ASSOCIATIONS OUVRIÈRES
misères. Après elle l’État, plus puissant que tous, accourt, et en donnant par millions répare tiné partie du mal, et le répare dans la mesure du nécessaire et du possible. Ainsi l’État, il y a quelques années, en soulageant les inondés de la Loire, a réparé le mal en grande partie, sans qu’il eu soit résulté un dommage sensible pour ses Bnances. Si un semblable sinistre se reproduisait , l’État pourrait recommencer sans péril le môme acte de bienfaisance, parce que, grâce à Dieu, les accidents imprévus qui viennent du choc des éléments ne sont pas tels, qu’une société laborieuse et civilisée n’y puisse pourvoir avec sa richesse acquise. Lorsqu’il y a longtemps surtout qu’elle existe, elle est assez riche de son travail antérieur, pour pouvoir dominer la nature dont elle est entourée, et en surmonter les désordres heureusement passagers. Il n’y a dans une pareille bienfaisance ni danger, car l’État peut s’y livrer sans s’obérer, ni violation de principe, car l'État peut être bienfaisant sans que sa bienfaisance tire à conséquence plus que celle de l'individu. Il donne parce qu’il lui plaît de donner, parce qu’il le trouve opportun , possible, convenable. Il agit comme l’honnôte homme dans des vues de bien, qui n’entraînent d’autre engagement que celui de vouloir toujours le bien, et de le faire dans la mesure qui lui convient.
Si l’agriculture a ses grêles, ses inondations, ses
t>8 1>E L'ASSISTANCE HLBLKJIK.
disettes, l’industrie aussi n’a-t-elle pas ses accidents dévastateurs, auxquels il serait possible de pourvoir? Assurément oui, elle les a. Nous n’oserons pas affirmer qu’il soit aussi facile d’y pourvoir. Nous nous bornerons à dire que si on le peut, on le doit. Indiquons le mal, et le remède s’il y en a un.
Moyens de parer aux chômages. — Ce qui, dans l’industrie, répond aux grêles et aux inondations ce sont les chômages subits, venant des fautes des manufacturiers ou des commerçants. Lorsque, par suite de ces facilités excessives de crédit qu’on voudrait nous entraîner à accorder, on a multiplié artificiellement les moyens de produire, et qu’on a produit de toutes choses, non pas plus que les hommes n’en peuvent consommer (car ce n’est jamais la faculté de consommer qui est en défaut), mais plus qu’ils n’en peuvent payer, l’industrie s’arrête, et laisse sans travail des milliers d’ouvriers, qui perdent ainsi dans une crise qui les condamne à l’oisiveté tout ce qu’ils ont pu accumuler pendant des années d’application et d’économie. En général, ces excès de production, résultat des facilités excessives de crédit, sont la vraie cause, la plus ordinaire au moins des chômages. Il peut exister cependant des chômages ayant des causes différentes. L’invention d’une machine, comme celle qui sert à filer le lin, peut ruiner pour un temps les ouvriers d’une province. C’est un progrès acheté au prix d’un mal passager.
MOYENS DF. PAHEft AUX CHOMAGES. 69
Mais outre qu’il faut s’y résigner dans l'intérêt de l’avenir, cernai tout local est l’un de ceux auxquels une administration prévoyante est en mesure d’apporter quelque remède. Il peut encore y avoir une autre cause, c’est une disette, provenant de mauvaises récoltes, et faisant élever subitement le prix des denrées alimentaires, de telle sorte que les masses populaires suffisant à peine à se nourrir ne consomment que l’indispensable , et qu’en même temps le numéraire s’échappant vers des contrées lointaines, les moyens d’échange manquent subitement. Un exemple récent, qu’on ne devrait point oublier, quand on calomnie la société, prouve que la bienfaisance, soit privée, soit publique, peut encore quelque chose ici, car nous avons vu il y a trois ans les effets d’une grande disette, fort atténués par l’empressement des hautes classes à supporter elles-mêmes, au moyen de souscriptions, une partie de la cherté des grains.
11 y a enfin une dernière cause de chômage, celleci nullement économique, mais exclusivement politique, ce sont les révolutions. Si le chômage est un mal auquel il est d’autant plus difficile de remédier qu’il est plus général, il devient évidemment irrémédiable en présence d’une révolution. On conçoit , quand il s’agit d’une seule province ou d’une seule industrie, qu’il existe quelque remède, mais qu'v at-il à faire quand le mal dont il s’agit frappe et toute
70 DE L ASSISTANCE PüBLigiE.
l’étendue du sol, et toutes les industries à la fois, qu’il les frappe violemment, profondément, et qu’il y ajoute la plus redoutable des aggravations, la perle du crédit? C’est alors que les ouvriers demeurent par centaines de mille inactifs et mourants de faim, que les hautes classes épouvantées et en fuite, ne peuvent plus rien pour eux, et que le trésor lui-mômo , privé des ressources du crédit, ne peut pas davantage.
Les chômages, c’est-à-dire les interruptions de travail, ont donc bien des causes, qui les rendent plus ou moins généraux , dès lors plus ou moins irrémédiables. En supposant, comme nous sommes portés à l’espérer, qu’il y ait un palliatif au mal , ce palliatif est toujours proportionné à leur étendue. On peut quelque chose aux chômages s’ils sont accidentels et locaux, comme lorsqu’il s’agit d’une découverte nouvelle. On y peut, mais moins, s’ils sont généraux, et proviennent de grands excès de production qui atteignent toutes les industries à la fois. On n’y peut rien ou presque rien s’ils viennent de révolutions qui nonseulement atteignenttoutes les industries, mais ajoutent au mal ordinaire là destruction de la confiance. C’est à la sagesse politique des peuples à s’épargner les derniers, en réformant les gouvernements au lieu de les renverser. C’est à la sagesse de l’industrie à s’épargner les seconds, en s’abstenant des excès de production. Il faut se résigner aux
Digitiz
premiers, qui, tout à fait locaux , viendraient d’une découverte et d’un progrès heureux.
Mais aux uns comme aux autres , dans une mesure plus ou moins grande suivant leur gravité et leur étendue, est-il possible d’apporter quelque soulagement, comme on le fait quand il s’agit d’inondations, d’incendies, ou de grêles? Nous n’en désespérons pas, et nous sommes heureux de signaler quelques moyens qui peuvent avoir une certaine eflicacité, et qui sont les seuls pourtant auxquels n’ait pas songé l’imagination des novateurs contemporains. Serait-ce parce que ces moyens modestes et pratiques, sont conformes aux vrais principes sociaux? Quoi qu’il en soit, nous allons vous les exposer brièvement.
L’État, par exemple, lorsque des milliers d’ouvriers sont sans travail par suite d’un chômage, pourrait-il venir à leur secours, comme il est venu au secours des inondés de la Loire? Ce serait un engagement impossible à remplir que celui de les nourrir pendant un temps plus ou moins long, et personne n’oserait conseiller à l’État de contracter une semblable obligation. Mais sans renouveler la funeste institution des ateliers nationaux, où l’on réunissait jusqu’à cent mille individus qui ne faisaient rien et ne pouvaient rien faire, que leur oisiveté rendait accessibles à toutes les suggestions des fact ions, ne serait-il pas possible de disposerles trav aux nom-
' 2 i>b l’assistance publique.
breux el variés que l’État fait exécuter tous les aus, de manière à ménager de l’emploi à une partie au moins des bras restés inoccupés pendant les grands chômages industriels? Ce serait non pas de l’assistance, mais de la prévoyance la mieux entendue, la plus efficace. Il s’agit uniquement de savoir si la chose est possible.
Deux observations nous ont conduits à croire qu’une distribution mieux calculée des travaux de l’État, parviendrait à atténuer beaucoup l’effet des grandes crises industrielles. La première, c’est que les terrassements, seul ouvrage offert dans les ateliers nationaux aux ouvriers imprudemment acculés à Paris, les terrassements, disons-nous, ne sont pas l’unique nature de travaux que l’État ait à commander. Il a des fossés à creuser, des murailles à élever autour de ses places fortes, des ouvrages d’art à construire sur les routes ; il a des machines à fabriquer pour les chemins de fer qui lui sont confiés, el surtout pour les nombreux bâtiments de la marine militaire; il a de plus à confectionner des voitures pour l’artillerie, des harnachements pour l’artillerie et la cavalerie, enfin de la chaussure , du vêtement, du linge, pour le soldat, et, même sous une république, il a des palais nationaux à décorer. Il a donc, l’orfèvrerie el les ouvrages de mode exceptés, presque tous les genres de travail à faire exécuter. Nous avons vu au Jardin des Plantes, pendant l’an-
bÿ'Gôogle
M0VE1SS DE PAREIl AUX CHOMAGE!»* 73
née \ 848, un ouvrier orfèvre, privé de travail , lequel avait trouvé dans ce magnifique établissement une occupation qui l’aidait à vivre, en disposant entre des lames de cristal certains végétaux pour en étudier le tissu.
L’État a par conséquent de l’ouvrage, beaucoup d’ouvrage, et de nature infiniment variée, à offrir à des ouvriers qu’un accident aurait rendus oisifs. Il s’agit de savoir s’il pourrait le réserver pour les temps de chômage.
Ceci nous conduit à la seconde observation que nous avons annoncée. Elle a trait au moment choisi par l’Étal pour l’exécution de ses travaux. En général, l’État fait comme l’industrie, il produit beaucoup, et même trop en certains moments, pour s’arrêter ensuite tout à coup dans certains autres, dans ceux où il faudrait le moins s’arrêter. Si, par exemple, il y a des fournitures qu’il exécute régulièrement tous les ans, il y a des travaux, et ce sont les plus considérables, qu’il exécute concurremment avec ceux de l’industrie privée, et précisément quand elle est le plus pressée d’achever ce qu’elle a entrepris. Il arrive ainsi qu’on veut tout faire à la fois, les travaux privés et les travaux publics. Cette simultanéité lient à une cause fort simple. C’est dans les temps calmes, heureux , où les ressources abondent, où l’activité des esprits est dirigée vers les grandes spé-
7 J DE l’assista *C.E PLBLigL'E.
culations, que l'industrie entreprend le plus d’ouvrages à la fois. Le même sentiment qui excite l’industrie privée agit aussi sur le gouvernement. On vient lui demander d’ouvrir telle route ou tel canal; on vient lui rappeler que les temps étant prospères, c’est le cas de pourvoir à telle ou telle partie de la défense nationale, à laquelleil serait trop tarddepourvoir si les temps devenaient difficiles, si les ressources venaient à faire faute. 11 est piqué d’honneur, il veut, lui aussi, s’honorer par des entreprises utiles, et cédant à l’ardeur générale, il travaille de soncôté autant que l’industrie travaille du sien. Alors les matériaux manquent et renchérissent ; les ouvriers manquent également, et leur nombre s’accroît en proportion du besoin. Il ne suffit plus des ouvriers nationaux, il faut recourir à des bras étrangers. 11 s’ensuit des élévations de salaires qui trompent l’ouvrier lui-même, qui lui persuadent que cette prospérité sera durable, qui le portent à dépenser en proportion de ce qu’il gagne, et à secréerdes besoins factices auxquels il ne pourra bientôt plus satisfaire. Nous citerions sans peine tel département où les bras manquaient pour la moisson, parce que, dans un rayon très-rapproché, on construisait à la fois un canal, un chemin de fer, des aqueducs, des viaducs, des ponts : travaux, il est vrai , magnifiques , mais exorbitants. Qu’une disette arrive comme nous l’avons vu , après cette disette une révolution, l’industrie s’arrête, le gou-
MOYENS DE PAftEll AUX CHOMAGES. 73
vernemenl aussi, parce que ses ressources dépensées à l’avance lui manquent 'pour le moment où il eil aurait le plus besoin. On voit alors un double chômage, celui de l’industrie et celui de l’Étal, et des milliers d’ouvriers se promenant oisifs sur nos places publiques, où ils deviennent les dociles et funestes instruments des factions.
Supposez que l’État eût réservé pour ce moment et ses travaux utiles, et ses ressources financières, il y aurait eu deux résultats atteints : le premier, qu’on aurait moins créé de bras en les attirant moins ou de l’étranger ou de l’agriculture par l’élévation des salaires , qu’on en aurait moins par conséquent à occuper, le jour de la crise venu, et, le second, qu’il y aurait quelque chose à leur offrir. En un mot, n’esl-il pas évident que si, au lieu de se faire dans les temps prospères le concurrent de l’industrie privée, et de tout accroître démesurément, salaires, nombre de bras, prix des matières premières, pour s’arrêter ensuite le même jour, et laisser ainsi plus de bras oisifs à occuper, plus de prix exagérés à réduire, l’État avait chômé quand l’industrie travaillait, pour travailler quand l’industrie chômerait, il en serait résulté moins d'excitation dans les moments d’activité, et moins d’inaction dans les moments de ralentissement et d’inertie.
Il est évident que sous ce double rapport, il v
76 t>e l'assista m:k pu bliqie.
aurait plus de prévoyance à déployer que l'État ne l’a fait, et c’est une leçon naturelle, profitable, à tirer des événements des dernières années, leçon plus utile cent fois que les funestes utopies engendrées par ces mômes événements.
Peut-être n’est-ce encore qu’une utopie que cette prétention de régler la marche des travaux de l’État , de les ralentir à des époques déterminées pour les activer à d’autres, comme ces eaux vivifiantes qu’un agriculteur habile retient ou précipite à volonté , suivant le besoin de ses champs. Il s’agit, en effet, non pas de telle ou telle création, mais d’une certaine sagesse de conduite à s’imposer, et malheureusement on ne se rend pas sage à volonté, et par des décisions législatives. Cela est vrai, sans doute, mais il est vrai aussi que les institutions peuvent contribuer à la sagesse des gouvernements, et peut-être y a-t-il ici une institution à fonder dont nous allons vous entretenir, et dont une souscommission est chargée actuellement d’étudier le projet. Cette institution est une création encore problématique , mais votre Commission n’aurait pas rempli sa tâche, si elle eût repoussé, sans l’avoir mûrement examinée, une pensée pratique, conforme à tous les principes sociaux, et singulièrement féconde si elle est réalisable.
11 s’agit d'abord de savoir si l’État a vraiment beaucoup de travaux à commander, de nature suffi-
sammenl variée, et s’il peut les réserver pour le moment opportun, il ne faudra que quelques mots pour éclaircir ces divers points.
Que l’État ait beaucoup de travaux à offrir, cela est incontestable. Il aurait pu, en réservant pour certains moments ceux des chemins de fer qu’il voulait construire lui-même, avoir en travaux de terrassements, en machines, en rails, pour trois ou quatre cents millions de commandes de tout genre à distribuer. Et si en no faisant pas tout à la fois , on n’avait pas attiré tant d’ouvriers allemands, belges, anglais, espagnols, piémontais, qu’il a fallu, la crise venue, renvoyer hors de France; si on n’avait pas provoqué la création de tant d’ateliers de machines, de tant de hauts-fourneaux, ces commandes , réservées pour le moment de détresse à des bras moins nombreux, à des établissements moins multipliés, auraient prévenu bien des maux, bien des ruines, bien des catastrophes.
Ce n’est pas tout! Nous avons vu à une époque toute la carrosserie de Paris occupée à construire des voitures d’artillerie, qui ont été excellentes parce que nulle part on ne travaille mieux, et avec de meilleures matières qu’à Paris. Une commande de la guerre, et pas même des plus grandes, réservée à propos, aurait suffi pour faire vivre cette industrie pendant tout l’hiver de 1 848 , et pour absorber, non pas tous, mais nue partie au moins de ses bras restés vacants.
7 Si iie l'assistance publique.
Nous avons vu les fabricants de nos villes consacrées à la draperie , venir à Paris réclamer des commandes au ministère de la guerre, et ce que le ministère fait fabriquer pendant deux années, par exemple, les aurait soutenus eux et leurs ouvrière pendant le môme hiver de 1848.
Il existait à la môme époque plusieurs milliers d’ouvriers ornemanistes mourants de faim dans la capitale, et ils n’étaient pas les moins remuants de ceux qui composaient les ateliers nationaux. On chercha quelle pourrait être la manière de les occuper. Il y avait de grands travaux de réparation et de décoration à exécuter au Louvre, pour y loger les chefs-d’œuvre des arts d’une manière conforme à la dignité de ces nobles productions de l’esprit humain, et à la dignité aussi de la nation qui les possède. Deux millions (et si on avait voulu faire le nécessaire, il aurait fallu allouer beaucoup d’autres millions encore), deux millions furent alloués sur les vives instances de plusieurs membres de cette assemblée, et ils auraient suffi pour occuper bien des bras, utilement pour la classe ouvrière, convenablement pour l’État. Neanmoins ces deux millions n’ont pu être dépensés dans le moment utile pour les ouvriers: Savez-vous pourquoi? Parce que les plans n’étaient pas préparés à l’avance, et qu’il a fallu plus d’une année pour mettre d’accord toutes les autorités, tous les goûts qui président on France à la direct ion des arts.
Nous connaissons encore au Jardin des Plantes des travaux urgents pour la science , lesquels compléteraient dignement un établissement sans égal dans le monde, et ces travaux sont justement de ceux qui occuperaient les ouvriers que les chômages industriels laissent sans travail. On les ajourne cependant. On les exécutera peut-être dans quelque moment de prospérité, où ils ne serviront qu’à accroître l’excitation générale.
En présence de pareils faits, ne conçoit-on pas le désir d’adopter un système de conduite, d’après lequel tout ouvrage qui n’aurait pas un caractère d’urgence, serait réservé pour certaines années, certains jours, et préparé de telle façon que sur un ordre du gouvernement l’exécution pût commencer immédiatement? Pour notre part, nous le désirons et nous l’espérons.
Sans parler des grandes crises industrielles que la politique produit ou aggrave, et auxquelles il est difficile de pourvoir, bien qu’à celles-là même les moyens que nous proposons dussent apporter quelque atténuation , sans parler de ces crises, et en se bornant à celles qui sont purement industrielles, et dont on a vu depuis trente ans d’assez nombreux exemples pour s’en faire une idée exacte, il est facile de calculer approximativement les époques de leur retour, et de juger ce que pourrait à leur égard la prévoyance qui consisterait à réserver les
80 r>E l’assistance publique.
travaux dont l’État dispose. On a pu remarquer que ees crises se succédaient, à des distances de quatre, de cinq , de six , de sept années. Eu prenant une moyenne de cinq années, nous nous sommes demandé si l’on ne pourrait pas réserver en fait de terrassement et de maçonnerie pour nos places, nos casernes, nos côtes, nos routes, en fait de machines pour la marine, de matériel pour l’artillerie, d’habillements pour nos troupes, de travaux d’utilité ou d’un noblo luxe pour les palais nationaux; nous nous sommes demandé si l’on ne pourrait pas réserver de quoi alimenter pendant six mois ou un an des masses considérables d’ouvriers, non pas de manière à occuper les vingt ou trente millions d’hommes et de femmes qui contribuent par leur travail à nourrir, à vêtir la nation entière, mais ceux qui sont consacrés aux grandes industries, et sinon même à occuper tous ces derniers, à en absorber au moins une notable partie. Ce ne sont pas, par exemple, tous les ouvriers de la draperie qui chôment à la fois, dans une crise; et si on en occupait la moitié pendant six mois , on aurait assurément épargné à cette industrie ses plus difliciles extrémités. Les draps peuvent se conserver plusieurs années sans aucun inconvénient. Supposez qu’on fabriquât dans une seule année l’approvisionnement en drap de trois, quatre ou cinq ans, et qu’on réservât cette fabrication à l’industrie privée
pendant un hiver de crise, on la soulagerait au point de rendre la crise presque insensible pour elle. Supposez que, pendant le même hiver, on donnât à faire à chacun de nos grands ateliers deux ou trois machines à vapeur pour la navigation, supposez qu’on réservât pour ce moment les grands travaux du Louvre, des Tuileries, du Panthéon, du Jardin des Plantes, bien des maux seraient certainement soulagés. Cette manière de s’y prendre vaudrait mieux sans aucun doute que de dépenser en secours mal distribués, et souvent servant à payer une oisiveté funeste, des sommes de viugt et trente millions à la fois.
Il faudrait, il est vrai, pour réaliserune telle pensée, dos changements administratifs assez considérables, mais le résultat vaudrait assurément la peine de les essayer. Le principal de ces changements consisterait dans la manière d’ordonner les travaux publics, et surtout de les préparer. Il faudrait, en effet, trois conditions essentielles : d’abord que ces travaux eussent été réservés; secondement, qu’ils fussent tout prêts, et qu’on n’eût pas, le moment venu , de temps à perdre pour se procurer des plans, des devis, ou des votes ; troisièmement enfin que les finances de l’État eussent été ménagées de manière cpie le Trésor possédât de l’argent à des époques où en général personne n’en a. 11 faudrait en un mot que cette sagesse de conduite de laquelle défi
82 r>R l’assistance publique.
pend le système dont nous parlons, eût été àssurée non pas par une vaine recommandation , semblable à un précepte de morale déposé inutilement dans des livres, mais par une institution positive, efficace, dont un membre de votre Commission a conçu l’idée, et dont elle va vous donner un exposé sommaire, en attendant qu’une sous-commission ait définitivement décidé si cette institution est ou n’est pas réalisable.
Il y a dans l’État une institution d’une haute utilité, mais fort gênante, fort impopulaire sur nos frontières notamment, parce qu’elle y contrarie beaucoup d’intérêts locaux, c’est une Commission mixte, composée d’ingénieurs et de conseillers d’État, et qui est chargée d’examiner tous les travaux civils destinés à ouvrir de nouvelles communications le long des frontières. Aucun ouvrage de ce genre ne peut être commencé s’il n’a reçu l’approbation de cette Commission mixte, qui est chargée de veiller à ce que rien de contraire à l’intérêt de la défense du territoire ne soit mis à exécution dans une zone qui est d’une fort grande étendue.
Ne serait-il pas possible de placer auprès de l’un des ministères une division, qu’on qualifierait du titre de division des Travaux réservés , ou de tout autre titre qu’on voudrait lui donner, et qui serait chargée de décider si les travaux qu’on lui renverrait seraient ou ne seraient pas urgents, c’est-à-dire im-
médialement exécutables. Quand on ne pourrait pas les ajourner, on procéderait à leur exécutiou immédiate. Quand on le pourrait, cette division qui en deviendrait dépositaire, serait chargée de veiller à ce qu’il fût procédé d’avance â toutes les rédactions de plans et devis, à toutes les estimations, à tous les votes, à toutes les formalités enfin nécessaires à une exécution immédiate, de manière qu’au moment venu elle pût ouvrir ses carions, et envoyer de l’ouvrage partout où l’on en aurait besoin. Les approvisionnements , comme les monuments publics , comme les machines, comme les routes, seraient soumis à ce véto préalable de la prévoyance publique. La division dont il s’agit devrait connaître les besoins de l’armée et de la marine, tantôt ralentir, tantôt accélérer les fournitures, et quant aux règlements de détail, nous sommes convaincus qu’ils seraient faciles à faire si on voulait les entreprendre. L’un des plus sûrs résultats, et probablement l’un de ceùi qui ne seraient pas le moins avantageux, serait de renvoyer à l’industrie privée beaucoup de travaux exécutés aujourd’hui par les ateliers dé l’État. 11 y en a tjue seul il doit faire, parce que seul il én est capable. Il y eri a d’autres dont assurément il pourrait se décharger sur lé public commercial et manufacturier. Ce serait l'occasion d’opérer cet utile départ.
Enfin à la prévoyance administrative il faudrait
X i DE I,’ ASSISTANCE PUBL1QÜE.
joindre la prévoyance financière. Ici les difficultés ne sont pas plus insurmontables que pour le reste. Par cela seul que l’on aurait arrêté cette fougue à fabriquer, à bâtir, à approvisionner, dont nous avons été si souvent témoins, on aurait réservé des ressources financières intactes. Le prix de tel chemin de fer, de telle route, de tel port, de telle quantité d’armes, ce prix non dépensé, serait une ressource existant au jour de la crise. Mais on dira que ce prix non dépensé pourrait être une charge de moins dans le moment du besoin , sans être une ressource réalisable en écus. Sous ce rapport même il est possible de pourvoir à la difficulté. La dette flottante est à l’État ce qu’un banquier est aux particuliers. C’est elle qui est le dépôt des ressources disponibles, et immédiatement réalisables. Une disposition à ajouter à l’organisation de la dette flottante fournirait le moyen de l’adapter à ce nouveau besoin. Cette disposition financière est avec tout l’ensemble du projet renvoyée à la sous-commission qui discute actuellement les institutions relatives à l’âge mûr.
Nous ne prétendons pas que les moyens que nous venons d’indiqner soient d’un effet certain, ni surtout suffisant, ni qu’on puisse promptement arriver à leur mise en pratique; mais ou il fallait renoncer à toute prévoyance, à toute application des travaux de l’État au mal du chômage, ou il fallait recher-
MOYENS DE PAREIl AUX CHOMAGES. 85
cher si on ne pourrait pas distribuer avec plus de prudence, de mesure et d’à-propos les immenses commandes dont le gouvernement dispose. Si on doit désirer qu’il en soit ainsi, les moyens dont votre Commission a entrepris l’examen étaient les seuls proposables. Nous ajouterons en finissant que l’espérance fort réservée que nous exprimons ici , n’est point en contradiction avec les arguments que nous avons fait valoir contre le droit au travail; car il reste vrai que l’État ne peut à volonté tenir boutique ouverte d’orfèvrerie, de soierie, de toile, etc.; que s’il y a des travaux dont l’offre faite à-propos diminuerait les crises industrielles, c’est dans une mesure très-limitée, dans des genres variés sans doute, mais n’embrassant pas la totalité des occupations auxquelles se consacrent les classes ouvrières, que dès lors il demeure toujours impossible d’admettre un droit auquel on ne pourrait pas satisfaire, car on ne pourrait pas donner de tout travail, en tout temps, à tous ceux auxquels il plairait de se présenter. L’État doit faire de son mieux, bien certainement, mais il doit demeurer libre de tout engagement inexécutable.
Après la distribution prudente et bien ménagée de ses commandes, il reste à l’État, pour occuper les ouvriers oisifs, une ressource qui mérite à son tour d’être examinée. C’est celle de la colonisation , que nous allons discuter rapidement devant vous.
86 pe l'assistance publique.
Colonisation. — La colonisation a été longtemps la passion des gouvernements européens. Se devancer les uns les autres dans les pays lointains d’où venaient les produits dont les consommateurs européens étaient avides, s’y établir, créer eux-mêmes ces produits, puis en assurer le transport exclusif à leur marine , était un des moyens de richesse et de grandeur que les gouvernements, il y a deux siècles, pratiquaient le plus. Depuis, la science économique s’est attachée à décrier ce qu’ autrefois on estimait par-dessus tout, et, se fondant en Angleterre sur la révolte des colonies anglaises de l’Amérique du Nord, suivie trente ans plus tard de la révolte des colonies espagnoles de l’Amérique du Sud, se fondant en France sur les revers de la marine française, a présenté le système colonial comme une insigne déception, comme un inutile effort pour créer des dominations passagères sur des populations bientôt ingrates et révoltées, dominations qui ne valaient pas un commerce libre avec elles. Ces vues exclusives de la science sont le plus souvent fausses comme toute vue exclusive. Si les peuples avaient toujours raisonné ainsi, les Grecs n’auraient pas colonisé l’Italie ; les Romains n’auraient pas colonisé l’Europe; l’Europe n'aurait pas colonisé l’Amérique et les Indes. La civilisation serait restée enfermée dans l’étroit bassin de l’Archipel. Le genre humain aurait vieilli dans un coin du globe, au milieu d’une
COLONISATION
civilisation courte et incomplète , ignorant tout ce que lui a appris le parcours entier de notre planète, c’est-à-dire, la plus grande partie de ce qu’il sait. Sans doute , l’Angleterre gagne beaucoup plus avec l’Amérique affranchie et passée de l’enfance à l’âge adulte, qu’elle ne gagnait avec l’Amérique soumise, et restreinte dans son commerce par les lois coloniales. Mais il fallait la créer cependant, pour que l’Angleterre en arrivât à commercer avec elle aussi avantageusement qu’elle le fait aujourd'hui. Si l'on veut dire que le régime colonial doit changer avec les temps, on dira une chose fort simple et fort vraie, car le régime commercial tout entier change lui-même sans cesse. Mais soutenir qu’on ne doit plus coloniser serait nier l’un des plus puissants, des plus utiles penchants de l’espèce humaine. Les faits démentent tous les jours une pareille opinion. Ainsi la France est fort imbue de cette idée de ne plus entreprendre de colonie ; l’Allemagne n’y a jamais pensé faute de marine, la Suisse encore moins; et cependant tous les ans il s’échappe des centaines de Basques français pour l’Amérique du Sud, des milliers d’Allemands et de Suisses pour l’Amérique du Nord. Une industrie maritime s’est même fondée sur cette émigration , et ces êtres humains qu’on transporte sont devenus une partie considérable du fret entre l’Europe et les deux. Amériques. 11 existe donc un penchant invincible qui porto les hommes à se
r>E l'assista HCB PUBLIQUE
déplacer, malgré un autre penchant tout aussi puissant, qui les attache au sol sur lequel ils ont pris naissance. Il y a en effet des natures inquiètes qui ont besoin de changer de pays, de tenter, comme on dit, la fortune. Il y a des familles d’agriculteurs que l’amour de la propriété stimule à tel point que pour obtenir des terres elles ne craignent point de se transporter dans un autre hémisphère, même sous la condition d’y fixer à jamais leurs pénates. On peut tous les ans, au moment du retour des bâtiments américains, voir à Hambourg, à Rotterdam, à Dunkerque, au Hâvre, à Bayonne, des familles entières, mari, femme, enfants, vieillards, s’embarquer avec leurs instruments aratoires, et jusqu’à leur bétail, pour se transporter aux bords du Mississipi et de l’Ohio, ou de la Plata, sans que les gouvernements auxquels ils appartiennent soient pour rien dans l’impulsion qui les entraîne. Si les pays d’où sortent ces émigrés perdent des bras qui pourraient cultiver le sol de la métropole, ils y gagnent des consommateurs qui vont répandre au loin le goût des produits de la mère-patrie, et quelquefois ils ne les perdent pas, car après un certain nombre d’anneés, on les voit revenir dans leur village natal pourvus d’aisance et même de richesse. Beaucoup de Basques enrichis dans l’Amérique du Sud, reviennent dans les Pyrénées espagnoles ou françaises, y rapporter le fruit de leurs travaux lointains.
Dans nos temps de troubles, souvent produits
COLONISATION
par une exubérance non pas de population mais d'activité et d’ambition , la ressource de la colonisation est moins à condamner que jamais ; et si par des motifs commerciaux, fondés ou non, on avait renoncé au système colonial , la politique conseillerait d’y revenir, sous certains rapports au moins, afin d’offrir une issue à ces imaginations inquiètes que le besoin du changement travaille et agite. L’Angleterre si tourmentée par la population écossaise à une époque antérieure, par la population irlandaise à l’époque présente , a souvent pratiqué la colonisation dans de très-grandes proportions, et a réussi ainsi à se débarrasser de ferments dangereux. Il est inutile de dire qu’on ne peut jamais recouiir à de telles mesures qu’en respectant la liberté des individus, et qu’on doit se borner à faciliter l’émigration à ceux que ce penchant domine , à moins que la justice ne les ait mis à la disposition du Gouvernement. La colonisation ainsi entendue doit avec une sage distribution des travaux de l’État faire partie des moyens de prévoyance d’un gouvernement habile et éclairé.
Certains économistes ont dit que c’est dans le pays môme qu'il faudrait songer à coloniser, au lieu de coloniser dans de9 régions lointaines; que les populations ne sont jamais surabondantes, que chaque contrée de l’Europe, la France notamment , en pourrait nourrir trois ou quatre fois