‹ Rapport général présenté par M. Thiers au nom de la Commission de l'assistance et de la prévoyance publiques dans la séance du 26 janvier 1850Chapitre 7 sur 14 · DE L’ASSISTANCE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

DE L’ASSISTANCE PUBLIQUE

plus, et qu’eu répartissaul mieux, les bras, en les transportant des localités où ils surabondent dans celles qu ils manquent, on mettrait en valeur une quantité de terres, ou mal cultivées, ou point cultivées du tout. Au lieu, dit*on, de dépenser des millions au loin, on trouverait en Bretagne, dans les Landes, dans le centre de la France , tantôt des lieux incultes couverts de ronces, tantôt des lieux inondés, qu’ou pourrait à volonté rendre fertiles. Au lieu d’aller se créer des consommateurs éloignés, dont le travail profite à d’autres autant qu’à la France, on en créerait en France môme, que rien ne pourrait séparer d’elle, qui ne travailleraient que pour elle, et seraient nonseulement des consommateurs, mais des contribuables, des citoyens, des soldats. C’est en conséquence de cette idée qu’on a souvent proposé la colonisation agricole dans l’intérieur de la France.

Sans doute, si une telle chose se pouvait, il y aurait certains avantages à la mettre en pratique, car il vaudrait mieux avoir ohez soi que hors de chez soi ces colons , producteurs et consommateurs à la fois, dont l’activité tout entière serait à la France, et à elle seule sans pouvoir jamais en être séparés. Mais il s’agit de savoir si cet attrait du déplacement qui porte à quitter la mère -patrie, si ces espérances chimériques que les pays lointains inspirent, si ces promesses de gains énormes, si Qelle pas-

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sion pour les vastes et grandes propriétés situées sur l’Ohio, ou la Plata, si tous ces motifs qui entraînant les hommes loin du sol natal malgré ce qui les y retient, si tous ces motifs on pourrait les créer en faveur d’un terrain à exploiter dans les Mandes ou la Bretagne. Ces esprits inquiets ou avides, çes cultivateurs amoureux de la propriété, se déplacent par goût du changement, par espérance de salaires extraordinaires, par la promesse d’étendues immenses de terrain couvertes d’une riche terre végétale. Les séduirait-on en leur offrant d’aller à quelques lieues de leur village, en France même, au milieu de circonstances toutes semblables, gagner je même salaire, et fertiliser d’étroits espaces, sur lesquels jl faut souvent créer le sol végétal? Un Basque sait que dans les villes de l’Amérique du Sud, un maçon, un charpentier gagnera, sans trop de peine, trois et quatre fois ce qu’il gagne en France. Un paysan allemand sait qu’il aura en Amérique une terre égale ou supérieure à celle de son seigneur. Encore une fois lui pourriez-vous promettre tout cela dans les Landes ou la Westphalie?

L’idée de colonies agricoles dans l'Intérieur même de la France est donc chimérique, puisqu’elle ne répond en rien au besoin qui porte les colons à s’expatrier. Ce sont les colonies hors de la métropole, qui seules peuvent avoir des chances de succès. Il est vrai que ces colonies jugées mauvaises par les

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disciples de la moderne économie politique, jugées mauvaises môme pour l’Angleterre, sont déclarées plus mauvaises encore pour la France. La France, dit-on, n’a jamais su coloniser, et ce qu’on ne conseillerait pas aux autres nations, on le conseillera encore moins à elle.

Sans éprouver pour notre nation ce sot orgueil, qui consiste à décerner toutes les qualités à soi, tous les défauts à autrui, nous n’admeltons pas pour la France cette prétendue incapacité de coloniser. Saint- Domingue, le Canada, la Louisiane, l’île de France, plusieurs pays de l’Inde étaient parfaitement colonisés lorsque nos ennemis ou la révolte nous les ont enlevés. Saint-Domingue notamment était la plus belle colonie de l’univers. Ce ne sont pas là des preuves attestant que la France ne sache pas coloniser. La vraie cause de ses revers dans les régions colonisées par les Européens , n'est pas dans une prétendue incapacité que les faits démentent, mais dans les malheurs de sa marine. Elle a été vaincue sur mer par sa rivale, pour avoir voulu combattre en même temps sur deux éléments. Dans le dernier siècle, elle avait eu le tort de dépenser à la fois ses forces contre le grand Frédéric et contre l’Angleterre. Dans ce siècle elle a eu le tort plus grand encore de vouloir livrer en môme temps les batailles de Trafalgar et d’Austerlitz, et de tenter simultanément, le môme jour, des choses dont

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peut-êlre elle eût été successivement capable, si par une indiscrète prodigalité de ses forces, elle n’avait pas prétendu les accomplir toutes à la fois. Elle a donc succombé sur mer, et des établissements dont on ne possède pas la route ne sauraient prospérer longtemps. L'île de France, la dernière, la plus regrettable peut-être de nos perles maritimes, était une colonie achevée, quand nous l’avons vue passer aux mains de nos ennemis, faute de pouvoir communiquer avec elle.

La France n’est donc pas incapable de coloniser. Mais il faut quelle veille à ne pas colouiser trop loin de ses rivages, si toutefois elle se décide de nouveau à entreprendre des œuvres de ce genre. Le doit-elle encore? là est la question.

La destinée, dans ce siècle, semble lui avoir assigné l’une des plus belles tâches qui soit jamais échue à une grande nation, celle de soumettre, de civiliser le nord de l’Afrique. L’un de ces motifs généreux, qui sont toujours le commencement des grandes œuvres, l’y a portée: l’indignation que causait à tous les peuples civilisés la barbarie des pirates qui infestaient la Méditerranée. 11 n’était pas possible en effet aux nations européennes de tolérer plus longtemps que la plus importante, la plus fréquentée, la plus voisine des mers du globe fût infestée de pirates. C’était souffrir des brigands à la porte de sa demeure. Un outrage

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de l’un de ces pirates insolents est devenu de nos jours le signal de cette glorieuse entreprise. La France, sans se douter presque de ce qu'elle allait entreprendre, Comme il arrive toujours lorsqu’on agit providentiellement, la France s’est armée de son épée, et a frappé pour jamais les barbares qui désolaient la Méditerranée. Pendant Vingt ans on lui a dit de tte pâs trop s’engager, de né dépenser ni trop d’argent, ni trop d’hommes, et n’examinant point si on avait raison ou tort, conduite par un instinct irrésistible, elle a envoyé en Afrique jusqu’à cent mille soldats, dépensé jusqu’à Cent millions par ah. Tandis que les conseils d’nne prudence que les événements n’ont pas justifiée , la Voulaient arrêter, cette France inconstante a persévéré. Elle a persévéré Vingt années sans être assurée d’un profit quelconque, ét la voilà en possession d’un empiré qui S’étend de la Méditerranée au désert de Sahara. Un grand homme de guerre, qui Iuiméme ne croyait pas d’abord à cette entreprise , y a épuisé sà hoble Vife, et s’est glorieusement convaincu de Son erreur en réussissant. La France, elle aussi, aura ses Indes, dont la riche exploitation peut dès aujourd’hui se faire apercevoir aux esprits prévoyahts. Déjà en effet le commerce du centré do l’Afrique semble se diriger vers nos possessions africaines, et le plus vaste débouché qui ait été ouVétl encore à nos tissus com-

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menée à leur devenir accessible. Le mônde, ordinairement si jaloux, s’est lui-même lû devant cette importante acquisition, par respect pour la légitimité de l’entreprisâ, par sentiment de l'aptitude exclusive Üe la France pour l’accomplir; car ce n’était pas l’Angleterre avec sa magnifique marine, mais avec sa peu nombreuse armée, ce n’était pas l’Espàgné, non revenue encore à sâ grandeur d’autrefois, quoique revenue déjà à Une situation digne d’elle, qui pouvaient consacrer tant de sang et de trésors à cette noble victoire dë la civilisation sur la barbarie. La France donc, que Dieu semble avoir destinée à ne se reposer jamais, même dans la paix, la France a su accomplir la seule grande chose qui se soit faite depuis trente années. Elle a soumis, et elle a commencé à civiliser un vaste empire, le mieux placé pour elle qu’il y eût sur la terre, et on peut l’espérer, empire plus solidement assuré que les conquêtes perdues à Leipzig et à Waterloo. Quand le nuage de mensonges, de basses calomnies, élevé sur le temps présent, aura été dissipé par le 3ouffle de la vérité, à ceux qui demanderont ce qu’a fait la France pendant ces vingt dernières années, on pourra répondre qu’elle a conquis et domiué l’Algérie, et que dans cette conquête elle a formé les soldats et les généraux qui l’ont défendue contre l’anarchie, et qui la font aujourd’hui respecter du monde. Qu’on cherche dans

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son histoire, et qu’on nous dise à quelle époque il a été fait quelque chose de plus considérable! Notre temps, parfois si orgueilleux, parfois si humble, suivant la passion qui le porte tour à tour à s’exalter ou à se décrier lui-même, notre temps devrait être plus juste envers une grande chose qui est son ouvrage!

Mais pour que cette conquête , qui commence à étonner déjà par les perspectives qu’elle ouvre à notre commerce, ne soit pas éphémère, il faut qu’elle se peuple non-seulement d’Arabes soumis, mais de Français acclimatés, lesquels mêlés aux Arabes, seront capables de les contenir et de les faire concourir, soit à l’œuvre du défrichement et du commerce, soit à celle de la défense. Pour cela il faut coloniser, c’est-à-dire envoyer des Français.

Beaucoup d’émigrautsse transportent dans l’Amérique du Nord, parce que l'habitude d’en agir ainsi est établie , parce que le climat présente peu de différence avec celui de l’Europe, parce qu’il y a de la terre, du bois, de l’eau, tout ce qui rend la culture facile à ses débuts. Mais est-ce que l’Afrique, parce qu’elle serait différente, serait inférieure? Assurément non. Qu’on aille en Andalousie, terre exactement semblable à l’Afrique, et qu’on nous dise s’il ne vaudrait pas la peine d’être possesseurs de celle riche terre , et propriétaires, par exemple, de la vega de Grenade? Ëh bien, l’Afrique abonde

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en vegas tout aussi belles, qui n’attendent que la main de l’homme. Il suffirait pour cela de détourner vers elle ce courant d’émigrants européens qui abandonnent l’ancien monde [tour le nouveau. Ce courant se forme par l’attraction qu’exercent ceux qui ont déjà émigré et réussi sur ceux qui n’ont pas encore quitté le sol natal. Lorsqu’en effet on s’adresse aux colons badois, suisses, francs-comlois, qui se rendent en Amérique, et qu’on les interroge sur ce qui les y attire, ils répondent que des parents établis sur l’Ohio, ou sur le Mississipi, leur ont écrit qu’ils avaient trouvé un beau ciel, de bonnes terres, qu’ils étaient prospères et satisfaits. L’espérance d’en trouver autant les fait partir. Si des colons finissaient par se sentir heureux en Algérie, dans certaines provinces plus tempérées, plus paisibles que les autres, et où l'acclimatation est plus facile, ils en attireraient sur-le-champ un grand nombre à leur suite. Une telle chose est-elle possible sans le concours du gouvernement? nous ne le croyons pas. Mais puisqu’on demande à l’État des efforts ruineux, insensés, pour des œuvres contraires à tous les principes sociaux , ne serait-il pas raisonnable, prudent , humain , et surtout éminemment politique, de diriger vers ce but les forces du pays qu’on voudrait égarer ailleurs? Et si une grande dépense doit être tentée dans une iniention d’humanité, ne serait-il pas sage de la tenter pour

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ouvrir une carrière à la fois agricole, industrielle et commerciale, à ceux que l’impatience du présent, le dangereux ennui du connu, porterait à chercher une nouvelle existence? Ajouter à la conquête de l’Algérie , la mixtion des races française et arabe, nous assurer ainsi cette belle possession d’une manière durable; préparer en outre une léponse à ces sophistes qui disent: J’ai des bras, la volonté de les employer, et vous m’en refusez le moyen; leur préparer cette réponse sans réplique: Il y a des terres, des héritages prêts dans une contrée française, allez-y être utiles à vous et au pays ; ne serait-ce pas, nous le demandons, une belle chose que de réunir ainsi deux grandes solutions en une seule? Le droit au travail est une invention insensée ; mais le prétexte qui a donné lieu à ce sophisme , pourrait-il même être allégué, quand on aurait ouvert un champ à toutes ces activités arrogantes, qui prétendent qu'on leur doit de trouver pour elles un emploi que chacun , dans la société, est chargé de trouver pour lui-même.

Cette colonisation sera impossible sans l’intervention de l’Étal. Des expériences sont commencées en ce genre; il faut les poursuivre. Mais votre Commission aurait cru manquer aux plus incontestables, aux plus anciennes indications de l'histoire, si elle n’avait rangé la colonisation an nombre des moyens de prévoyance, qui appartiennent à un

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