LA MORALISATION DE L'ENTREPRENEUR
Quelques critiques cependant, qui ne s'opposent pas au Conseil qui, comme une ménagère prudente ou un patron expérimenté, fixant les salaires de ses employés à une somme proportionnée, s'opposent à toute immiscion dans la liberté de l'entrepreneur et dénoncent comme une hérésie économique la stipulation du Conseil confinant les travaux du Conseil aux firmes qui adoptent l'étalon de salaires. Ces critiques prétendent que cela ne regarde pas le Conseil, comment un entrepreneur arrange ses aff*aires, et s'il peut obtenir ses ouvriers à un prix moins élevé que celui des meilleurs ouvriers, tant mieux pour lui, et à la longue pour ses clients.
Le véritable but de la concurrence industrielle, ajouteraient-ils, est de maintenir le coût de la production aussi bas que possible, et toute immiscion dans la liberté de l'entrepreneur de faire ses aff*aires comme il l'entend, tend à augmenter ce coût.
Il sera, nonobstant, évident pour l'économiste que cette critique confond le coût de production avec les débours de production, (l)
Ce que la communauté a à cœur c'est une réduction du coût de production, c. a. d. des efforts et des sacrifices nécessaires pour obtenir l'objet désiré. Ceci ne regarde pas l'entrepreneur. Ce qu'il veut c'est diminuer pour lui-même les dépenses de la production, c. à. d. la somme qu'il a à payer pour les matières premières et pour le travail. Il peut, par une administration habile, par des inventions ingénieuses, ou par d'adroites combinaisons de ses afi'aires obtenir l'ouvrage avec moins d'efforts et de sacrifices de la part de ceux que cela concerne, ou bien il peut d'un autre côté, sans diminuer l'effort et les sacrifices, amener ceux que cela concerne à accepter une plus faible rémunération pour leur travail. Les deux
(i) Note du Traducteur. — Entre les expressions « coût de production » et « débours de production n nous faisons cette distinction : que le coût de la production comprend Tensemble des peines et sacrifices nécessaires pour la production, en tenant compte du travail réellement dépensé et des vies d'hommes, qui malheureusement en forment partie inséparable ; tandis que les débours de la production ne comprend que les sommes déboursées pour la production. Si par exemple, le travail se fait par des ouvriers travaillant à un salaire plus bas que celui qu'ils pourraient raisonmblement exiger, on aura à faire des débours moindres pour la production, mais le coût n*en restera pas diminué pour cela.
façons seraient également son bénéfice, mais les deux façons ne servent pas également la Société. Dans le premier cas, une économie réelle dans le coût de production aura été réalisée en faveur de tous les intéressés.
Dans le second cas, aucune économie n'a été faite dans le coût de la production ; mais la pression de la concurrence a été employée pour diminuer le niveau de Texistence de certains travailleurs. Le premier résultat est un avantage réel et permanent pour la société ; l'autre est une calamité économique traînant à sa suite de profonds troubles secondaires.
De grandes fortunes ont été acquises par des entrepreneurs Suivant chacune de ces deux méthodes et Thomme d'affaires capable aura recours à toutes les deux selon les circonstances. Malheureusement il est beaucoup plus difficile et pénible d'être continuellement à faire de nouvelles inventions, à projeter de nouveaux moyens d'épargner du travail et à découvrir des économies cachées, que d'abaisser les salaires, fut-ce au risque de produire une légère diminution dans la qualité, pourvu que cette diminution n'aille pas jusqu'à faire refuser le travail. Il est si dur de dépenser laborieusement des nuits et des journées à améliorer un procédé. Il est si facile de trouver des ouvriers aptes à faire un travail à io% en dessous du taux normal du salaire. « L'humanité » comme le dit Emerson « est aussi paresseuse qu'elle ose l'être », et les entrepreneurs ne forment pas une exception. On est certain en disant que plus vous permettez à un entrei)reneur de faire un bénéfice, en réduisant les débours de production, moins il se donnera de peine pour en réduire le coût. Cela est tellement vrai que sous un régime prolongé de concurrence libre et sans bornes, l'existence même du contraire a souvent été oublié. « Les profits » dit un capitaliste « sont les rognures des salaires ».
Ce fut pour arrêter la tendance continuelle de la part des entrepreneurs de rogner petit à petit les salaires que le « County Council » fit insérer ses célèbres clauses de salaire équitable (fair wages). On verra que ces clauses laissent aux entrepreneurs toutes les chances de bénéfices résultant de la réduction du coût de la production. En concentrant l'énergie et l'attention de l'entrepreneur sur ce point,
ils augmentent indiscutablement la vivacité de cette partie de Tesprit de concurrence qui provoque le bien public. Mais de même que les « Factory Acts », les Actes réglementant les mines, et les « Education Acts » empêchent par la réglementation, le bon marché obtenu par le surcroit de travail des femmes et des enfants, ou par la négligence de précautions hygiéniques, le « London County Council » représentant le peuple de Londres, refuse de profiter de tout bon marché, obtenu uniquement en diminuant les moyens d'existence de certaines classes de salariés. Ici le but principal de la politique du Conseil n*est pas l'abolition de la concurrence, mais le déplacement de son influence du simple bon marché à celui d'une efficacité industrielle plus grande.
L'amélioration des moyens mécaniques, la meilleure organisation du travail, la plus grande compétence du directeur, commis ou ouvriers sont tous stimulés et encouragés par la suppression pour l'entrepreneur de toute autre source de bénéfices.
Et de même que les « Factory Acts » ont fini par être approuvés au point de vue économique non seulement par considérations humanitaires mais parce qu'ils conduisent à l'efficacité industrielle ; on peut aujourd'hui prédire avec confiance que de la même façon il en sera de même de la clause actuellement très répandue du salaire équitable.
Il a déjà été question des clauses insérées dans les entreprises de fournitures. Voici quelques unes des règles du Conseil se référant à des fournitures générales. Règle n° 2o3 : « Toute personne ou » toute firme faisant une soumission pour une entreprise, fera une » déclaration qu'elle paie le taux de salaires et qu'elle observe le » nombre d'heures de travail généralement admis dans son » industrie, et dans le cas où des plaintes à ce sujet seraient » prouvées contre elle, sa soumission ne serait pas acceptée. » Ces taux de salaires et ces heures de travail sont toujours insérés dans une annexe et forme partie du cahier des charges. Dans le cas où un entrepreneur compte pour l'exécution de son entreprise employée des ouvriers à plus de 20 miles au centre de Londres, il doit nommer dans cette annexe les divers genres de travail qu'il compte employer, ainsi que les endroits où ce travail sera employé.
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L'exemple du Conseil a été largement suivi, non seulement par d'autres administrations locales en Angleterre, mais jusqu'à un certain point par le Gouvernement. La chambre des Communes par un vote unanime a décidé déjà en 1893, d'imposer le principe dans les établissements de constructions navales du Gouvernement,
Le vote dit que « suivant l'opinion de la Chambre personne ne serait engagé dans les établissements de construction navale de sa Majesté, à un salaire insuffisant pour une existence convenable, et que les conditions du travail quant au nombre d'heures, salaires, assurance contre les accidents, prévisions contre la vieillesse, etc., devrait être un exemple pour les employeurs privés du pays entier ».
En 1891 un vote semblable a appliqué le principe en général à toutes les entreprises du gouvernement.