CHAPITRE PREMIER
Exposé des diverses opinions
Parmi les opinions qui ont régné aux diverses époques relativement au sujet qui nous occupe, il.en est deux qui se sont partagé les faveurs des cliniciens : pour les uns, la grossesse modèrerait ou arrêterait même complètement dans sa marche l’évolution de la tuberculose pulmonaire; pour les autres, elle augmenterait l'intensité des accidents pulmonaires et en précipiterait le terme fatal.
Les anciens auteurs pensaient que, dans la tuberculose, les poumons sont le siège d’une congestion sanguine donnant lieu aux principaux symptômes qui dénotent l'affection, tels que la toux, la dyspnée, les hémoptysies; ils considéraient d'autre
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MOTTE part l'utérus gravide comme devenant le siège d’une congestion intense, qui exercerait une dérivation salutaire vers le poumon. Pendant le cours de la gestation, toute l’activité organique serait concentrée sur l'utérus, qui préserverait ainsi le poumon de tous les accidents de la phtisie; ils admettaient aussi qu'après la déplétion utérine, c’est-à-dire après l'expulsion du fœtus, la tuberculose reprend son cours et subit même une agoravation et une accélération dans sa marche.
Pour expliquer cette influence favorable de la grossesse sur la santé de la mère, ils pensaient encore que la nature veille, pendant la gestation, à la conservation du nouvel être et le met à l'abri de la phtisie et d’un grand nombre d’autres ma ladies.
Conformément à cet ordre d'idées, Rosières de la Chassagne à pu écrire, dans un ouvrage publié en 1770, ayant pour ütre: Manuel des pulmoniques, que «de deux femmes phtisiques au même degré, on peut être sûr que celle qui deviendra enceinte portera son fruit à terme, tandis que l’autre pourra périr avant ce temps. »
On ne peut proclamer plus hautement les bienfaits de la grossesse dans la tuberculose, et nous avons lieu de supposer que ces mêmes auteurs considéraient le mariage comme très propre à en atténuer les accidents.
Cette doctrine, établie par Cullen, vers la fin du siècle dernier, fut acceptée par tous les médecins de son époque et défendue après lui par des auteurs d'une très grande notoriété, tels que Bordeu, Dugès, Marc, Sims, Andral, Gubler, Fonssagrives. Ce dernier, dans sa Thérapeutique de la phtisie pulmonaire (1866), compare le poumon et l'utérus aux deux capsules d'un sablier dont l’une s'emplit à mesure que l’autre se vide, et explique par un mécanisme d'antagonisme fluxionnaire le répit que la grossesse procure aux phtisiques : «C'est chose remarquable, dit-il, que de voir la nutrition re-
nie
prendre chez les poitrinaires, dès que les troubles digestifs du début de la gestation se sont dissipés.» De même, contate-t-1l an amendement des symplômes de l’appareil respiraloire, persistant jusqu’au moment où le volume de l’utérus distendu par le produit de la conception devient une cause mécanique de dyspnée. Il n’admet toutefois qu'une amélioration temporaire, car, s’il considère la grossesse comme un bénéfice momentané, il pense que l'état puerpéral constitue un danger imminent. =
Il convient de remarquer que, si ces différents auteurs attribuaient à la grossesse une influence favorable sur l’évolution de la phtisie, tous reconnaissent avec Cullen que les symptômes pulmonaires reprennent avec violence et amènent la mort en peu de temps, lorsque l'accouchement a eu lieu.
Pour d’autres observateurs, laphtisie resterait souvent stationnaire, S’améliorerait même pendant les premiers mois de la gestation, mais à partir du quatrième ou du cinquième mois les phénomènes pathologiques s’accentueraient notablement. Cette opinion, partagée par Gardien, Capuron, est admise aussi par Pidoux, qui divise la grossesse en deux parties : la première, comprise entre le moment de la conception et le milieu de la gestation, serait marquée par une amélioration des
symptômes tuberculeux ; la seconde, s'étendant du quatrième ou du cinquième mois au plus tard jusqu'à l'accouchement, serait caractérisée par l'intensité des accidents de la phtisie.
M. le professeur Peter, dans ses Leçons de clinique médicale (1879); le docteur Caresme, dans sa thèse inaugurale; Gendrin, dans ses Leçons cliniques, expriment une opinion analogue.
Mauriceau, deux siècles avant nous, à la suite d’une observation de phtisie pulmonaire qui avait causé la mort d’une femme multipare accouchée quelques heures auparavant, avait formulé une opinion absolument conforme aux idées scientifi-
ques modernes : « L'un des plus salutaires conseils, dit-il, que l’on pourrait donner aux femmes qui ont craché du sang dans le temps de leur grossesse, serait de ne plus faire d’enfants à l'avenir, car leur poitrine devient d’autant plus mauvaise qu’elles ont plus d'enfants, et elles périssent assez ordinairement par quelque renouvellement de fluxion qui s’y fait presque toujours dans le temps de leur grossesse, ou peu de temps après-être accouchées. »
Malgré la netteté et la précision de cette remarque, lopinion de Mauriceau ne fut partagée que par un nombre fort restreint de médecins; la majorité inclinait à considérer la grossesse comme exerçant une action plutôt favorable sur la marche de la tuberculose, au moins pendant les premiers mois de la gestation. |
Louis, adoptant complètement les idées de Mauriceau, eut le mérite de les défendre et de les vulgariser; dans ses Recherches sur la phtisie, il émit le premier l’opinion que la grossesse était nuisible à la tuberculose. « Comment croire, dit-il, que la grossesse, qui produit la dyspnée, ralentisse le cours de la phtisie, dont la dyspnée est toujours un symptôme plus ou moins incommode, pour peu que les malades se livrent au mouvement. »
Faisant appel aux faits observés par ses contemporains, 1l imposa la question à leur attention, et, quelques années plus tard, Hervieux et Robert (de Strasbourg) publiaient dans l'Union médicale (1847) deux observations qui confirmaient pleinement la manière de voir de Mauriceau et de Louis. Grisolle, en 1849, présente un mémoire à l’Académie de médecine, dans lequel il publie 27 observations concluant à la marche toujours croissante de la tuberculose pulmonaire sous l’action de la grossesse. Dans tous les cas présentés par cet observateur, la marche de la maladie à été progressivement croissante et sa durée totale a été plutôt diminuée qu'aug-
ErREES
mentée. La grossesse n'aurait donc pas, pour Grisolle, le pouvoir suspensif qu'on s’accordait jusqu'ici à lui prêter. « On comprendrait difficilement, dit-il, qu’il en fût autrement, car l’organisme, affaibli par la diarrhée, par les sueurs nocturnes, par l’expectoration, et sans cesse miné par la fièvre hectique, ne doit pas moins pourvoir à deux existences. »
Après Grisolle, Dubreuilh (de Bordeaux), Stoltz (de Strasbourg), Ortéga, Charpentier, Tarnier, Budin, tous les accoucheurs contemporains, combattent dans leurs ouvrages en faveur de cette dernière opinion; ils admettent même que, chez une femme prédisposée à la tuberculose, la grossesse peut transformer cette prédisposition en maladie confirmée, et que, lorsque l'affection existe, elle en précipite l’évolution et le dénoûment.
Le professeur Gaulard (de Lille), discutant dans sa thèse d’agrégation (1880) les opinions émises avant lui sur ce sujet, et examinant les effets produits par la gestation sur diverses maladies (cancer, variole, pneumonie, affections cardiaques), constate, dans tous les cas, une accélération dans la marche de ces divers états morbides. Il ne peut donc admettre que la tuberculose, maladie essentiellement débilitante, fasse exception à la loi commune et jouisse de cette prétendue immunité que quelques cliniciens veulent bien lui conférer. Il présente, dans son remarquable travail, une série d'observations démontrant que la phtisie s'aggrave :
1° Lorsqu'elle existe chez un sujet avant la conception;
2 Qu'elle peut se déclarer chez une personne saine, par le fait de la conception;
3° Qu'elle peut se déclarer, après l'accouchement, chez des personnes ne présentant pas antérieurement des traces de tuberculose héréditaire. |
Cette doctrine, défendue en France par les plus grandes autorités médicales, est également acceptée par les cliniciens
AT en renom’ des divers pays ; tous sont unanimes à déconseiller ee le mariage aux jeunes filles qui présentent des signes évidents LU PSE de tuberculose pulmonaire ou une prédisposition héréditaire FLE à cette maladie : Schroder, Stehberger, Hecker, Spiegelberg, Lebert, etc., en Allemagne; Carl Braün et Spœth, à Vienne; Le Libero Bergesio, Martinetti et Chiara,en Italie; Playfair, en
“ST Angleterre; tous les médecins et accoucheurs de notre re De que, reconnaissent l'influence nocive de la grossesse sur 1 ae tuberculose pulmonaire. RÈ. a