peuple ne songea point à sa dégradation ; il ne s'aperçut même pas des compétitions dynastiques, qui déjà marchaient leur train. Les membres jeunes et brillants de la société des Bronconi ^ qui appuyaient les prétentions du jeune Laurent*, disputaient le pas aux chevaliers plus mûrs et plus graves de l'Ordre du Diamant ^ qui tenaient pour Julien*. Celui-ci régnait, l'autre aspirait à régner, et l'on voyait déjà de quel côté pencherait le cardinal Jean, suprême arbitre des destinées de la famille. Il avait lui-même
1. Laurent, GU de Pierre de Médicis et d'AlpIionsine Orsini, était né le 13 septembre U92. Il avait vingt ans, par conséquent, en 451 î, et faisait montre des emblèmes de son père, des branchages {bronconi) au milieu desquels circulaient des flammes, avec la devise mentionnée plus haut : In viridi teneras exurit flamma medullas,
t, Julien avait emprunté cet ordre à son bisaïeul Côme TAncieD et à son père Laurent le Magnifique. La bague ornée du diamant était de Finvention de Côme. Son petit-fils, Laurent le Magnifique, y avait ajouté les trois plumes aux trois couleurs (blanc, vert et rouge] symbolisant les trois vertus théologales. Le diamant marquait la fermeté du caractère des Médicis. Le^mot semper exprimait la perpétuité de Tamour divin.
ses fidèles, qui portaient avec ostentation son giogo^ avec sa devise : Jugum meum suave est et onus meum levé. Le joug leur était doux et le fardeau léger. Entre ces partis rivaux, quelques républicains attardés crurent pouvoir ourdir de nouveaux complots. Pietro Paolo Boscoli rêva le rôle de Brutus, et trouva son Cassius dans Agostino Capponi. L'archevêque de Florence, encore un Pazzi, Pietro Orlandini, Niccolô Valori, Machiavel, étaient parmi les conjurés. Tout fut découvert. Boscoli et Capponi furent décapités. Leurs complices furent sauvés par la mort de Jules II, qui vint à point pour eux donner à Jean de Médicis de bien autres soucis. Le cardinal fut forcé de partir pour Rome, où il n'arriva que le 6 mars, deux jours après l'ouverture du conclave.
Le cardinal de Médicis arrive à Rome pour entrer au conclave.
Le premier des deux tableaux qui décorent le soubassement de \a. Pèche miraculeuse rappelle l'arrivée à Rome de Jean de Médicis après la mort de Jules II. C'est presque déjà l'entrée d'un maître. Le cardinal, monté sur la mule caparaçonnée que nous avons vue précédemment S est encore vêtu de la longue robe de pourpre et coiffé du large chapeau rouge ; mais tout le
4. Voir le tableau représentant la rentrée des Médicis à Florence, page 284 du présent volume.
désigne au souverain pouvoir ; sa fière attitude, la place qu'il occupe en tête du cortège, les cardinaux qui le suivent, les figures symboliques qui lui font accueil. Un guerrier colossal, en qui se personnifient les antiques légions romaines, lui tend la main, et, dans cette main puissante, Jean de Médicis pose la sienne avec autorité. Ainsi, dès son arrivée dans la ville et avant son entrée au conclave, la force est avec lui. Du côté opposé surgit une figure de fenmie, enveloppée de draperies austères et qui sans doute représente la Religion. Elle étend vers lui son bras droit et le désigne comme si déjà il était pape. Un gros fleuve enfin, figurant le Tibre et portant l'éternelle corne d'abondance, est couché au milieu des roseaux et complète le tableau.
Jean de Médicis, élu pape sous le nom de Léon X, reçoit r hommage des cardinaux.
Après sept jours de délibération, les fenêtres du conclave, qui avaient été scellées, furent ouvertes, et le cardinal Alexandre Famèse annonça au peuple l'élection du nouveau pape : Gavdivh magnvh nvncio vobis,
PAPAM HABEMVS, REVBRENDISSIMVH DOMINVM lOHANNEM DE MeDIGIS , DIAGONVH CARDINALEM SaNGT^ MaRI£ IN
DoMENiGA, Qvi vocATVR Leo DEGiHvs. Jean de Médicis venait d'être nommé au scrutin * et avait pris le nom
4 . Il y a quatre manières de nommer un pape au conclave : 1® par inspiration, c'est-à-dire par une impulsion soudaine; %^ par compromis, l'élection est remise alors à un ou deux cardinaux.
de Léon X*. Il fut aussitôt porté processionnellement à Saint-Pierre, oîx il reçut l'hommage de tous les car-
doDt le choix s'impose eosuile à touà les autres ; 3" par scrutin, Velu devant réunir les deux tiers des suffrages; i^ par accès, c*est-à-dire qu'on choisit parmi ceux qui ont eu le plus de voix au scrutin.
4 . Des versions très contradictoires circulèrent sur cette élection, à laquelle le Bibbiena semble, comme secrétaire du card'nal Jean, avoir pris une part considérable. (Voir à la page 34 du présent volume). Il ne convient pas d'ajouter foi au récit de Yarillas (Anecdotes de Florence, iiv. YI, p. 253] amplifié par Bayle. « Le cardinal de Médicis, dit ce dernier, s^étant agité extraordinairement par le nombre de visites qu'il faisait chaque nuit à tous les cardinaux de sa faction, son abcès s'ouvrit, et le pus qui en sortit exhala une telle puanteur que toutes les cellules, qui n*étaient séparées que par de légères cloisons, furent empestées. Les vieux cardinaux, dont le tempérament était moins capable de résister aux malignes impressions d*uD air si corrompu, consultèrent les médecins du conclave sur ce qu'il y avait à faire pour eux, et les médecins, qui voyaient le cardinal de Médicis et jugeaient de sa constitution plutôt par les mauvaises humeurs qui sortaient de son corps que par la vigueur de la nature à les pousser dehors, répondirent, après qu'ils eurent été gagnés par les promesses de Bibbiena, que le cardinal de Médicis n'avait pas encore un mois à vivre. Cette condamnation le fit pape. . . » Il faut, dans ces récits, faire une part à la vérité et une part plus large encore à l'erreur. Ce que Bayle dit des mauvaises mœurs de Léon X et de la honteuse origine de ses maladies est probablement faux. Les contemporains, Paul Jove et Guicbardin, entre autres, se portent unanimement garants de la continence et de la chasteté de Léon X. Il en est de même du reproche d'impiété qu'on a souvent porté contre lui. Nous reviendrons plus loin sur ces accusations. Guicbardin dit expressément que l'élection de Léon X fut exempte de toute simonie, eL que la réputation du cardinal Jean de Médicis était parfaite du côté des mœurs. (Guicbardin, lib. XI, p. 3S6.)
dînaux... C'est ce que montre le second des tableaux placés au-dessous de la Pêche miraculeuse. Léon X, revêtu de la robe blanche et coilTé de la triple couronne, Bst assis sur le trône pontifical, et les cardinaux, tête nue, viennent à tour de rôle s'agenouiller devant lui. 11 avait été nommé cardinal à treize ans, il fut élu pape à trente-huit. En sa qualité de cardinal-diacre, il n'était pas prêtre : il fut ordonné le 15 mars, sacré évêque le 17 et couronné le 19*. Le 11 avril, jour de la fête de saint Léon le Grand, il prit solennellement possession de Saint- Jean-de-Latran. Un an auparavant, jour pour jour, il avait été fait prisonnier à Ra venue, et il voulut paraître sur le cheval même qu'il avait monté pendant cette journée*. A ses côtés, plusieurs princes souverains, les comtes de Pitigliano, de Camerino, d'Anguillara, de Carpi, la noblesse romaine tout entière, les ambassadeurs de toutes les puissances, faisaient cortège. Alphonse de Ferrare, qui n'était plus regardé comme rebelle au saint-siège, tenait l'étrier du pape. François-Marie délia Rovere portait l'étendard de l'Église, Jules de Médicis celui de Saint-Jeande-Jérusalem. Mais ce qui surtout frappa d'étonnement les Romains, ce furent les Orsini et les Colonna qui marchèrent côte à côte en se donnant la main. Jamais,