LA CORPORATION PROFESSIONNELLE
Nous venons de montrer que les formes multiples de l'association' peuvent toutes se réduire à deux : l'association de défense ou corporative et l'association de production ou coopérative. Ces deux formes se confondent et s'enchevêtrent longtemps l'une dans l'autre, la seconde se marquant plus nettement et prenant plus d'importance à mesure que la sécurité est mieux garantie et que le but économique peut être plus spécialement poursuivi.
Quant aux Trades-Unions et aux syndicats professionnels, formes d'association corporative que nous rencontrons- tout récemment, nous devons les considérer comme constituant des anachronismes vivants.
La plupart des partisans de ces organismes, ont, d'ailleurs, en vue surtout la réorganisation de la société moderne sur les anciennes bases corporatives. Mais il est aisé de montrer que les associations appelées corporations de métiers n'étaient au moment où elles ont fonctionné avec une utilité véritable, — et d'ailleurs incontestée, — que des groupements trouvant leur raison d'être, primordiale et fondamentale, dans le besoin d'assurer la sécurité nécessaire au travail, de véritables associations de défense. La corporation de métier, alors qu'elle n'a plus pour but l'organisation de la sécurité et de la résistance, est une institution tellement factice, tellement peu conforme aux véritables intérêts professionnels, que lés
groupements formés sous ce nom se disloquent d'eux-mêmes (l) et que les individus se séparent pour travailler isolément. Le travail individuel subsiste alors aussi longtemps que dure le régime de la petite industrie et les groupements en associations par contrat se forment quand il s'agit d'appliquer les grands appareils de producr tion, c'est-à-dire à l'avènement du régime industrialiste.
Nous voyons ainsi que la société de coopération, naissant du contrat libre, s'est substituée partout à l'association corporative existant en vertu du statut.
Or, les syndicats professionnels ne peuvent évidemment être considérés comme ayant la coopération pour but et se manifestent au contraire comme des institutions de résistance ou de défense bien caractérisées. La tendance actuelle à se grouper en Unions, plus^ ou moins obligatoires, à durée illimitée, régies par un statut personnel plus ou moins rigoureux, ne pourrait donc se justifier, sociologiquement, historiquement et juridiquement, que par un manque de, sécurité.
Mais, dans l'état actuel des sociétés, c'est à l'autorité, aux gouvernements, à apporter à cette sécurité le complément qui lui serait reconnu nécessaire.
Lorsque le pouvoir était impuissant à réprimer les agressions auxquelles les citoyens se livraient les uns contre les autres, il pouvait — et devait bien d'ailleurs — abandonner aux particuliers
(i) Un organisme se crée lorsqu'il doit pourvoir à la réalisation d'un but. Quant son utilité diminue et commence à être contestée, tous les intérêts attachés à son existence se groupent pour défendre celle-ci. Les premières luttes sont généralement triomphantes, et on voit souvent dans cette période Tapogéede rinstitution alors que Ton n'assiste qu'aux premières convulsions qui précèdent la décadence et la fin ; témoins les corporations que nous ne connaissons guère dans l'histoire classique de la Belgique que sous la période de; Van Artevelde.
Les formes vieillies, avant de disparaître, lorsqu'elles commencent à constituer une' entrave ont, d'ailleurs une tendance à se réfugier sous la protection du pouvoir central* qui les réglemente et parfois les enchaîne à son service, ce qui sjepble à beaucoup la con- . récration de ces formes. Mais l'hisioire nous montre que c'est là un état nécessaire dans leur acheminement vers leur transformation et finalement vers leur suppression. C'est ce qui s'est passé en France en ce qui concerne les corporations. En Angleterre, où il y a eu moins d'obstacles opposés à leur évolution naturelle, ces institutions se désagrégeaient déjà dès le milieu du xiii^ siècle et tombaient sous la concurrence des sociétjés libres qui. pouvaient s'éublir en dehors des enceintes privilégiées, alors qu'en France tout le territoire . était soumis au régime des monopoles.
ie soîn d'assurer rprdre public. Mais c'était alors l'époque de r « œil Pour œil, dent pour dent ». Aujourd'hui que l'autorité centrale se croît assez forte pour imposer la maxime que « nul ne peut se faire justice à soi-même », il ne lui est plus permis d'armer les catégories de citoyens les unes contre les autres.
Le but poursuivi est, dit-on, de permettre aux salariés de défendre efficacement leurs intérêts (i). On oublie donc que, sous un régime de sécurité, c'est-à-dire d'ordre, de justice et de paix, les hommes ne devraient pas avoir à défendre leurs intérêts, qu'il leur devrait suffire de les servir? On ne conçoit, en effet, qu'il y ait besoin de se défendre qu'alors que la sécurité est menacée. Et le devoir de la loi, si tel était le cas, ne pourrait être que de combattre l'insécurité et de la faire cesser.
Si, au surplus, les gouvernements versaient dans cette erreur consistant à admettre que, sous un régime de véritable liberté du travail, le fonctionnement de la loi naturelle de l'équivalence des services échangés entre patrons et ouvriers ne serait pas suffisamment assuré, si la liberté de l'ouvrier dans les transactions relatives au contrat du travail, était considérée moindre que celle du patron, il y aurait lieu de réformer la loi en y ajoutant une condition de validité du contrat qui rétablît la justice que l'on réclame, c'est-à-dire l'égale liberté civile des contractants.
Toutefois, pourquoi à ce compte n'interviendrait-on pas aussi pour assurer l'équilibre entre celui qui échange des matières alimentaires contre des produits manufacturés dont la possession est bien moins urgente? Ou bien, pourquoi, par exemple, ne pas faire revivre les règlements sur la boulangerie ? Et, une fois de plus, on aurait alors bien raison de prétendre que les leçons profitent parfois à la génération qui les subit, mais sans servir à préserver des mêmes erreurs les générations qui suivent ! Car nos prédécesseurs avaient fini, eux, par comprendre que la concurrence des boulangers entre
(1) La force des choses est plus puissante que foutes les volontés réunies. Cest ce que Ton oublie. Les associations ne peuvent eaipécher les crises et les baisses de salaires: l'esprit de résistance contre la fîatalité des lois économiques a, au contraire, pour effet de donner aux crises de la gravité au point de vue social. Pour conjurer les crises, il fiiut subir les lois. L'attitude la plus utile, mais aussi la plus difficile, est de savdir baiMcr i temps. Et les coalitions auront toujours l'inverse pour but et pour effet.
eux, quoique ceux-ci fussent bien moins nombreux que les mangeurs de pain, était la meilleure sauvegarde contre le danger d'être réduit à merci auquel le pouvoir imaginait le public exposé ! Peutêtre finirons-nous, à notre tour, par comprendre que la liberté de la concurrence guidée par l'intérêt personnel est le seul régulateur qui puisse régir toutes les transactions économiques, qu'il s'agisse de salaires ou de produits.
Résmnons-nous donc en disant que si les agressions (i) ne sont pas de celles que l'on puisse interdire, l'intervention protectrice de l'Etat en faveur de prétendues victimes est non seulement profondément ridicule, mais constituerait une souveraine injustice commise à l'égard des prétendus agresseurs.
Mais, — nous avons hâte de l'ajouter, — le retour de l'opinion vers les formes corporatives militantes et subordonnant l'intérêt privé à l'intérêt collectif, ne peut s'expliquer que par la nécessité de résister à des agressions réelles.
Et en efifet, l'abolition des corporations, bientôt suivie du refus de tous droits politiques opposés aux hommes du commun, a laissé ceux-ci sans défense contre des privilèges que l'on avait crus à jamais démolis, mais qui ne tardèrent pas à renaître sous d'autres formes et en d'autres mains. Si les monarchies modernes ont puissanunent contribué à réorganiser la société sur des bases nouvelles, nous devons reconnaître qu'elles ont laissé le champ libre à de véritables agressions se manifestant, non plus par des abus de pouvoir, ni par des usurpations violentes et à main armée, mais se traduisant en spoliations légales de tous genres. La protection excessive de la Restauration et du gouvernement de juillet constituait un moyen commode de baisser artificiellement les salaires en élevant les profits du capital ; les folies protectionnistes, militaristes et coloniales de gouvernements plus récents, l'organisation des crises monétaires par la haute finance, les désordres sociaux qu'engendrent l'anonymat et l'action au porteur, la généralisation des syndicats de
(i) Nous donnons ici au terme agresiion son sens le plus large en y comprenant toute injustice, toute violation de contrat^ toute transaction intervenant à la suite d'une contrainte.
ventes et des trusts ayant pour but unique et pour seul effet d'augmenter artificiellement les prix de tous les objets nécessaires à l'existence, équivalent à autant de crimes contre les masses et n'expliquent que trop la tendance instinctive à se grouper en associations de défense, à laquelle nous assistons actuellement.
Nous ne pouvons donc nier que certaines causes existent qui, si elles s'aggravaient, ou même simplement persistaient, justifieraient pleinement le rétablissement des groupements corporatifs. Il nous sera néanmoins permis de constater que, l'évolution économique ayant précédé et déterminé de tout temps l'évolution politique, il est regrettable que l'on doive songer à faire rétrograder l'ordre économique en le ramenant à la corporation forcée, disciplinée et militante, alors que l'ordre politique semble évoluer vers la paix par la paix et vers la liberté par la liberté. S'il existe des raisons de rétablir les corporations, il semblerait logique d'abolir ces causes perturbatrices, au lieu de songer à compenser l'erreur par l'erreur, le mal par le mal !