EXTENSION DE LA MÉTHODE
Les honunes d'affaires, il n'y a pas si longtemps, aurait prétendu que cette méthode de réunir toutes sortes d'industries sous une même administration est contraire aux leçons de l'expérience des affaires. La dernière génération des chefs d'industries croyait devoir se confiner dans chaque entreprise étroitement à sa propre spécialité, et de contracter à son tour avec d'autres entrepreneurs également spécialistes pour toutes les parties secondaires de l'entreprise.
« Ne faites jamais vous-même une chose que vous pouvez vous « procurer ailleurs « était une maxime industrielle répandue. Les 20 dernières années l'ont changé en « n'achetez jamais d'un autre ce « que vous pouvez faire vous-même ».
L'exemple le plus familier de ce changement de pratique se rencontre dans les sociétés de chemin de fer. D^^ns le temps une compagnie de chemin de fer était une association pour faire un chemin de fer, et pour y faire rouler des trains. Un essai très entendu écrit par M*^ Herbert Spencer, il y a 40 ans, protestait fortement contre l'extension des attributions d'un chemin de fer.
De nos jours une société de chemin de fer moderne exploite des canaux, des docks, des bateaux de passage, des bateaux à vapeur et des hôtels et fait à part cela des services secondaires innombrables et fabrique toute espèce d'objets entièrement par ses propres ouvriers, travaillant sous les ordres de son propre personnel supérieur. Les administrateurs du London and North- Western Railway Company par exemple, avec une compréhension qni aurait fait hésiter Georges Stcphenson, admettent comme un axiome que la compagnie « ne doit dépendre du monde extérieur que pour le plus petit nombre possible de nécessités de la vie ». Le directeur des grands ateliers de la Compagnie à Crewe « ne peut mentionner rien « d'important qui y soit importé tout fabriqué, si ce ne sont des « tubes en laiton pour chaudières de locomotives ».
« Comme nous passons d'un atelier à l'autre, ici on voit en » construction un bateau de canal en acier (pour la Compagnie, » rappelons qu'elle est grand propriétaire de canaux), là bas on » assemble un pont à treillis. Plus loin des pompes hydrauliques, » des grues, des cabestans remplissent un immense atelier. A un » autre endroit on confectionne des chaînes de toutes sortes et de » toutes les dimensions, depuis des cables jusqu'à des traits de » chevaux ; près de là on façonne des pelles à charbon et des » lampes. Dans tous les ateliers il n'y a pas d'endroit plus curieux » qu'un coin de l'atelier de menuiserie, où deux hommes sont » constamment occupés à faire des membres artificiels. Il y a deux » ans (c'est-à-dire environ en i885) la compagnie entreprit cette » branche d'industrie, et entreprit de fournir des bras et des jambes » artificiels du travail le plus soigné pour tout homme à son service » perdant un membre, (l)
Rien n'est trop grand ou trop minime pour le North- Western Railway, pour ne pas le faire lui-même. Les ateliers de Crewe fournissent une nouvelle locomotive tous les cinq jours, et vous pouvez voir la compagnie laminant ses propres rails dans ses propres aciéries. M. Acworth raconte « comment il rencontra à
(i) «The Railways of England,»i Les chemins de fer de TAngleterrc par W. M. Acworth. Londres 1889, page Sq.
» Wolverton un homme occupé à faire les dessins gravés sur les » vitres des compartiments « Lavatory » et comment il apprit que » la Compagnie pouvait faire ce travail à la moitié du prix qu'elle » avait précédemment payé )> (page 60/61). Depuis 1881 le North- Western a graduellement supprimé les wagons appartenant à des particuliers. Depuis vingt ans la Compagnie a fait son propre service de camionage pour la prise et la remise à domicile. Presque toutes les compagnies font actuellement leurs propres voitures. Le Midland Railway imprime ses propres tickets, tandis que le Great Eastern va plus loin, il imprime dans ses ateliers de Stratford presque tous ses imprimés y compris ses affiches et ses annonces brillamment colorées... « Dans son imprimerie la Compagnie « occupe d'une façon constante environ 1 10 ouvriers, et économise, « paraît-il, une somme importante.» (i)
Le Midland Railway a essayé une autre expérience. Aux grands ateliers à Trent il y a de 3 à 400.000 sacs vides, que la Compagnie fournit pour le transport du grain du fermier au meunier. Ici également l'entrepreneur existait antérieurement et faisait un bénéfice, lorsque, il y a quelques années, la Compagnie entreprit de le faire elle-même.
Dans chaque département de l'exploitation du Chemin de fer, la suppression de l'entrepreneur se fait rapidement. Il était impossible que cet exemple, commencé par des entreprises analogues sous bien des aspects aux administrations municipales n'aient pas eu d'influence sur les hommes d'affaires qui gouvernent nos Conseils Municipaux.
Malgré que les administrateurs de chemin de fer ne peuvent pas être soupçonnés d'avoir été mordus par la tarantule du collectivisme, tout le monde ne sera pas convaincu par leur remarquable changement de pratique. De même que les membres d'un Conseil Municipal ils ne travaillent pas pour leur intérêt personnel et on peut dire qu'ils sont par là indifférents à ce que leurs excursions ambitieuses sur le domaine industriel répondent réellement à leur but. C'est pourquoi il est intéressant de retrouver la même
(1) « The Railway of England n Les chemin de fer de l'Angleterre par W. M. Ackworth page 416.
évolution dans de grandes entreprises privées. Aucun exemple meilleur ne pourrait être ajouté que l'histoire de certaine firme de constructions navales connue dans le monde entier, dont l'extension rapide et continue est une des merveilles de l'industrie moderne.
Il y a vingt ans cette firme ne faisait dans ses chantiers que peu de choses autres que la coque des bateaux, et faisait des entreprises avec de nombreux sous-entrepreneurs, chacun pour sa spécialité pour les mille et un article d'armement. Aujourd'hui ces mêmes constructeurs fabriquent chacun de ces articles, — depuis des machines à vapeur à triple expansion jusqu'aux poignées en laiton des armoires, des cabines — et construit elle-même ses bateaux de la quille à la pomme du mât. Au lieu de n'employer que
des constructeurs de navires et des riveteurs, cette firme occupe
maintenant des ouvriers de plusieurs centaines de métiers dififérents, qui travaillent sous la direction salariée de différents départements.
La lettre qui suit donne quelques dates et détails de cette évolution industrielle.
Lettre d'une grande firme de constructions navales donnant les dates de l'introduction successive des travaux secondaires :
« Je possède votre lettre du ii courant, et j'ai le plaisir de vous » donner les informations que vous demandez au sujet de certains » travaux accessoires antérieurement faits pour nous par des sous- » entrepreneurs et que nous faisons aujourd'hui dans nos ateliers.
» En 1879 nous avons commencé à gréer les navires faits par » nous.
» La même année nous avons commencé à construire des bateaux » de sauvetage.
» En 1880 nous avons commencé le travail de plombier à bord de » nos bateaux et à faire nos propres voiles.
» En 1881 nous avons ouvert un département de garnisseurs pour » faire ce travail nous-mêmes.
» En 1882 nous ouvrons un département de lumière électrique.
» C'est en 1880 que nous avons ouvert nos ateliers de machines ;
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» jusque là toutes les machines pour des navires construits par nous » avaient été construites au dehors. Et même après que nous avions » ouvert l'atelier des machines, certaines machineries secondaires » étaient obtenues du dehors, aujourd'hui nous les construisons » nous-mêmes.
» Par exemple, en i885 nous fabriquons pour la première fois des » arbres coudés pour machines motrices. En 1887 nous commen- » cions à fabriquer des ailes d'hélice en bronze à manganèse. En » 1890 nous commencions à faire des pompes de circulation et leur » machine à vapeur, des pompes duplex, des servo-moteurs à vapeur » pour le gouvernail, et des fanaux en laiton pour navires et durant » la même année notre forge se transforme graduellement à faire » tous les travaux de grosse forge. »
L'histoire des grands établissements de construction montre la même tendance. Le progrès de la plus grande firme d'Angleterre montre comment au cours de la génération présente, l'une industrie a été ajoutée à l'autre, jusqu'à ce que la firme soit devenue une des plus importantes du monde, elle exploite ses propres minières, fait sa propre fonte, son propre acier, construit ses propres bateaux, ses propres machines à vapeur, ses outils, et exécute des travaux secondaires innombrables de toute espèce.
Et en nous dirigeant vers une industrie toute autre, nous pouvons citer l'expérience d'un fabricant d'articles métalliques de Birmingham, dont les affaires ont devancé tous ses rivaux et est actuellement la plus importante et la plus prospère dans cette industrie. Il y a vingt ans il était complètement dominé par l'idée alors générale de la spécialisation. Il achetait au dehors toute chose nécessaire à son industrie et qui n'entrait pas strictement dans la sphère limitée de ses propres spécialités. Ses idées changèrent graduellement, il commença à faire de plus en plus de travaux secondaires lui-même. Il commença à faire ses propres outils et machines. Il commença à réparer et ensuite à construire ses propres machines à vapeur. Quand il eut besoin d'agrandir ses ateliers, il nomma son propre directeur des travaux, acheta ses briques et engagea ses propres artisans. D'année en année il devint moins dépendant de l'entrepreneur, lorsque l'autre jour il commença dans sa fabrique essentielle-
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ment d'articles métalliques, même à faire les caisses en bois et en papier pour emballer ses produits. Et il attribua le bénéfice continu de ses affaires, et leur rapide extension à une époque où ses concurrents travaillaient souvent à perte, principalement à cette suppression progressive de Tentreprise secondaire. La note suivante mentionne ces changements :
Mémorandum d'un fabricant d'articles métalliques, décrivant les travaux secondaires actuellement entrepris par sa firme.
«Je trouve que c'est à la fin de 1870 que nous avons commencé » à faire des articles que nous avions auparavant acheté au dehors. » C'était principalement des articles inachevés dont nous avions » emploi pour compléter les différents produits que nous vendions. » Dans certains cas ce changement fut introduit parce que je » croyais pouvoir faire mieux et peut-être à meilleur compte. » Depuis cette époque nous avons acheté de moins en moins au » dehors, et aujourd'hui nous faisons nous-mêmes presque tout ce » dont nous avons besoin.
» Vers 1868 nous avions commencé à faire toutes les réparations » à nos machines, à notre matériel et à nos bâtiments, et nous » emplojdons des menuisiers, des ajusteurs, des machinistes, des » ardoisiers et des peintres.
» En 1879 nous commencions à faire les projets et à construire M toutes nos machines et à construire de nouveaux bâtiments. » Déjà depuis 8 ans je faisais le projet de nos machines pour les » faire construire à Birmingham ou à Manchester. Ce changement » avait surtout été fait parce que nos machines ayant un but » spécial, je ne désirais pas qu'elles fussent employées également » par des concurrents.
)) En 1884 nous fîmes de grands ateliers afin de pouvoir équiper » nous-mêmes une grande fabrique que nous bâtissions à cette » époque. Ces ateliers employèrent une centaine de mains qui » furent constamment occupés pendant les dix dernières années.
» En 1886 nous avons commencé à faire tous nos emballages en » bois, nos boîtes en carton et tout ce qu'il nous faut pour délivrer
» nos produits à nos clients. Nous faisons niême ce qu'on nomme » de la laine de bois, un succédané de la paille. Ce département » est très important et transforme de petites forêts de bois. Cette » extension a grandement facilité une rapide livraison de nos » produits et a empêché de grandes pertes causées par la casse » pendant le transport. »
Si la place ne nous manquait pour multiplier ces exemples, nous pourrions détailler comment un des éditeurs les plus importants de Londres est devenu son propre relieur, alors qu'un autre grand éditeur réunit dans une même entreprise tous les degrés de la production des livres, à partir de l'écrivain à appointements fixes jusqu'à la vente des volumes par des colporteurs. Où nous pourrions citer le colossal fabricant de bottes achetant ses cuirs frais en Amérique ou sa Gutta Percha à Bornéo et détaillant d'un autre côté ses produits dans ses propres magasins dans tout le royaume.
La critique au point de vue économique du London County Council a peut-être souffert de ce que cette réunion de travaux séparés en une seule direction, a jusqu'ici à peiné attiré l'attention des économistes. Ce n'est, en effet, nullement la même chose que l'élimination souvent décrite de la petite industrie par la grande.
La tendance en effet est fréquemment l'inverse ; une grande spécialité se trouve remplacée parce que ses clients commencent à fabriquer pour eux-mêmes, chacun pour soi, sur une échelle bien plus réduite que le fabricant séparé. Ainsi une ancienne firme de « finisseurs » d'un certain produit textile, décrit comment depuis 20 ans, elle a perdu ses clients l'un après l'autre, non par suite d'un rival dans cette industrie du « finissage », mais parce que les fabricants se mirent graduellement à faire leur propre « finissage ».
L'élément essentiel du changement, c'est la substitution du travail et de la direction salariés à l'entrepreneur travaillant pour son propre compte. Les hommes d'affaires ont sans doute découvert, que contrairement à l'opinion économique ordinaire, la forme la plus avantageuse de l'organisation industrielle au point de vue économique, est celle où le stimulant et la tentation du bénéfice se trouvent limités au plus petit nombre possible de véritables travailleurs. Il est en effet loin d'être vrai que l'espoir d'un bénéfice est le
meilleur ou le principal stimulant pour Tefficacité industrielle, depuis le patron du moyen-âge jusqu'au chef d'induôtrie moderne, la partie de la population travaillant en vue d'un bénéfice a continuellement diminué. L'accroissement remarquable dans le nombre d'hommes directement employés par les municipalités et par d'autres administrations publiques, est en pratique accompagné par un accroissement exactement pareil dans le nombre des ouvriers directement employés par des entreprises privées. La suppression de l'entrepreneur et du sous-entrepreneur est le fait dominant de l'industrie moderne.
Il faut également noter que la tendance est de déplacer la direction de l'industrie du producteur au consommateur. Le fabricant dont les affaires demandent un approvisionnement constant de matières premières, des outils spéciaux, des moteurs et des bâtiments convenant à ses procédés, ou des emballages prêts au moment même où ses produits sont terminés, trouve qu'il est plus commode, moins sujet à des erreurs ou à des délais et au sens propre, plus économique pour lui, d'obtenir tout cela par son propre personnel que de se reposer sur la concurrence des entrepreneurs spécialistes. Et ainsi, comme le fabricant absorbe la fabrication des divers articles qu'il emploie, il ne doit pas être surpris lorsque le public, finalement consommateur de ce qu'il produit, applique également cette leçon, et par ses représentants élus finalement l'absorbe également.
Pourquoi la suppression de l'entrepreneur secondaire est-il aujourd'hui plus pratique que pendant la dernière génération ? Ce serait trop long d'examiner les causes fondamentales et les conditions de ce changement dans l'organisation industrielle. Le plus grand nombre de changements dans l'organisation sociale dépendent, à la longue, du caractère individuel ; il y a peut être un accroissement dans le nombre d'hommes capables de travailler efficacement et honnêtement comme directeurs salariés, au lieu de travailler pour leur propre bénéfice. Il se peut également que l'organisation industrielle devenant plus complexe, l'avantage du consommateur devient plus apparent en contrôlant directement la production de tout ce dont il a besoin. Toute amélioration dans
l'organisation sociale, la vapeur, le télégraphe, raccroîssement des annonces et actuellement le téléphone, facilite le groupement d'ouvriers sous les ordres de chefs d'industries, capables de contrôler de plus grandes, de plus hétérogènes et de plus complexes armées de travailleurs qu'on ne pouvait le faire avec les chefs d'industrie de la génération précédente. Finalement la substitution de la direction collective à la direction individuelle de l'industrie, a évidemment été rendue plus praticable par le perfectionnement de l'organisation démocratique.
Toutes ces influences ne sont que des tentatives partielles pour expliquer un changement dans l'industrie où la pratique des autorités publiques de se débarrasser de l'entrepreneur n'est que l'une des nombreuses manifestations. Antérieurement la meilleure direction était celle qui se dirigeait le moins elle-même. Aujourd'hui la meilleure direction est celle qui peut le mieux et le plus sûrement diriger le plus. L'extension des procédés de production sous le contrôle direct du consommateur peut être ou non une hérésie économique ; l'histoire industrielle d'Angleterre des vingt dernières années montre que c'est de l'orthodoxie industrielle.
CONGRÈS INTERNATIONAL
de la Législation douanière et de la Réglementation du Travail
Anvers, 12-17 Septembre 1898.
SECTION IL
Première question : Quelle est la meilleure organisation des Unions professionnelles ?
Rapport présenté par MM. EUGÈNE BAUDOUX et HENRY LAMBERT,
ingénieurs et industriels.
APERÇU DE l'Évolution de l'association.
De tout temps, les hommes, en s'associant, ont eu en vue soit la résistance, soit la coopération, soit la poursuite simultanée de ces deux buts.
Il n'y a aucune raison pour les hommes de demander au travail un supplément d'avantages, alors que la possession des fruits du travail n'est pas assurée ; le fait de devoir prendre chaque jour des précautions en vue de sa défense est d'ailleurs défavorable aux satisfactions dont la coopération est la source. La sécurité étant ainsi la condition première de tout travail, il nous est permis de conclure logiquement que, comme mobile déterminant de l'acte d'association, la résistance a passé avant la coopération.
Ces déductions rationnelles se trouvent vérifiées par les faits : aux premiers temps de l'histoire de l'association, nous constatons, en effet, que le seul but poursuivi par les associés est l'organisation de la sécurité ; les hommes forment alors la famille, la tribu. L'histoire enregistre ensuite des associations dont le but est simultanément la résistance et la coopération et portant le nom générique de
Corporations. Ce n*est qu'en dernier lieu, la sécurité étant assurée, tout au moins pour des périodes de temps prolongées, que l'humanité a connu des associations dont le seul but est la coopération; ce sont les sociétés industrielles, commerciales et mutualistes.
L'observation des faits historiques nous montre, parallèlement, qu'à l'origine, alors que les groupes se trouvaient en antagonisme entre eux, l'association, ayant, avant tout, un but défensif, exerçait sur l'homme la puissance d'action la plus étendue ; elle l'embrassait tout entier ; l'individu disparaissait devant elle ; il en était ainsi dans la famille, dans la tribu. Cette absorption de l'individu persiste dans la corporation primitive : la guilde. De même, la corporation médiévale se caractérisait par son action sur l'individu qu'elle anéantissait, qu'elle englobait entièrement, mais se justifiait par l'aide qu'elle apportait à chacun des associés dans la poursuite de la fin, qui était le travail, en' lui assurant la sécurité, condition essentielle de son activité économique ; les associations médiévales étaient, non seulement des associations professionnelles, mais surtout des organismes constitués pour la lutte. A mesure que la sécurité se trouve mieux assurée, l'association corporative perd, de plus en plus, ce caractère d'absorption absolue, la sujétion de l'individu répondant plutôt à une nécessité de circonstance qu'à une condition du but principal que poursuivent les associés ; en même temps, ceux-ci se groupent plutôt selon les buts spéciaux des associations. Finalement, quand l'ordre civil se trouve définitivement établi, c'est-à-dire à l'époque de la centralisation du pouvoir, les chaînes qui pèsent sur les associés toml)ent, la personnalité individuelle se dégage de la personne collective, la liberté économique de l'individu s'épanouit. Ainsi l'individualisme (l) apparaît comme le produit naturel d'une sécurité parfaite et comme le fruit d'une civilisation supérieure (2).
(1) Il e&t à noter que individualisme ne signifie pas isolement, mais implique au contraire association et coopération libres.
(2) «• Ainsi le point de vue sociologique de la morale complète les points de vue
physique, biologique et psychologique, en permettant de découvrir les seules conditions dans lesquelles des activités associées peuvent s'exercer de telle sorte que la vie cooiplète de chacun s'accorde avec la vie complète de tous et la favorise. A l'origine, le blen-étre des groupes sociaux, ordinairement en antagonisme avec d'autres groupes semblables, prend le pas sur le bien-être individuel et les règles de conduite auxquelles on doit «lois
L'histoire nous montre, en outre, que les associations conservent une durée indéfinie, aussi longtemps qu'elles répondent à un but de sécurité.
L'aboutissement final est la liberté individuelle pratiquée sous régide protectrice des lois, ne laissant à l'association que la forme du contrat volontaire et temporaire.
Le passé n'a donc connu que la corporation, qui existait en vertu d'un statut imposé d'autorité et dont résultaient des obligations personnelles et illimitées en étendue et en temps. Cette forme primitive de la sociabilité était le produit d'une adaptation naturelle de l'association aux exigences du but principal à poursuivre, qui était alors la sécurité, condition essentielle de l'activité économique de l'individu. La corporation appartient au régime militariste.
Le présent ne conçoit plus d'associations organisées pour la lutte en vue de la réalisation d'une sécurité dont l'Etat s'est constitué l'entrepreneur (i) : il ne peut, il ne doit connaître que la société h^sée sur un contrat librement consenti et formulant des obligations réelles nettement déterminées et limitées en étendue et en temps. L'association contractuelle, forme définitive de la sociabilité, implique, en outre, faculté pour l'associé d'aller et de venir, d'entrer et de sortir ; elle n'est ainsi capable de poursuivre aucun but qui ne soit pacifique et ne peut avoir d'autre objet que la coopération dans
se conformer» empêchent le complet développement de la vie individuelle, pour que la vie générale puisse être conservée. En même temps, les règles doivent satisfaire, autant que possible, aux droits de la vie individuelle, puisque le bien-être de l'agrégat dépend, dans une grande proportion, du bien-être des unités. A mesure que les sociétés deviennent moins dangereuses les unes pour les autres, le besoin de subordonner les existences individuelles à la vie générale décroit et, quand on approche d'un état pacifique, la vie générale, dont le but éloigné a été, dés le commencement, de favoriser les existences individuelles, fisitde ce but son but prochain » Spencer : Les bases de la morale évoluttanniste.
(i) S'il y avait manque de sécurité ou de justice, ce serait à l'autorité publique, à l'État à apporter à la sécurité ou à la justice le complément reconnu nécessaire. £n aucun cas, l'Etat ne peut charger une catégorie de citoyens de se rendre justice à elle-même et il n'appartient plus à la loi de créer des organes de défense. Si l'existence de certains abus paraissait justifier ou nécessiter la résistance par la force, il y aurait lieu, pour l'Etat, de les supprimer, mais non d'organiser la résistance par les victimes.
Tune ou l'autre de ses manifestations : économique, politique, scientifique, religieuse, philanthropique ou autre. La société est la seule forme d'association compatible avec le réginie industrialiste.
Le progrès social, dont le développement est parallèle à celui du sentiment du droit, se manifeste ainsi en raison inverse de la sujétion coercitive de l'homme à l'homme et en raison directe de l'action dominatrice de l'homme sur les choses.