‹ Rapport général présenté par M. Thiers au nom de la Commission de l'assistance et de la prévoyance publiques dans la séance du 26 janvier 1850Chapitre 3 sur 14 · DE L'ASSISTANCE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

DE L'ASSISTANCE PUBLIQUE

à l’aspect de son semblable, ou souffrant, ou menacé, ou impuissant, porte l’homme à s’émouvoir, à courir à son secours, soit pour lui donner lesalimentsquilui manquent, soit pour le protéger contre une violence, soit pour étancher son sang qui coule. Il a mis ainsi au service de l’homme, à défaut de ses forces personnelles, les forces de son semblable, parle moyen d’un sentimentexquis, lequel ne lui permet pas d’étre indifférent à la vue delà douleur, delà défaillance, ou de l’oppression. A moins que l’homme ne soit dépravé, ce qui peut arriver, cardans son âme libre, et parce qu’elle est libre, la vertu peut manquer, à moins, disons-nous, que l’homme ne soit dépravé, il est toujours suffisamment affecté par la douleur d’autrui pour être irrésistiblement porté à la soulager, de manière que les forces qui manquent accidentellement à T un, se trouvent aussitôt dans un autre. Dieu donc en donnant à l’espèce humaine des infirmités physiques, lui a donné des qualités morales, compensation qui fait de la famille et de la société un noble et touchant échange de secours.

Ainsi à côté de la misère, condition inévitable de l’homme dans le plan général des choses, se trouve placée la bienfaisance, que les chrétiens appellent la charité, que les rédacteurs de notre dernière Constitution appellent l’assistance, mais qui, de quelque nom qu’on la qualifie, est la plus attrayante des vertus dont Dieu ait doté l’homme, et si méritoire

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à ses yeux , que d’après la doctrine chrétienne elle peut racheter les plus grandes fautes, et jusqu’à l’absence même de la foi. Il semble que pour cette vertu si touchante, Dieu lui-même ait senti son courroux désarmé, et qu’en sa faveur il ait voulu tout pardonner, tout, jusqu’au malheur de ne pas le connaître.

Mais pour qu’elle soit une vertu, il faut qu’elle soit volontaire, spontanée, obéissant à sa propre impulsion, qu’elle tire d’elle-même et d elle seule son principe d’action, qu’elle le tire uniquement du plaisir qu’elle éprouve à soulager l’homme souffrant. Le malheureux que nous rencontrons sur notre chemin, qui touche notre cœur, dont la vue nous arrache un sacrifice, n’a cependant pas le droit de nous forcer à le secourir. Ce malheureux est un objet sacré ; dans les ingénieuses paraboles du Christianisme, c’est peut-être un ange qui s’est caché sous la forme d’un malheureux pour mettre nos vertus à l’épreuve; mais s’il voulait nous contraindre à venir à son secours , nous extorquer ce que nous sommes portés à lui donner, ce ne serait plus un être sacré, ce serait un malfaiteur.

Tels sont les principes de la bienfaisance privée. Il est facile d’en déduire les principes de la bienfaisance publique. Si l’individu a des vertus, la société n’en peut-elle pas avoir? La réponse, suivant nous, n’est pas douteuse. Il ne faut pas voir dans l’État un

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être froid, insensible, sans cœur. L'Étal, c’est la manière abstraite et politique déconsidérer la nation. Or la nation tout entière a un cœur aussi, elle peut avoir des vertus et des vices, des qualités et des défauts. L’histoire a dit que telle nation était spirituelle, pleine de génie , de douceur, de bonté, d’héroïsme j que telle autre était barbare, avide, lâche , vulgaire dans ses goûts. L’histoire a fait autant de différences entre les nations qu’entre les hommes célèbres qui ont brillé dans leur sein ; elle leur a attribué comme à ces hommes euxmémes des caractères moraux, attrayants ou repoussants. La collection des membres composant la nation, de même qu’elle peut être intelligente, courageuse, polie, pourra être humaine, bienfaisante, aussi bien que les individus eux-mêmes. Et ce n’est pas une inutilité, une vertu sans application, que la bienfaisance d’une nation. S’il faut pour soulager la misère , la bienfaisance individuelle, il faut aussi la bienfaisance publique, car l’une et l’autre, dans leur plus grande extension, dans leur plus vif élan de bonté, suffiront à peine, non pas à supprimer la misère, mais tout au plus à la diminuer. Il y a des maux isolés, accidentels, auxquels la bienfaisance individuelle est chargée de pourvoir, avec ses mouvements imprévus, spontanés, délicats : il y a des maux généraux, affectant des classes entières, auxquels il faut

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appliquer la bienfaisance collective et puissante de tous, c’est-à-dire la bienfaisance de la société ellemême, l’assistance publique en un mot, telle que la définit la Constitution de 1848.

Mais il importe que cette vertu, quand elle devient de particulière collective, de vertu privée vertu publique, conserve son caractère de vertu, c’està-dire, reste volontaire, spontanée, libre enfin de faire ou de ne pas faire, car autrement elle cesserait d'être une vertu pour devenir une contrainte, et une contrainte désastreuse. Si en effet une classe entière au lieu de recevoir pouvait exiger, elle prendrait le rèle du mendiant qui demande le fusil à la main. On donnerait occasion à la plus dangereuse des violences. Et quand nous exprimons ces réserves, ce n’est pas pour contester les titres du malheur, pour refroidir à son égard le cœur de la société, pour diminuer en elle le zèle à bien faire, pour relâcher cette obligation morale de soulager tous les maux qu’on peut soulager, non; c’est pour fixer les vrais principes des choses, et pour prévenir les conséquences funestes de doctrines fausses, et mal raisonnées. L’individu qui donne fait bien s’il donne tout ce qu’il peut; s’il va même au delà, il est l’imprudent le plus touchant, le plus digne d’être aimé. L’État de même doit donner, donner tout ce qu’il peut; mais s’il allait au delà, s’il donnait plus qu'il no peut, il ne serait pas ce noble imprudent, si

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digne d’être aimé, qui donne au delà de ses moyens pour soulager les misères d’autrui ; il serait coupable, car l’État ne peut pas être imprudent; il serait spoliateur, car l’État ne donne pas comme l'individu son propre bien, il donne le bien de tous; et comme dans l’impôt il entre la contribution des pauvres, et des pauvres plus que des riches à cause de leur nombre, il prendrait à certains pauvres pour donner à certains autres, ce qui serait nonseulement injuste , mais absurde et déraisonnable. Ce sont par conséquent les notions de justice qui doivent, pour éclairer sa conduite, prendre place ici à côté des notions de bienfaisance.

Ainsi l’État comme l’individu doit être bienfaisant. Mais comme lui il doit l’être par vertu, c’està-dire librement, et de plus il doit l’être prudemment. Et nous le répétons, ce n’est pas pour lui assurer le moyen de donner moins ou de donner peu, que nous posons ces limites, c’est afin de garder la fortune publique, qui est celle des pauvres encore plus que celle des riches, c’est afin de maintenir l’obligation du travail pour tous, et de prévenir les vices de l’oisiveté, vices qui chez la multitude deviennent facilement dangereux et même atroces. Mais l’État libre et prudent dans sa bonté n’en sera pas moins largement bienfaisant. De même que l’Étal tend au grand, au beau, par goût pour le grand, pourle beau; de même qu’il élève des

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monuments magnifiques pour exciter l’admiration des hommes , qu'il sacrifie le sang de ses soldats pour conserver à la nation son renom d’héroïsme, de même il tendra à la bienfaisance pour lui conquérir l’estime universelle. Il voudra que nos cités ne soient pas des repaires de misères ou de vices ; il s’attachera à diminuer la somme des souffrances par l'amour du bien, qui égalera dans son cœur l’amour du beau et du grand. Il sera aussi fier d’épargner aux étrangers le spectacle de mendiants mourant de faim , que jaloux de leur montrer des monuments d’art ou de gloire, la colonne de la place Vendôme aussi bien que l’hôtel des Invaides. L’État en un mot sera un honnête homme, agissant par les impulsions qui conduisent l’honnête homme, l’amour du bien et du beau , et en étant un honnête homme, il sera aussi un homme juste et sage.

Tels sont à notre avis les seuls principes vrais en fait d’assistance. Nous reconnaissons qu’il doit y avoir une bienfaisance publique, comme il y a une bienfaisance privée, car ce n’est pas trop des deux pour soulager la misère, tant particulière que générale, existant inévitablement dans toute société même riche et civilisée. Seulement ces deux bienfaisances doivent avoir leurs caractères divers, divers comme le sont les devoirs de l’Étal et des individus. On dispute quelquefois sur les avantages particu-

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tiers de la charité individuelle, de la cbarilé religieuse, de la charité publique. Les uns disent : Laissez agir le cœur de l’homme; ne vous mêlez pas de ses plaisirs les plus purs, les plus délicats , ceux qu’il goûte dans l’exercice de la bienfaisance. Laissez-le à cet égard se satisfaire comme il l’entend. Si vous vous mêlez du bien qu’il fait, vous l’arrêterez, car il n’y a rien de plus intime, rien en quoi l’homme aime moins à être gêné. C’est une source qu’on arrête si on veut en régler l’abondance. Laissez encore, ajoutent-ils, laissez agir la religion dans la ferveur de son zèle, dans la profondeur de ses vues. Tout bien dont vous voudrez vous mêler sera comme ces fleurs, cos fruits, qui n’arrivent ni à éclore ni à mûrir dès qu’on y a louché. — Les partisans de la bienfaisance par l’État disent au contraire : L’individu isolé ne peut rien ou presque rien; il fait mal, et capricieusement; il faitou ne fait pas; il fait quand il ne faudrait pas, il ne fait pas quand il faudrait. En tout cas il ne fait jamais assez. La religion peut beaucoup, mais elle a ses exigences, son but, qui diffèrent quelquefois de ceux de l’État. Enfin elle aussi, même en voulant tout le bien nécessaire, ne le peut pas. L’État seul peut tout et veut tout. Seul il doit accomplir le bien. —

Quoique ces deux doctrines extrêmes soient l’une et l’autre exagérées, nous n’en savons pas une plus

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folle ni plus périlleuse que celle qui voudrait que l’État fit tout, et s’attribuât à lui seul, pour n’en pas jouir du reste, le plus pur et le plus noble plaisir de l’âme humaine. Le bien le mieux fait, parce qu’il l’est avec le plus d’à-propos, est celui que pratique l’individu inspiré par la religion ou par son cœur. Laissez la misère toucher ceux qu’elle rencontre, et s’attirer le soulagement dont elle a immédiatement besoin, en procurant à celui qui donne la plus douce des jouissances. Votre coup d’œil général, qui embrasse le tout, en faisant quelquefois du bien au tout, laisserait périr sans pain, sans feu, sans vêtement, beaucoup d’individus, que d’autres individus cédant à une douce et honnête émotion soulagent au moment où ils les rencontrent. Laissez la religion avec ses touchantes prédications, faire sortir de la bonté, de l’amour de Dieu, du repentir même, des dons abondants pour le pauvre. Ne gênez aucun bien , n’en arrêtez aucun. Laissez la bienfaisance des individus, de la religion, s’étendre en tout sens, comme une forêt vierge de laquelle il ne faut pas retrancher une seule branche. Laissez le riche oisif qui cherche une noble occupation, l’homme pieux qui croitservir Dieu, l’homme autrefois jeune et qui ne l’est plus, la femme autrefois belle et qui a cessé de l’être, celui qui a failli et qui dans le secret de son cœur offre à la justice suprême un moyen de ré-

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tf.

demption, laissez-les tous à leur manière, suivant leur penchant, se créer ou des jouissances, ou des dédommagements, on des consolations, ou des mérites aux yeux de Dieu , et tous faire ainsi le bien par les motifs qui leur sont propres. Et puis après les avoir laissés faire, vous État, vous Gouvernement, regardez là où la bienfaisance privée n'aura point passé, là où elle aura été insuffisante, et chargez-vous du bien qui n’aura point été accompli. Prenez pour vous la tâche négligée ou inachevée. Rivalisez , soit; mais ne vous jalousez pas, ne vous contrariez pas. Tous ensemble, cœurs bienfaisants, cœurs pieux, cœurs repentants, tous, individus, Église, État, quand vous aurez réuni vos moyens, vous serez à peine suffisants, non pas pour supprimer la misère (promesse mensongère adressée à l’anarchie), mais pour la diminuer, la diminuer à ce point que la société n’ait pas à rougir d’ellemême.

Il ne faut donc pas disputer sur le mérite de chaque bienfaisance. Celle qui sort du cœur de l’individu est charmante. Celle que la religion inspire est efficace et vénérable. Celle de l’État sera puissante et éclairée. Qu’elles s’étalent toutes devant Dieu et devant le genre humain, non pour se gêner ou se supplanter, mais pour se compléter, car une seule supprimée ferait faute au malheur, et elle ne serait pas remplacée par celle qui se

l’tllNClPES (iE.NÉfUUX.

serait flattée de tout accomplir. Ne retranchons rien, encore un coup, de la bienfaisance de tous et de chacun; c’est là qu’il ne peut y avoir ni double emploi, ni superflu.

Ainsi il faut une bienfaisance publique, complément de la bienfaisance privée ou religieuse , agissant là où il reste du bien à accomplir, songeant à tout ce qui n’a pas été fait, pansant les plaies qui sont restées saignantes, et joignant aux vues individuelles, qui peuvent être bornées, les vues d’ensemble, qui embrassent tout parce qu’elles ne préfèrent rien, et que leur sollicitude pour les maux de l’humanité est égale.

Ces principes posés, examinons ce que la bienfaisance des siècles a laissé à faire au temps présent, soit pour améliorer, étendre, perfectionner ce qui existe, soit pour introduire dans nos institutions ce qui aurait été oublié, négligé, ou point imaginé encore. L’époqueoù nous vivons s’est éprise de l’idée d'améliorer lesortdu peuple , et cette idée, bien que souvent un prétexte dont les factions ont fait un usage perfide, n’en est pas moins une noble pensée, qu’il faut s’efforcer de réaliser dans ce qu’elle a de sincère, de vraiment humain, et surtout de vraiment praticable. Heureusement pour l’humanité, mais malheureusement pour notre orgueil, entre toutes les créations imaginables, les plus importantes ont devancé l'àge présent, et

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s'il reste beaucoup à perfectionner, beaucoup à étendre, il reste peu à inventer. Entre les propositions vraiment nouvelles en effet, il y en a peu de compatibles avec le respect de la propriété, de la liberté individuelle , de la fortune publique. Parmi celles qui n’attentent à aucun de ces objets sacrés, il y a beaucoup de conceptions chimériques et impraticables, et quand on a longuement, sérieusement examiné la plupart des inventions du temps actuel, on reconnaît que s'il est possible d’organiser mieux, d’étendre sur une échelle plus vaste, les moyens de bienfaisance anciennement pratiqués, il en est peu de nouveaux à employer, si on veut toutefois se renfermer dans les limites du bon sens. Quand nous disons qu’il y en a peu de nouveaux, nous n’entendons pas dire qu’il n’v en ait point du tout, et nous nous efforcerons môme de vous en proposer quelques-uns; mais nous disons qu’il y en a peu , et cela se conçoit, quand on songe à tons les établissements que l’humanité et la religion ont créés depuis des siècles. Ce n’est pas d’aujourd'hui, heureusement, que l’homme aime l’homme; ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il y a des cœurs pour lesquels le soulagement du pauvre est une noble occupation, une consolation touchante, une prière à Dieu. C’est en parcourant la suite des institutions existant depuis des siècles, ou depuis quelques années seulement, que nous avons pu nous cou-

PHINCIPF.S GÉNÉHATJX.

vaincre à quel point cette société tant calomniée, avait été persévérante, ingénieuse, inventive, dans sa bienfaisance, et combien peu de choses elle avait laissé à inventer à ses détracteurs de l’âge présent. Elle a sans doute beaucoup laissé à perfectionner et à développer, car on ne perfectionne pas le jour même où l’on crée, car on ne peut pas proportionner à l’étendue toujours croissante d’une société des créations qui datent souvent de son origine. Mais elle a peu laissé à créer, car lorsque depuis des siècles on pense à un objet, on laisse peu de nouveautés à ceux qui viennent après soi; et s’il était d’ailleurs des choses auxquelles les âges antérieurs n’eussent pas songé, on s’est hâté d’y penser et de les essayer depuis trente années, c’est-à-dire depuis que la discussion publique des intérêts généraux a contribué à diriger l’attention des esprits vers le sort des classes populaires. On arrive donc tard aujourd’hui, non pas pour bien faire, ce qui est toujours possible, mais on arrive tard pour créer. Qu’importe au surplus, si on fait le bien , que la manière de le faire soit ancienne ou nouvelle! Cependant, pour s’entendre sur ce sujet, il faut sortir des généralités, et entrer dans l’énumération des moyens ou anciennement pratiqués, ou nouvellement proposés de soulager les souffrances populaires, et dans l’appréciation des uns et des autres. Pour ne pas nous égarer dans celle

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énumération, nous avons cru devoir nous tracer un ordre, et nous avons jugén’en pouvoir pas suivre un meilleur que celui des divers âges de l'honune, de sa naissance à sa mort. C’est en effet de lui, de ses misères infinies qu’il s’agit; ces misères changent suivant ses âges; les moyens de les soulager doivent changer également. Il y a les malheurs de l’enfance, de l’adolescence, de l’âge mûr, de la vieillesse. Nous avons commencé par nous demander quelles sont les infirmités de l’enfance et de l’adolescence, leurs besoins, les moyens d’y pourvoir, anciennement ou récemment imaginés, et ceux qu’une philanthropie sincère, résolue à aller jusqu’à la dernière limite du possible, sans toutefois la dépasser, pouvait employer. Nous avons recherché pour l’âge mûr, affligé de moins d’infirmités mais non moins travaillé de besoins, quels pouvaientèlre les moyens ou de soulager ses maladies imprévues, ou de mettre à sa disposition les instruments du travail , et de le lirerde la misère par l’emploi utile de ses forces, en distinguant toujours les moyens anciens, ou nouveaux, et prononçant toujours entre les bons et les mauvais. Enfin de l’âge mûr passant à la vieillesse, et après quelques années à peine de validité retrouvant encore l’homme infirme, nous avons recherché comment on pouvait s’y prendre pour soulager sa dernière débilité , et surtout pour lui assurer, par des réserves faites à propos, le moyen de

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sustenter sa vieillesse avec les produits de son âge mûr. Ce cercle parcouru , nous nous sommes même occupés de sa mort, et du soin d’assurer les derniers devoirs au pauvre aussi bien qu’au riche, dans ce jour de la véritable et infaillible égalité.

C’est en parcourant avec nous ce triste et laborieux cercle delà vie humaine, que vous pourrez vous faire une idée de cet immense sujet, être justes envers l’ancienne société, et mesurer avec exactitude ce que la nouvelle doit oser, espérer et tenter.

Nous diviserons donc ce travail en trois parties :

1° L’enfance et l’adolescence.

2° L’âge mûr.

3° La vieillesse.

Si l’on arrête ses yeux sur l’enfance et qu’on examine ses nombreux besoins, il sera facile de découvrir ce que la bienfaisance privée ou publique peut faire pour elle. La mère qui porte l’enfant dans son sein n’a souvent pas de quoi se nourrir, se vêtir, pendant que livrée aux douleurs de l’enfantement elle est dans l’impossibilité de travailler pour gagner sa vie. Quelquefois, pour cacher la faute qui l’a rendue mère, elle abandonne à la charité publique l’enfant qu’elle a mis au jour, et il faut que cette charité le recueille pour qu’il ne périsse pas.

22 n£ i.'assIsta.ncB ruBugiE.

Si elle a voulu rester mère de cet enfaut, dû à des relations légitimes, elle ne peut ni l’allaiter, ni le soigner, ni le surveiller, toujours condamnée à travailler de ses mains pour sustenter sa vie. L'enfant, ainsi délaissé, exposé à tous les périls, aux sociétés les plus dangereuses, ne reçoit ni les soins physiques, ni les soins moraux qui lui seraient nécessaires. D'autres fois des parents avides, trop pressés de tirer de ses faibles bras quelque bénéfice, l’astreignent à des travaux qui abrutissent son intelligence, et empêchent le développement de son jeune corps. Bientôt arrivé à l’àge d’apprenti il ne sait pas défendre ses intérêts quand il traite avec le maître qui le prend à son service, et doit lui donner l’instruction pour prix de son travail. Si enfin, entraîné par l'inexpérience de son ûge, sans être né pour le mal il y tombe passagèrement, les prisons de l’État, loin d’être pour lui un lieu de régénération morale, deviennent un lieu de corruption, d’où il ne sort que pour être un scélérat consommé, et l’échafaud ou les galères sont le terme d’une carrière mal commencée, qui aboutit au crime, tandis qu’avec des soins elle aurait pu aboutir à la vertu. Finalement cet enfant privé quelquefois d’un sens, pourrait vivre encore tolérablement, se suffire à luimême, si on lui apprenait à suppléer aux organes qui lui manquent en développant davantage ceux qui lui restent.

Ainsi, recueillir l’enfant abandonné dont la mère se dérobe* et lui tenir lieu de famille; aider celle qui ne cache pas sa qualité de mère, l’aider pendant qu’elle est en couche, l’aider encore après que sou enfant est né, l’allaiter pour elle quand elle ne le peut pas, le surveiller pendant le temps qu elle est obligée de donner au travail; empêcher qu’on n’abuse des forces naissantes de cet enfant, l’instruire, le conseiller lorsque trop jeune pour se défendre il traite avec le maître qui consent à employer sa jeunesse; veiller sur ses premiers égarements pour faire de la peine infligée une occasion d’épuration , et non de dépravation irrévocable; enfin corriger non-seulement ses imperfections morales, mais aussi ses imperfections physiques, tels sont les soins que doit à l’enfance et à l’adolescence, une société charitable et prévoyante.

La vieille société, si calomniée, n’a négligé aucun de ces soins. Les asiles pour les enfants trouvés, que leur mère abandonne ou par misère, ou par une honte coupable, sont anciens. La religion et l’humanité avaient depuis longtemps songé à remplir ce devoir envers l’enfant abandonné, et, s’il y a eu récemment des variations dans la manière de le comprendre et de le remplir, si on a songé à la suppression des Tours, cela lient plutôt au désir de mieux faire qu’à celui de ne pas faire du tout. Depuis longtemps il existait des sociétés de maternité

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pour secourir la femme en couche. La reine Marie- Antoinette les avait présidées ; l’empereur Napoléon avait mis sa mère à leur tête. Il en existe une fort connue dans la capitale, au secours de laquelle viennent les particuliers et l’État lui-même, et que dirigeait naguère une princesse dont une révolution a renversé le trône, mais n’a pu effacer le souvenir dans le cœur des malheureux qu’elle soulageait. Depuis longtemps la bienfaisance publique et privée s’était mêlée des nourrices, soit pour en procurer aux enfants abandonnés, soit pour en procurer aux enfants que leurs mères ne peuvent allaiter. Dans ces dernières années, une invention des plus ingénieuses et des plus touchantes, sous le titre de Crèches et de Salles Æ asile, a institué des lieux pour y recueillir l’enfance depuis l’âge le plus tendre jusqu’à l’âge de l’école, et suppléer ainsi aux soins de la mère, obligée d’aller travailler loin de son enfant pour gagner la vie de cet enfant et la sienne. C’était la seule institution peut-être que l’humanité et la religion des temps antérieurs n’eussent pas encore songé à créer. Jusque-là l'enfant vivant dans les rues des villages et des villes, quelquefois suspendu dans ses langes au milieu de la ferme abandonnée, était exposé à la corruption, au vagabondage, souvent même aux animaux malfaisants.

L’humanité de notre temps, à peine avertie de

cette lacune existante dans nos institutions de bienfaisance, s’est emparée de celte idée, et les Crèches, les Salles d'asile se sont multipliées dans toute la France, avec une promptitude qui prouve que le cœur de cette société n’est ni barbare, ni même froid, et qu’il sutfit que le bien soit certain et possible pour qu’elle s’y livre avec ardeur.

La vigilance de l’autorité s’est déjà étendue sur l’enfant exposé à une exploitation trop précoce, et des lois, souvent remaniées, ayant encore besoin de l’être, ont été rendues pour déterminer le régime des enfants dans les manufactures. Des sociétés charitables, mais malheureusement en trop petit nombre, s’occupent sur certains points du territoire de patroner le jeune apprenti, etde dirigerses premiers pas dans la carrière du travail. L’humanité de tous les hommes éclairés a réclamé depuis quelques années pour assurér aux jeunes détenus un meilleur régime dans les prisons de l'État, et des établissements modèles , capables de contenir la moitié des jeunes condamnés que produit la France, se sont déjà élevés par le zèle spontané de quelques bienfaiteurs de l’humanité. L’enfant du peuple, souvent tombé en faute par un hasard malheureux bien plus que par une organisation vicieuse , en sort régénéré et redressé dans sa marche, comme un jeune arbre dont on a relevé le tronc. Il reste à étendre ces établissements à toute la population des condamnés de

26 HE L ASSISTA Itcfc PUlU.HJUF.

cet âge. Enfin des établissements célèbres, où la philosophie, la physiologie, la médecine, se sont réunies pour enseigner aux sourds-muets à suppléer à la parole par les signes, à l’ouïe par la vue, pour enseigner aux aveugles à suppléer à la vue par l’ouïe et le toucher, ottt attiré depuis longtemps l’attention de l’Europe savante, et rien ne serait à désirer si ces établissements, au lieu d'être des modèles justement admirés, étaient devenus des établissements usuels répandus dans toute la France.

Il n’est donc, pour l’enfance au moins, aucun genre de secours qui n’ait été imaginé déjà par la charité ingénieuse et créatrice des générations qui nous ont précédés, et môme de la génération à laquelle nous appartenons. Enfants trouvés, Société de charité maternelle, Bureaux de nourrices, Crèches, Salles d'asile , fixation des heures de travail pour les enfants, Sociétés de Patronage, Colonies pénitentiaires et agricoles , hospice des Sourds-Muets et des jeunes Aveugles, tous ces genres de prévoyance anciens ou récents, embrassent dans leur ensemble l’enfance tout entière. Nous sommes donc fondés à dire que pour cet ftge le zèle des particuliers et de l’État n’avait rien laissé à inventer, sinon à faire) nous sommes surtout fondés à dire qu’en matière de bienfaisance il faut admettre le concours de toutes les forces, celle des particuliers, de la religion, de I État. C’est la religion qui a créé l’institution de?

Enfants trouvés ; c’est la philosophie qui a créé l’institution des Sourds-Muets et des Jeunes Aveuf/les , et elle l’a fait avec les secours de l'État; c’est la bienfaisance privée inspirée par la religion et l’humanité qui a inventé depuis longtemps les Sociétés de maternité; c’est cette bienfaisance privée qui a inventé tout récemment la plus ingénieuse, la plus touchante, la plus eflicace de toutes les manières de secourir l’enfance , les Crèches et les Salles d'asile, et qui l’instituait à l’époque même où celte société si active dans le bien, était le plus décriée; c’est l’État enfin qui par la main des législateurs a songé à réprimer l’usage abusif des forces de l’enfant ; c’est l’État combiné avec la charité privée qui est venu au secours des jeunes détenus, pour les tirer des mauvaises voies et les ramener dans les bonnes. Ainsi |>ar ce zèle commun, empressé, universel de tout ce qui veut et peut le bien, chacun agissant par ses impulsions, avec ses goûts, selon ses moyens , le bien parvient à s’accomplir.

C’est ainsi entendue que l’humanité sera féconde. Mais si nous cherchons dans ce qui existe des raisons d’être justes envers la société, et des enseignementssur la vraie manière d’opérer le bien, prétendons-nous affirmer que si tout a été imaginé , entrevu, commencé, tout ait été achevé? Assurément non. On voudra nous le faire dire, mais nous

28 iie l’.issista.nce pliiliule.

ne le disons pas. Tout a été inventé et commencé, rien n'a été fini, et nous le prédisons à tous les siècles, aucun n'aura l’honneur de finir. La veille même du jour où notre univers cessera d’être, il restera encore du bien à faire, que le zèle le plus ardent n’aura pu accomplir. Nous nous bornons donc à prétendre que tout a été imaginé , mais nous ajoutons à l'instant même que dans tout ce qui a été entrepris, il reste à perfectionner, à réformer d’après l’expérience, à étendre d’après les besoins. Aussi votre Commission, après s’être divisée, comme nous vous l’avons annoncé, en trois sous-commissions, de l’enfance, de l’âge mûr, de la vieillesse, a-t-elle déféré à la première l’examen de tous les établissements relatifs à l’enfance et à l’adolescence.

Cette sous-commission est chargée d’examiner d’abord si la suppression des Tours, adoptée dans la crainte d’encourager les mères coupables à l’abandon de leurs enfants , ne les encourage pas au contraire à se rendre plus criminelles encore , c’està-dire, à commettre l’infanticide. Les départements se sont déjà prononcés en grand nombre sur ce sujet, et le moment approche où la question , envisagée sous les aspects les plus divers, éclairée par des expériences de tout genre, pourra être définitivement résolue par le législateur. C est à la souscommission chargée des établissements relatifs à

l’enfance qu’est remis le soin de préparer à ce sujet des propositions convenables.

La même sous-commission examine si on ne pourrait pas multiplier, étendre les sociétés de maternité; s’il n’y a pas moyen de mieux régler les bureaux de nourrices, de mieux garantir contre la cupidité des femmes de la campagne les enfants abandonnés que l’État leur confie; s’il n’est pas possible de mieux ordonner, d’étendre encore davantage, de rendre plus salutaires aux enfants, sans les rendre plus dispendieuses, les Salles d'asile. Elle a déjà préparé trois projets de loi qui vous seront incessamment présentés, le premier relatif au travail des enfants dans les manufactures, le second à l’apprentissage, le troisième aux jeunes détenus. Le résultat de ce dernier devra être d’envoyer tous les jeunes détenus dans des colonies pénitentiaires agricoles, analogues à l’établissement de Mettray.

Enfin les établissements des sourds-muets, des jeunes aveugles, si admirables comme exemples de ce qu’on peut faire pour suppléer avec certains dons de la nature à ceux qu’elle a refusés à l’homme, ces établissements peuvent-ils s’étendre , se multiplier, de manière à ne pas rester à l’état de simples modèles, intéressant la science, la philosophie, soulageant les infirmités de quelques grandes villes, pour devenir des établissements usuels, et y recevoir les sourds muets et les aveugles de la

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France entière? telle est la dernière question soumise à celle sous-commission, qui n'est pas la moins chargée des trois sous-commissions, entre lesquelles se partage l’œuvre si vaste de pourvoir aux misères sociales.

C’est là l'ensemble des propositions relatives à l’enfance et à l’adolescence. On peut rêver une autre manière do faire le bien, la rêver de bonne foi, faute d’esprit pratique ou de lumière suffisante; on peut aussi sans y croire la proposer comme un moyen de tromper et d’irriter les masses, et alors promettre qu’il n'y aura ni un enfant sans mère, ni une mère sans aisance, ni un enfant fatigué par le travail, ni un enfant en peine de se tracer sa voie dans la carrière de l'industrie, et proposer de réaliser toutes ces promesses avec les finances publiques, sauf à s’arrêter bientôt, non devant l’injustice du fardeau des impôts, mais devant un obstacle plus positif, plus invincible, celui de l’impossibilité radicale de pourvoir aux dépenses créées. Mais si on ne sort pas des vrais principes sociaux on ne pourra imaginer d’autres manières de venir au secours de l'enfance, que celles que nous avons indiquées. Qu’on tire de celles-là tout ce qu’elles peuvent donner, et on aura déjà produit immensément de bien, et réparé immensément de mal. Épuisons au moins le possiblp, avant de songer à l’impossible.

AflE MU 11.

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AGE Mil K.

L’âge mûr, où l'homme jouit de toutes ses for ces, et peut mieux se passer du secours des autres, est l’âge qui , dans un système sensé d’assistance, doit réclamer à un moindre degré les institutions de bienfaisance. Si le principe, que chacun doit se suffire à lui-méme, à moins d’infirmités ou de circonstances extraordinaires, et que nul ne doit faire peser sur la société le fardeau de sa paresse ou de son imprévoyance, si ce principe est vrai, c’est surtout à l’âge mûr qu’il est applicable. L’homme à cet âge doit se suffire, non -seulement à lui-méme, mais suffire aux besoins de sa femme, de ses enfants, de ses père et mère; aux besoins de sa femme, pour qu’elle le soigne à son tour dans les moments de chagrin et de maladie ; à ceux de ses enfants, pour qu’ils lui rendent ces soins plus tard aux jours de sa vieillesse; à ceux de ses parents enfin pour acquitter la dette qu’il contracta envers eux aux temps de son enfance. Un homme valide, laborieux, doué d une intelligence ordinaire, qui nese livre pas à tous les vices, peut avec son travail, dans nos sociétés civilisées, suffire à ces diverses obligations, à moins de circonstances heureusement accidentelles comme une maladie, un chômage, une grêle, une inondation. Que la société s’efforce dans ces cas accidentels de secourir l’homme valide, c’est un

32 DE I. 'assistance PL Buy ce

noble soin à imposer à sa prévoyance, à demander à sa vertu, et dont l’accomplissement sera la mesure de l’estime qu’elle mérite. Mais hors ces cas exceptionnels, la société qui voudrait, à quelque degré que ce fût, se charger du sort d'une partie de ses membres, en ferait des oisifs, des turbulents, des factieux, aux dépens de tous les citoyens laborieux et paisibles, auxquels le même privilège ne s’appliquerait pas. Elle périrait sous la ruine financière, et la violence des factions encouragées par l’oisiveté. Une partie des citoyens, et la meilleure, paierait de ses sueurs les loisirs de ceux qui bouleverseraient le pays et contribueraient à le plonger dans la misère.

Tels sont les principes vrais, éternels, de la société humaine. Mais c’est justement cet âge, pour lequel nous ne disons pas qu’il n’y ait rien à faire, mais pour lequel nous affirmons qu’il y a moins à faire que pour aucun autre, c’est cet âge qui a donné lieu aux plus funestes, aux plus extravagantes utopies. Moins en effet il y a de bien sérieux et réel à réclamer, plus on en demande aux gouvernements, qui, de tyrans qu’ils sont rarement dans notre siècle, devenus esclaves, se trouvent exposés aux exigences des passions les plus folles.

Ainsi, récemment, et au milieu du trouble des esprits, on a demandé à l’État d’assurer dans tous les temps, à tontes les professions, du travail lou-

AGE Mon.

jours prêt; de mettre à la portée de chaque ouvrier qui voudrait so faire entrepreneur des moyens de crédit; de fournir même des fonds à ceux qui voudraient s'associer pour exercer en commun le rôle d’entrepreneurs; de répandre les capitaux non seulement dans les villes mais dans les campagnes, à l’aide d’un système de crédit foncier, dont le premier instrument serait le papier-monnaie. Votre Commission a soigneusement examiné ces prétendus moyens de secourir l’homme en pleine jouissance de ses facultés, et pour l’âge mûr comme pour l’enfance et la vieillesse, elle a fait le départ entre les moyens chimériques et les moyens positifs, entre les moyens innocemment chimériques et les moyens perfidement chimériques. Elle a donc successivement discuté le droit au travail , les systèmes de crédit ayant pour but de mettre les capitaux à la portée de l’ouvrier dans les villes, du cultivateur dans les campagnes, les associations ouvrières instituées pour exploiter collectivement, avec ou sans les fonds de l’État, les diverses industries, et elle m’a chargé de vous exposer dans quelle mesure et par quels motifs elle admettait ou repoussait ces divers systèmes. Si elle a repoussé absolument les uns, ou témoigné peu de confiance à l’égard des autres, elle a néanmoins reconnu qu’il était des misères pour l’âge mûr comme pour l’enfance et la vieillesse, misères malheureuso-

34 DE i.'assistance publique.

ment trop réelles, auxquelles la société ne pouvait pas rester insensible , et devait tâcher d’apporter remède. En conséquence, votre Commission s’est appliquée à examiner les Sociétés de secours mutuels tendant à pourvoir aux cas de maladies, et elle vous aurait proposé à ce sujet des dispositions législatives, si une commission existant antérieurement, et qu’elle n'a pas pu, et pas voulu dessaisir, ne vous en avait déjà proposé. Elle a recherché si, par une certaine manière de diriger et de répartir les travaux de l’État, il n’y aurait pas moyen de réserver aux diverses classes d’ouvriers des emplois variés et suffisants pendant les temps de chômage industriel. Elle se flatte d’avoir trouvé à cet égard des combinaisons nouvelles, qui pourront, dans quelques cas, diminuer la misère des classes ouvrières, et parer en partie, non pas aux chômages qui naissent des révolutions politiques, mais à ceux du moins qui naissent des révolutions industrielles. Enfin elle a songé au moyen d’ouvrir à l’homme qui ne trouve plus sur le sol de la métropole un emploi de ses forces, suffisant ou conforme à ses goûts, une carrière au dehors à l’aide de la colonisation. En un mot, toujours dirigée par le môme esprit, votre Commission, faisant la part du possible et de l’impossible, a cherché, en repoussant tout ce qui était inutile ou mauvais , à admettre aussi , à organiser ce qui pouvait être utile, à quelque degré

DROIT Ali TRAVAIL.

que ce fût. Elle espère vous prouver que s’astreindre au bon sens ce n’est pas se condamner à l’indifférence, ou à la stérilité absolue.

Je vais vous exposer rapidement les décisions qu’elle a rendues sur tous ces points, sauf l’approbation souveraine et définitive qui naîtra de vos discussions.

Droit au travail. — Nous nous appesantirons peu sur ce prétendu moyen de venir au secours du peuple. L’Assemblée constituante l’a déjà repoussé formellement par un article de la Constitution, en limitant les obligations de l’État au devoir de ménager dans les temps difficiles, et dans la mesure de ses ressources, du travail aux ouvriers inoccupés. C’est à ce devoir que votre Commission vous proposera de satisfaire par des moyens d'une utilité réelle quoique limitée, et conformes à tous les principes. Mais prendre l’engagement de fournir du travail en tout temps, à tout homme qui en demanderait, est un engagement insensé, impossible à remplir. Jamais les partisans de cette étrange conception, n’ont répondu, ni ne répondront aux objections suivantes :

Dans quel cas sera-t-on fondé à s’adresser à l’État pour exercer le recours ouvert contre lui? Comment distinguera-t-on , par exemple, les circonstances dans lesquelles le travail manquera véritablement, et celles où certaines classes d’ouvriers

30 HE l'assistance publique.

abandonneront un travail assuré pour faire monter arbitrairement les salaires? Si on renonce à faire cette distinction, si dans tous les cas l’État est obligé de fournir du travail, toute industrie devient aussitôt impossible, par la concurrence d’un maître offrant de l’emploi à chaque ouvrier mécontent qui voudra faire monter le prix de la main-d’œuvre. Ce n’est plus la balance naturelle des choses qui déterminera ce prix, ce sera la volonté capricieuse des ouvriers. A l’instant même il faut fermer les ateliers, surtout ceux qui produisent pour l’étranger. Si, au contraire, on veut distinguer entre les circonstances licites et illicites, qui fera cette distinction , et comment la fera-t on? Après ces difficultés il s’en présentera bien d’autres. Quel genre de travail donnera l’État? Offrira-t-il du terrassement à des ouvriers bijoutiers ou tisseurs de soie, ou bien se fera-t-il lui-môme marchand de bijouterie et de soierie? Puis envers quelle classe existera l’obligation de l’État? Sera-ce envers l’ouvrier seulement qui travaille les métaux, les bois, les étoffes, ou bien envers ceux qui plaident des procès, ou traitent des malades? Faudra-t-il distinguer entre les classes, accorder aux unes des privilèges refusés aux autres, ou bien fournir des malades et des clients aux médecins et aux avocats inoccupés? Enfin , qui paierait en tout cas ces folies plus ou moins restreintes ou étendues? Quelles sont les finances qui pourraient

y suffire? Et s’il y en avait de suffisantes, au nom de quelle justice élèverait-on de telles prétentions sur la fortune des contribuables?

Laissons là ces folles inventions qui ne méritent pas d’ôtre sérieusement réfutées. S’efforcer dans la limite du possible, sans autre obligation que celle d’une bienfaisance prévoyante, de ménager du travail aux ouvriers inoccupés, est un soin que nous voulons certainement imposer à l’État en proportion de ses moyens. Mais le tenir pour obligé , en tout temps, à tout venant, de fournir toute espèce de travail, est une absurde iniquité, dont votre Commission a voulu de nouveau prononcer la condamnation morale, après la condamnation législative prononcée par la Constitution.

Établissements de crédit. — Soit, disent les auteurs des systèmes que nous réfutons, soit, on ne contractera pas l'obligation de fournir du travail en tout temps à tous ceux qui se présenteront ; mais on mettra du moins dans leurs mains les instruments du travail, c’est-à-dire qu’on leur procurera des capitaux à tous. Il suffit pour cela de quelques établissements de crédit bien conçus, et alors chaque homme laborieux, intelligent, voulant entreprendre, trouvera des capitaux à volonté, avec ces capitaux des outils, des matières premières pour fabriquer, et des aliments pour se nourrir pendant la durée de la fabrication. Tout ouvrier dès

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lors ne sera plus condamné à être exploité par son maître; il sera maître à son tour; l'exploitation de l'homme par l'homme cessera.

Examinons sérieusement cette invention de la nouvelle science économique.

Veut -on dire seulement que par des banques plus ou moins multipliées il faut travailler à faire baisser l’intérêt de l’argent, et par exemple l’amener s’il est possible de 4 à 3 , comme depuis cinquante ans on a réussi à l’amener de 5 à 4, dans les grands centres commerciaux, au moyen de la banque de France et de ses succursales? Veut-on travailler à produire cet utile et beau phénomène , nous n’avons pas à contredire, car on sera dans les principes les plus légitimes du commerce. Seulement nous prouverons que l’on ne peut hâter à volonté un pareil phénomène, et que dans les dernières années, on a beaucoup nui au crédit pour avoir voulu l’étendre imprudemment. Mais veut-on davantage, veut-on mettre les capitaux à la portée de tous, c’est une nouvelle folie, ou un nouveau mensonge.

A qui le crédit est-il nécessaire dans tous les genres d’industrie? A ceux qui cherchent des capitaux pour se faire entrepreneurs. L’ouvrier même le plus haut placé, celui qui par le travail à la tâche parvient à gagner cinq, six, et jusqu’à dix francs par jour dans les grands ateliers de ma-

chines , celui-là n’ayant aucune avance à faire , n’ayant point à se procurer des matières premières, des outils, des locaux, celui-là n’a pas besoin de capitaux, c’est-à-dire de crédit. Son salaire exactement payé à la fin de la semaine ou du mois est tout ce dont il a besoin. La prétention qui consisterait à vouloir procurer du crédit à l’universalité des ouvriers, n’irait à rien moins qu’à supposer que tout le monde dans une société pourra être entrepreneur, auquel cas personne ne serait ouvrier dans les manufactures, tout le monde serait fermier dans les champs et personne n’y tiendrait la charrue, tout le monde enfin, si on appliquait la même hiérarchie aux armées, serait officier et personne soldat. Nous savons bien que devant les ridicules conséquences de ces prétendues théories sur le crédit, on reculera, et qu’on dira que ce n’est pas à tous les ouvriers, mais aux plus intelligents, aux plus honnêtes, qu’on désire procurer des capitaux, et la réponse elle-même ne répondra à rien. Pour être moins saisissante l’extravagance de cette théorie n’en sera pas moins réelle. C’est par des comités d’escompte, connaissant bien le crédit de chaque entrepreneur, dans chaque localité, qu’on parvient à accorder avec discernement des capitaux à ceux qui en méritent. C’est ce qu’on appelle le choix du papier admis à l’escompte. On écarte ainsi les effets souscrits par des hommes sans crédit, après

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avoir accueilli les autres. Et pourtant, cet examen fait par des hommes spéciaux, connaissant individuellement les commerçants et les industriels dont ils examinent le papier, renfermé dans le cercle toujours étroit de ceux qui ont la qualité d’entrepreneurs, cet examen expose à des erreurs, que les banques paient aux dépens de leur capital ! Que serait-ce si au lieu de se renfermer entre quelques chefs d'industrie faciles à connaître, cet examen devait s’étendre à des millions d’ouvriers? On serait conduit à des conséquences aussi absurdes qu’en voulant que tous les ouvriers soient métamorphosés en entrepreneurs. C’est un autre aspect du môme fait, car s’il n’est pas possible d’avoir des capitaux pour tous, il serait tout aussi impossible d’avoir pour tous l’attention qui permettrait de juger leur solvabilité.

Faut-il conclure de ces vérités si simples que l’ouvrier sera condamné pour toujours à rester ouvrier, et ne pourra jamais parvenir à être entrepreneur? Non assurément. C’est là üe qui serait barbare et inique; c’est là ce qui ferait de l’industrie une aristocratie fermée à la masse des citoyens, et accessible seulement à un petit nombre de privilégiés. La nature prévoyante et juste a bien mieux disposé les choses que ne le croient, ou ne font semblant de le croire , les partisans des nouvelles doctrines. Les hautes classes industrielles et com-

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merçantes sont aujourd’hui remplies d’ouvriers parvenus par leur intelligence et leur application, les uns à des fortunes modiques, les autres à des fortunes considérables ; comment y sont-ils parvenus ? Serait-ce en signant des lettres de change, que des banques dites du peuple, se seraient chargées d’escompter? Point du tout. C’est en obtenant de leurs patrons, par le travail à la tâche, autrement dit marchandage, des portions d’ouvrage, qui les constituent eux-mêmes de petits entrepreneurs spéculant avec des matières fournies par leurs maîtres. Puis, quand ils ont gagné et économisé quelques capitaux , ils s’établissent pour leur propre compte, dans de petits ateliers ; ou bien ils sont associés par un maître qui a su les apprécier, et qui a voulu se les attacher, ils sont associés à l’entreprise elle-même, dans laquelle ils n’avaient d’abord que le rôle d’ouvriers; et souvent ainsi ils remplacent, surpassent même le maître qui a commencé leur fortune. Voilà l’échelle sûre que la nature a placée sous les pas de l’ouvrier dans les manufactures, du commis dans les comptoirs commerciaux, et qui est accessible sinon à tous, ce qui est impossible, du moins à ceux qui réunissent à l'intelligence le goût du travail et de l’économie. Pourquoi tout le monde n’a-t-il pas ces qualités? C’est une querelle à faire non à la société , mais à la Providence , dont nous n’avons pas ici à

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justifier les desseins. Ce n’est donc pas au moyen de banques allant offrir indistinctement le crédit à des ouvriers qu’elles ne connaissent pas, qu’elles ne peuvent pas connaître, que l’on parvient à élever ceux-ci jusqu’au rôle de maîtres , c’est au moyen du maître lui-méme , agissant non par faveur mais par intérêt, et cherchant parmi ses ouvriers ceux entre lesquels il peut avec avantage sous-diviser ses entreprises, ou ceux par lesquels il peut le plus utilement se faire remplacer. 11 est, lui, le véritable, le plus sûr des juges, puisqu’il n’a d’autre intérêt que de se choisir les collaborateurs les meilleurs, les plus capables et les plus sages. Ce sont là les procédés simples, sûrs de la nature, et non les procédés faux , alambiqués des sophistes.

Maintenant que ce premier point est éclairci, qu’il est devenu palpable que le crédit , c’est-à-dire les capitaux, ne sont pas chose possible pour tous, mais pour ceux - là seulement qui ont pu s’élever de la qualité d’ouvriers à celle de patrons ou d’entrepreneurs, il ne reste plus qu’un point à examiner, c’est de savoir si on pourrait rendre aux manufacturiers, aux négociants, grands et petits, le crédit plus facile, moins coûteux? C’est ici une question pratique , à l’examen de laquelle il est permis de se livrer, sans violer les principes du bon sens, et de la véritable économie publique.

Dans les dernières années qui ont précédé la ré-

volutio» de février, on avait souvent exprimé le vœu d'étendre les établissements de crédit, c’est-àdire les banques, afin de mettre les capitaux à la portée d’un plus grand nombre de commerçants et d’industriels. Les hommes sages, accusés d’avoir des vues étroites, essayèrent de résister à cet entrainement, mais en vain. Des pas furent faits dans cette voie, et les résultats n’ont que trop justifié depuis les appréhensions que ces hommes sages avaient conçues. Quelques mots suffiront pour le prouver.

La banque, devenue véritablement banque générale de France depuis la révolution de février, grand bien que nous n’avons jamais méconnu , la banque avec ses succursales est établie sur le principe de n’escompter que le papier à trois signatures. Ce principe selon nous est le seul parfaitement rassurant, car les deux premières signatures ne représentent que les deux contractants, dont l’un promet de payer à l’autre, et qui souvent peuvent* s’entendre pour se prêter collusoirement leur signature. 11 n’y a qu’un troisième contractant, étranger aux deux premiers, qui puisse inspirer confiance, en garantissant par l’endossement le papier des deux autres. Celui-là, seul étranger à la première opération , est un véritable garant. La banque, confirmée en cela par la législation, ne voulut point se départir de cette règle des trois signatures , et elle fit bien comme on va le voir.

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